‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 177 sur 343 · DE L'AVARICE · texte numérisé non relu

DE L'AVARICE

moindre dépense (i). Si un tel homme a rem- |M)rté le prix de la tragédie (2), il consacre à Bacchus des guirlandes ou des bandelettes faites d'écorce de bois (3), et il fait graver son nom sur un présent si magnifique. Quelquefois, dans les temps difficiles , le peuple est obligé de s'assembler pour régler une contribution capable de subvenir aux besoins de la république; alors il se lève et garde le silence (4), ou le plus souvent il fend la presse et se retire. Lorsqu'il marie sa fille, et qu'il sacrifie, selon la coutume, il n'abandonne de la victime que les parties seules qui doivent être brûlées sur l'autel (5) ; il réserve les autres pour les vendre; et comme il manque de domestiques pour servir à table et être chargés du soin des noces (6), il loue des gens pour tout le temps de la fête , qui se nourrissent à leurs dépens, et à qui il donne une certaine somme. S'il est capitaine de galère , voulant ménager son lit, il se contente de coucher indifféremment avec les autres sur de la natte qu'il emprunte de son pilote (7). Vous verrez une autre fois cet homme sordide acheter en plein marché des viandes cuites, toutes sortes d'herbes, et les porter hardiment dans son sein et sous sa robe : s'il l'a un jour envoyée chez le teinturier pour la détacher, comme il n'en a pas une seconde pour sortir, il est obligé de garder la chambre. Il sait éviter dans la place la rencontre d'un ami pauvre qui pourrait lui demander, comme aux autres, quelque secours (8); il se détourne de lui , et reprend le chemin de sa maison. Il ne donne point de servantes à sa femme (9), content de lui en louer quelques-unes pour l'accompagner à la ville toutes les fois qu'elle sort. Enfin ne pensez pas que ce soit un autre que lui qui balaye le matin sa chambre, qui fasse son lit et le nettoie. Il faut ajouter qu'il porte un manteau usé, sale et tout couvert de taches; qu'en ayant honte lui-même, il le retourne quand il est obligé d'aller tenir sa place dans quelque assemblée (10).

NOTES

(1) La définition de ceUe nouvelle nuance d'avarice est certainement altérée dans le grec ; je crois qu'il faut corriger àTv&uoia (fik. ^. èx,&û<nri; ; le sens alors est celui que la Bruyère a exprimé , et nid autre ne peut convenir à ce (Caractère. La préposition iito peut avoir été exprimée par une ligature tpi'un copiste a prise pour irepl : un correcteur a mis la véritable à la marge; et on l'a insérée par erreur à la place où on la trouve à présent dans les manuscrits, et où elle ne forme qu'un harharismo.

(2) Qu'il a faite ou récitée. {La lirurh-e.) Ou plutôt,

qu'il a lait jouer par des comédiens nourris et instruits à ses frais. (Voyez le Caractère de la Magnificence, selon Aristole, Moral, ad Nicom. liv. IV, chap. ii : il sera intéressant de le comparer avec ce chapitre.

(3) Le texte dit simplement : « il consacre à Bacchus « une couronne de bois , sur laquelle il fait graver son

(4) Ceux qui voulaient donner se levaient et offraient une somme : ceux qui ne voulaient rien donner se levaient et se taisaient. {La Bruyère.) Voyez le chap. tvi du Jeune AnacharsU.

(5) C'étaient les cuisses et les intestins. {La Bruyère.) On partageait la victime entre les dieux, les prêtres et ceux qui l'avaient présentée, La portion des dieux était brûlée, celle des prêtres faisait partie de leur revenu, et la troisième servait à un festin ou à des présents donnés par celui qui avait sacrifié. {Voyage du jeune Anacharsis, chap. XXI.)

(6) Cette raison est ajoutée par le traducteur. Le grec dit seulement : « Il oblige les gens qu'il loue pour servir « pendant les noces, à se nourrir chez eux. » Les noces des Athéniens étaient des fêles très-magnifiques ; et on ne pouvait pas reprocher à un homme de n'avoir pas assez de domestiques pour servir dans cette occasion ; mais c'était une lésinerie que de ne pas nourrir ceux qu'on louait.

(7) Le grec dit : « S'il commande une galère qu'il a « fournie à l'état, il fait étendre les couvertures du pilote « sous le pont , et met les siennes en réserve. » Les citoyens d'Athènes étaient obligés d'équiper un nombre de galères proportionné à l'état de leur fortune. (Voyez le Voyage du jeune Anacharsis, chap. lvi.) Les triérarques avaient un cabinet particulier nommé la tente ; mais cet avare aime mieux coucher avec l'équipage , sous ce morceau delillac qui se trouvait entre les deux tours. (V. Pollux , 1 , 90.) Dans les galères modernes , les chevaliers de Malte avaient, comme les triérarques d'Athènes, un tert' delet; et le capitaine couchait , comme ici le pilote , sous un bout de pont ou de tillac qui s'appelait la teuque.

Le manuscrit du Vatican ajoute: « Il est capable de ne «' pas envoyer ses enfants à l'école vers le temps où il est « d'usage de faire des présents au maître, mais de dire « qu'ils sont malades, afin de s'épargner cette dépense. »

(8) Par forme de contribution. Voyez les chapitres de la Dissimulation et de l'Esprit chagrin. {La Bruyère.) (Voyez chap. I , noie 3, et chap. xvii, note 6.) Le mauus crit du Vatican ajoute au commencement de ctîtte phrase, «« s'il est prévenu que cet ami fait une collecte; » et à la fin , « et rentre chez lui par un grand détour. »

(9) Le manuscrit du Vatican ajoute, «« qtii lui a porté «« une dot considérable; »> et continue, « mais il loue une « jeune fille pour la suivre dans ses sorties : » car je crois que c'est ainsi qu'il faut corriger et entendre ce texte. Le passage de PoUux que j'ai cité au chap. n , note 6 , s'oppose à la manière dont M. Schneider a voulu y suppléer: il est bien plus simple de lire, ix. twv «yuvaDceîwv TcauKwv, et c'est un trait d'avarice de plus de ne lotier qu'une femme.

LES CARACTERES DE TMEOI^ÏIRASIE

Cette coi)ject4Uve ingénieuse est de M. Yisconli. Le manuscrit du Vatican ajovie encore : « Il porte des souliers rac- « commodes et à double semelle , et s'en vante en disant " qu'ils sont aussi durs que de la corne. »• (Voyez chap. iv , note 2.)

(10) Ce dernier trait est tout à fait altéré par cette traduction , et il me semble qu'aucun éditeur n'en a encore saisi le véritable sens. Le grec dit: « Pour s'asseoir, il roule « le vieux manteau qu'il porte lui-même; » c'est-à-dire, au lieu de se faire suivi-epar un esclave qui porte «n pliant, comme c'était l'usage des riches (voyez Aristophane, in Eqiiit. V. i38i et suiv. , et Hésych. inOklad.), ii épargne cette dépense en s'asseyant sur son vieux manteau.

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