ARTICLE IX
Pensées morales détachées.
Toutes les bonnes maximes sont dans le monde , on ne manque qu'à les appliquer. Par exemple, on ne doute pas qu'il ne faille exposer sa vie pour défendre le bien public, et plusieurs le font; mais presque personne ne le fait pour la religion. Il est nécessaire qull y ait de l'inégalité parmi les hommes ; mais cela étant accordé, voilà la porte ouverte , non-seulement à la plus haute domination , mais à la plus haute tyrannie. II est nécessaire de relâcher un peu l'esprit ; mais cela ouvre la porte aux plus grands débordements. Qu'on en marque les limites; il n'y a point de bornes dans les choses : les lois ventent y en mettre, et l'esprit ne peut le souffrir.
La raison nous commande bien plus impérieusement qu'un maître : car , en désobéissant
à l'un, on est malheureux; et en désobéissant à l'autre, on est un sot.
Pourquoi me tuez-vous ? Eh quoi ! ne demeurez-vous pas de l'autre coté de l'eau? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, je serais un assassin, cela serait injuste de vous tuer de la sorte ; mais puisque vous demeurez de l'autre côté , je suis un brave, et cela est juste'.
Ceux qui sont dans le dérèglement disent a ceux qui sont dans l'ordre que ce sont eux qui s'éloignent de la nature, et ils croient la suivre : comme ceux qui sont dans un vaisseau croient que ceux qui sont au bord s'éloignent. Le langage est pareil de tous côtés. Il faut avoir un point fixe pour en juger. Le port règle ceux qui sont dans le vaisseau : mais où trouverons-nous ce point dans la morale?
Comme la mode fait l'agrément, aussi fait-elle la justice. Si l'homme connaissait réellement la justice, il n'aurait pas établi cette maxime, la plus générale de toutes celles qui sont parmi les hommes : Que chacun suive les mœurs de son pays : l'éclat de la véritable équité aurait assujetti tous les peuples , et les législateurs n'auraient pas pris pour modèle , au lieu de cette justice constante , les fantaisies et les caprices des Perses et des Allemands; on la verrait plantée par tous les états du monde et dans tous les temps '.
La justice est ce qui est établi ; et ainsi toutes nos lois établies seront nécessairement tenues pour justes sans être examinées, puisqu'elles sont établies.
Les seules règles universelles sont les lois du pays, aux choses ordinaires; et la pluralité aux autres. D'où vient cela? De la force qui y est^
Et de là vient que les rois , qui ont la force
' Pour l'intelligence de cette pensée, voyez part. 1, arl . V f, S ».
* Cette pensée et la suivante sont Urées de Montaij^no. On est fondé à croire qno Pascal, en les rappelant, avait le projet on de les réfuler , ou d'en faire sentir le sophisme et le pantdoxe.
PENSEES DE PASCAL
d'ailleurs , ne suivent pas la pluralité de leurs ministres.
Sans doute que l'égalité des biens est juste ; mais ne pouvant faire que l'homme soit forcé d'obéir à la justice, on l'a fait obéir à la force ; ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force , afin que la justice et la force fussent ensemble, et que la paix fût : car elle est le souverain bien : Summum Jus, summa injuiia.
La pluralité est la meilleure voie, parce qu'elle est visible, et qu'elle a la force pour se faire obéir; cependant c'est l'avis des moins habiles.
Si on avait pu , on aurait mis la force entre les mains de la justice ; mais comme la force ne se laisse pas manier comme on veut, parce que c'est une qualité palpable , au lieu que la justice est une qualité spirituelle dont on dispose comme on veut , on a mis la justice entre les mains de la force , et ainsi on appelle justice ce qu'il est force d'observer.
Il est juste que ce qui est juste soit suivi : il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante : la puissance sans la justice est tyrannique. La justice sans la force est contredite , parce qu'il y a toujours des méchants : la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort , et que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à disputes : la force est très-reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a qu'à donner la force à la justice. Ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.
Il est dangereux de dire au peuple que les lois ne sont pas justes, car il n'obéit qu'à cause qu'il les croit justes. C'est pourquoi il faut lui dire en même temps qu'il doit obéir parce qu'elles sont lois , comme il faut obéir aux supérieurs, non parce qu'ils sont justes, mais parce qu'ils sont supérieurs. Par là toute sédition est prévenue , si on peut faire entendre cela. Voilà tout ce que c'est proprement que la définition de la justice.
Il serait bon qu'on obéît aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois , et que le peuple comprît que c'est là ce qui les rend justes. Par ce moyen, on ne les quitterait jamais : au lieu que quand on fait dépendre leur justice d'autre chose, il est aisé de la rendre douteuse; et voilà ce qui fait que les peuples sont sujets à se révolter.
Quand il est question de juger si on doit faire la guerre et tuer tant d'hommes , condamner tant d'Espagnols à la mort , c'est un homme seul qui en juge, et encore Intéressé : ce devrait être un tiers indifférent.
Ces discours sont faux et tyranniques : Je suis beau, donc on doit me craindre; je suis fort, donc on doit m'aimer. Je suis..... La tyrannie est de vouloir avoir par une voie ce qu'on ne peut avoir que par une autre. On rçnd différents devoirs aux différents mérites ; devoir d'amour à l'agrément; devoir de crainte à la force ; devoir de croyance à la science, etc. On doit rendre ces devoirs-là ; on est injuste de les refuser, et injuste d'en demander d'autres. Et c'est de même être faux et tyran de dire : Il n'est pas fort, donc je ne l'estimerai pas; il n'est pas habile, donc je ne le craindrai pas. La tyrannie consiste au désir de domination universelle et hors de son ordre.
Il y a des vices qui ne tiennent à nous que par d'autres, et qui, en ôtant le tronc, s'emportent comme des branches.