DIALOGUE III
DÉMOSÏHÈNE ET ISOCRATE.
ISOCRATE
Je vois avec joie le plus éloquent de tous les hommes. J'ai cultivé votre art toute ma vie , et votre nom et vos écrits m'ont été chers.
DÉMOSTHÈNE '
Vous ne me l'êtes pas moins, mon cher Isocrate , puisque vous aimez l'éloquence ; c'est un talent que j'ai idolâtré. Mais il y avait de mon temps des philosophes qui l'estimaient peu , et qui le rendaient méprisable au peuple.
ISOCBATE.
N'est-ce pas plutôt que de votre temps l'éloquence n'était point encore à sa perfection ?
DÉMOSTHÈNE
Hélas ! mon cher Isocrate , vous ne dites que trop vrai. Il y avait de mon temps beaucoup de déclamateurs et de sophistes , beaucoup d'écrivains ingénieux, harmonieux, fleuris, élégants, mais peu d'orateurs véritables. Ces mauvais orateurs avaient accoutumé les hommes à regarder leur art comme un jeu d'esprit sans utilité et sans consistance.
ISOCRATE
Est-ce qu'ils ne tendaient pas tous, dans leurs discours, à persuader et à convaincre?
^ Isocrate naquit à Atbènes l'an 436 avant J. C. H devint , dans l'école de Gorgias et de Prodicus , l'un des plus grands maîtres dans l'art de la parole. Sa voix était faible et sa timidité excessive : aussi il ne parla jamais en public dans les grandes affaires de l'État; mais ses leçons lui procurèrent une fortune immense. B.
' Le nom par lequel Isocrate désigne Démosthène, en l'appelant le plus cloquent, de tous les hommes, est celui que la post('uité a conlirmé à ce célèbre orateur, qui naquit à AUi6« IMS l'an 3HI ayant Jésus-Cbrisl. B.
VADVENARGUKS.
DEMOSTHENK.
' Non , ils ne pensaient à rien moins. Pour ménager notre délicatesse, ils ne voulaient rien prouver ; pour ne pas blesser la raison , ils n'osaient rien passionner : ils substituaient dans tous leurs écrits la finesse à la véhémence , l'art au sentiment , et les traits aux grands mouvements. Ils discutaient quelquefois ce qu'il fallait peindre , et ils effleuraient en badinant ce qu'ils auraient dû approfondir : ils fardaient les plus grandes vérités par des expressions affectées, des plaisanteries mal placées, et un langage précieux. Leur mauvaise délicatesse leur faisait rejeter le style décisif dans les endroits même où il est le plus nécessaire : aussi laissaient-ils toujours l'esprit des écoutants dans une parfaite liberté et dans une profonde indifférence. Je leur criais de toute ma force : Celui qui est de sang-froid n'échauffe pas ; celui qui doute ne persuade pas. Ce n'est pas ainsi qu'ont parlé nos maîtres I Nous flatterions-nous de connaître plus parfaitement la vérité que ces grands hommes , parce que nous la traitons plus délicatement ? C'est parce que nous ne la possédons pas comme eux , que nous ne savons pas lui conserver son autorité et sa force.
ISOCBATE.
Mon cher Démosthène, permettez - moi de vous interrompre. Est-ce que vous pensez que l'éloquence soit l'art de mettre dans son jour la vérité ?
DÉMOSTHÈNE
On peut s'en servir quelquefois pour insinuer un mensonge ; mais c'est par une foule de vérités de détail qu'on vient à faire illusion sur l'objet principal. Un discours tissu de mensonges et de pensées fausses , fût-il plein d'esprit et d'imagination, serait faible et ne persuaderait personne.
ISOCBATE.
Vous croyez donc, mon cher Démosthène, qu'il ne suffit point de peindre et de passionner pour faire un discours éloquent ?
DÉMOSTHÈNE
Je crois qu'on peint faiblement , quand on ne peint pas la vérité ; je crois qu'on ne passionne point , quand on ne soutient point le pathétique de ses discours par la force de ses raisons. Je crois que peindre et toucher sont des par-
ties nécessaires de l'éloquence ; mais qu'il y faut joindre , pour persuader et pour convaincre, une grande supériorité de raisonnement.
ISOCBATE.
On n'a donc , selon vous , qu'une faible éloquence lorsqu'on n'a pas en même temps une égale supériorité de raison, d'imagination et de sentiment ; lorsqu'on n'a pas une âme forte et pleine de lumières , qui domine de tous côtés les autres hommes.
DÉMOSTHÈNE
Je voudrais y ajouter encore l'élégance , la pureté et l'harmonie ; car , quoique ce soient des choses moins essentielles , elles contribuent cependant beaucoup à l'illusion , et donnent une nouvelle force aux raisons et aux images.
ISOCBATE.
Ainsi vous voudriez qu'un orateur eût d'abord l'esprit profond et philosophique pour parler avec solidité et avec ascendant; qu'il eût ensuite. une grande imagination pour étonner l'âme par ses images , et des passions véhémentes pour entraîner les volontés. Est-il surprenant qu'il se trouve si peu d'orateurs , s'il faut tant de choses pour les former ?
DÉMOSTHÈNE
Non , il n'est point surprenant qu'il y ait si peu d'orateurs ; mais il est extraordinaire que tant de gens se piquent de l'êtrç^ Adieu, je suis forcé de vous quitter ; mais je vous rejoindrai bientôt, et nous reprendrons , si vous le voulez, notre sujet.
DIALOGUE IV