‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 168 sur 343 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De Vair empressé (1).

Il semble que le trop grand empressement est une recherche importune, ou ime vaine affectation de marquer aux autres de la bienveillance par ses paroles et par toute sa conduite. Les manières d'un homme empressé sont de prendre sur soi l'événement d'une affaire qui est au-dessus

LES CAKACTÈRES DE THÉOPHRASTE

lie ses forces, et dont il ne saurait sortir avec honneur (2) ; et dans une chose que toute une assemble* juge raisonnable, et ou il ne se trouve pas la moindre difficulté, d'insister longtemps sur une légère circonstance, pour être ensuite de l'avis des autres (3) ; de faire beaucoup plus apporter de vin dans un repas qu'on n'en peut boire (4) ; d'entrer dans une querelle où il se trouve présent, d'une manière à l'échauffer davantage (5). Uien n'est aussi plus ordinaire que de le voir s'offrir à servir de guide dans un chemin détourné qu'il ne connaît pas , et dont il ne jH'ut ensuite trouver l'issue ; venir vers son général, et lui demander quand il doit ranger son armée en bataille, quel jour il faudra combattre , et s'il n'a point d'ordres à lui donner pour le lendemain (G) ; une autre fois s'approcher de son père : Ma mère , lui dit-il mystérieusement, vient de se coucher, et ne commence qu'à s'endormir; s'il entre enfui dans la chambre d'un malade à qui son médecin a défejidu le vhi , dire qu'on peut essayer s'il ne lui fera point de mal , et le soutenir doucement pour lui en faire prendre (7). S'il apprend qu'une femme soit morte dans la ville , il s'ingère de faire son épitaphe ; il y fait graver son nom , celui de son mari, de son père, de sa mère, son pays, son origine, avec cet éloge : « Ils avaient tous de la vertu (8). » S'il est quelquefois obligé de jurer devant des juges qui exigent son serment, Ce n'est pas, dit-il en perçant la foule pour paraître à l'audience , la première fois que cela m'est arrivé.

NOTES

( » ; ^ De l'empressement outré et affecté. »

(2) Littéralemenl ; « Il se lève pour promettre une chose « qu'il ne pourra pas tenir. »

(3) Il me semble qu'on rendrait mieux le sens de cette phrase difficile en traduisant : « Dans une affaire dont « tout le monde convient qu'elle est juste, il insiste en- « core sur un point insouteuablo et sur lc(|uel il est ré- - futé. »

(4) Le texte porte : « de forcer son valet à mùler avec « de l'eau plus de vin qu'on n'en pourra boire. » Les (irecs ne buvaient, jusque vers la fin du repas, que du vin mêlé d'eau ; les vases qui servaient à ce mélange étaient une principale décoration de leurs festins. Le vin qui n'était pas bu de suite se trouvait sans doute gâté par cette prépaiation,

(5) D'après une autre leçon , « de séparer des gens qui ' se querellent. »

^ti) Il s a dans le ^toc, «pour le surlendemain. »

(7) La BruH're a suivi la vci>>iuii de Clasaubou; uiaU M. Coray a prouvé par d'exeelleulos autorités qu'il faut traduire simplement : « Dire qu'on lui en donne, pour es- " sayer de le guérir par ce moyen. »

(8) Formule d'épitaphe. {Jm Bruyère.) Par cela même elle n'était d'usage (jue pour les morts, el devait déplaire aux vivants auxquels elle était appliquée. On regardait même en général comme un mauvais augure d'élre nommé dans les épitaphes; de là l'usage de la lettre V, initiale de vivens, qu'on voit souvent sur les inscriptions sépulcrales des Romains devant les noms des personnes qui étaient encore vivantes quand l'inscription fut faite. {Visconti.)

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