I.ES CAKACTÈRES UK THÉOI>HRASïE
{pii courent par la place et qui ont leurs affaires (4); et s'il voit venir quelque plaideur, il l'aborde, le raille et le félicite sur une cause importante qu'il vient de perdre. 11 va lui-même choisir de la viande, et louer pour un souper des femmes qui jouent de la flûte (5); et raonrrant à ceux qu'il rencontre ce qu'il vient d*arheter, il les convie en riant d'en venir manger. On le voit s'arrêter devant la boutique d'un barbier ou d'un parfumeur (6) , et là annoncer qu'il va faire un grand repas et s'enivrer.
(7) Si quelquefois il vend du vin , il le fait mêler pour ses amis comme pour les autres sans distinction. Il ne permet pas à ses enfants d'aller à l'amphithéâtre avant que les jeux soient commencés, et lorsque l'on paye pour être placé, mais seulement sur la fin du spectacle, ejt quand l'architecte (8) néglige les places et les donne pour rien. Étant envoyé avec quelques autres citoyens en ambassade, il laisse chez soi la somme que le public lui a donnée pour faire les frais de son voyage , et emprunte de l'argent de ses collègues : sa coutume alors est de charger son valet de fardeaux au delà de ce qu'il en peut porter, et de lui retrancher cependant de son ordinaire; et comme il arrive souvent que l'on fait dans les villes des présents aux ambassadeurs, il demande sa part pour la vendre. Vous m'achetez toujours , dit-il au jeune esclave qui le sert dans le bain, une mauvaise huile, et qu'on ne peut supporter : il se sert ensuite de l'huile d'un autre, et épargne la sienne. \\ envie à ses propres valets, qui le suivent, la plus petite pièce de monnaie qu'ils auront ramassée dans les rues, et il ne manque point d'en retenir sa part avec ce mot, Mercure est commun (9). Il fait pis : il distribue à ses domestiques leurs provisions dans une certaine mesure (10) dont le fond, creux par-dessous, s'enfonce en dedans et s'élève comme en pyramide; et quand elle est pleine, il la rase lui-même avec le rouleau le plus près qu'il peut (il).... De même s'il paye à quelqu'un trente mines (12) qu'il lui doit, il fait si bien qu'il y manque quatre drachmes (13) dont il profite. Mais, dans ces grands repas où il faut traiter toute une tribu ( 14), il fait recueillir, par ceux de ses domestiques qui ont soin de la table, le reste des viandes qui ont été servies, pour lui en rendre compte : il serait fâché de leur laisser une rave à demi mangée.
NOTES
(1) 11 me semble que ce Caractère serait mieu^ intitulé,
Dfi l'impetiinjtnçé. La définilion du 'rhéoplirasLu dit mut a mol : «« C'ejt y^e /ijûris^o.i^ ouv/crle et insiilt^;)le. •>
(2) Le grec dit simplement : « Voyant venir vers lui «< des fenunes honnêtes, il est capable de se retrousser et •« de montrer sa nudiié. » I/impertii^Qt ne prend point de
(3) Le verbe grec employé ici signifie «« levant la /èle. » La Bruyère paraît avoir clé induit en eireur, ainsi mie l'a dcjà observé M. Coray, par la traduction de Casaubqn, qui rend ce mot par resuplnato corpore. On trouvera d'autres détails sur la conduite des Athéniens au spectacle, dans le Voyage du jeune. Âiiacharsis, chap. txx,
(4) «« Les vingt mille citoyens d'Athènes, dit Démos- « thène, ne cessent de fréquenter la place, occupés de « leurs affaires on de celles de l'État. »
(5) Il paraît que ces femmes servaient aux plaisirs des convives par des complaisances obscènes. (Voyez Aristoph. Vesp. V. 1337.)
(6) Il y avait des gens fainéants et désoccupés qui s'assemblaient dans leurs boutiques. {La Bruyère.)
(7) Les traits suivants, jusqu'à la fin du chapitre, ne conviennent nullement à ce Caractère, et ne sont que des fragments du Caractère xxx , Du gain sordide, transportés ici mal à propos, dans les copies défectueuses et altérées par lesquelles les quinze premiers chapitres de cet ouvrage nous ont été transmis. (Voyez la note 1 du chap. \vi.) On trouvera une traduction plus exacte de ces traits au chap. xxx, où ils se trouvent à leur place naturelle, et considérablement augmentés.
(8) L'architecte qui avait bâti ramphilhéàtre, et à qui la république donnait le louage des places en payement. {La Bruyère.) Ou bien l'entrepreneur du spectacle. Au reste, le grec dit seulement, « lorsque les entrepreneurs « laissent entrer gratis. » La paraphrase de la Bruyère est une conjecture de Casaubon, que M. Barthélémy paraît n'avoir pas adoptée ; car il dit , en citant ce passage , que les entrepreneurs donnaient quelquefois le speçto^ gratis.
(9) Proverbe grec, qui revient à notre « Je retiens part.» {La Bri^ère.) Les mots suivants, que la Bruyère a traduits par « Il fait pis, » étaient corrompus dfins l'anpipn texte : dans le manuscrit du Vatican ce n'est qu'une fqrmule (jm| veut dire, « et autres traits de ce genre. » (Voye^ chap. xvf, note 1.)
(10) Le grec dit, « avec une mesure de Phidon, e(c. •- Phidon était un roi d'Argos qui a vécu du temps d'Homèrç, et qui est censé avoir inventé les monnaies, les poids et les mesures. Voyez les notes de Duport.
(11) Quelque chose manque ici dans le texte. {La Bruyère.) Le manuscrit du Vatican, qui contient ce trait au chap. xxx , complète la phrase que la Bruyçre n'a point traduite. Il en résulte le sens suivant : « Il abuse de la com- « plaisance de ses amis pour se faire céder à bon marché « des objets qu'il rcA'end ensuite avec nrofit. «
my.Aaî*)^ h'A»^^ FMPRESst
(12) Mine se iloil prendre ici pour une pièce de monnaie {La Bruyère.) La mine n'était qu'une monnaie fictive : M. Barthélémy l'évalue à 90 livres tournois.
(13) Drachmes, petites pièces de monnaie, dont il fallait cent à Athènes pour faire une mine. {La Bruyère.) D'après le calcul de M. Barthélémy, la drachme valait t8 sous de France.
(14) Athènes était partagée en plusieurs tribus. Voyez le chapitre de la Médisance. {La Bruyère.) Le texte dit, « sa curie. » Voyez les notes 3 et 7 du Caractère précédent.
La Bruyère a omis les mots, « il demande sur le scr- ■< vice commun une portion pour ses enfants, »