‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 27 sur 343 · PREMIERE PARTIE, ART. XI · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE, ART. XI

du vrai , a été destiné à cette fonction par celui qui l'a créé ? qui sait ce que c'est que vérité ? et comment peut-on s'assurer de l'avoir sans la connaître? qui sait même ce que c'est qu'un être , puisqu'il est impossible de le définir , qu'il n'y a rien de plus général , et qu'il faudrait, pour l'expliquer , se servir de l'Être même, en disant. C'est telle ou telle chose ? Puis donc que nous ne savons ce que c'est qu'âme, corps, temps, espace, mouvement, vérité, bien, ni même Yeire, ni expliquer l'idée que nous nous en formons , comment nous assurerons-nous qu'elle est la même dans tous les hommes ? Nous n'en avons d'autres marques que l'uniformité des conséquences , qui n'est pas toujours un signe de celle des principes ; car ceux-ci peuvent bien être différents , et conduire néanmoins aux mêmes conclusions, chacun sachant que le vrai se conclut souvent du faux.

Enfin Montaigne examine profondément les sciences : la géométrie , dont il tâche de démontrer l'incertitude dans ses axiomes et dans les termes qu'elle ne définit point , comme d'étendue, de mouvement, etc.; la physique et la médecine, qu'il déprime en une infinité de façons ; l'histoire , la politique , la morale , la jurisprudence , etc. De sorte que , sans la révélation, nous pourrions croire, selon lui, que la vie est un songe dont nous ne nous éveillons qu'à la mort , et pendant lequel nous avons aussi peu les principes du vrai que durant le sommeil naturel. C'est ainsi qu'il gourmande si fortement et si cruellement la raison dénuée de la foi, que, lui faisant douter si elle est raisonnable, et si les animaux le sont ou non , ou plus ou moins que l'homme, il la fait descendre de l'excellence qu'elle s'est attribuée, et la met, par grâce, eu parallèle avec les bêtes , sans liii permettre de sortir de cet ordre , jusqu'à ce qu'elle soit instruite, par son Créateur même, de son rang qu'elle ignore : la menaçant , si elle gronde , de la mettre au-dessous de toutes , ce qui lui paraît aussi facile que le contraire ; et ne lui donnant pouvoir d'agir cependant que pour reconnaître sa faiblesse avec une humilité sincère , au lieu de s'élever par une sotte vanité. On ne peut voir sans joie, dans cet auteur , la superbe raison si invinciblement froissée par ses propres armes, et cette révolte si sanglante de l'homme contre l'homme , laquelle , de la société avec Dieu où il s'élevait par les maximes de sa faible raison , le précipite dans la condition des bêtes ; et on aimerait de tout son cœur le ministre d'une si

grande vengeance , si , étant humble disciple de l'Église par la foi , il eût suivi les règles de la morale, en portant les hommes, qu'il avait si utilement humiliés, à ne pas irriter par de nouveaux crimes celui qui peut seul les tirer de ceux qu'il les a convaincus de ne pas pouvoir seulement connaître. Mais il agit au contraire en païen : voyons sa morale.

De ce principe, que hors de la foi tout est dans l'incertitude, et en considérant combien il y a de temps qu'on cherche le vrai et le bien , sans aucun progrès vers la tranquillité, il conclut qu'on doit en laisser le soin aux autres ; demeurer cependant en repos, coulant légèrement sur ces ^ijets, de peur d'y enfoncer en appuyant; prendre le vrai et le bien sur la première apparence, sans les presser, parce qu'ils sont si peu sohdes, que, quelque peu que l'on serre la main, ils échappent entre les doigts , et la laissent vide. Il suit donc le rapport des sens, et les notions communes, parce qu'il faudrait se faire violence pour les démentir, et qu'il ne sait s'il y gagnerait, ignorant où est le vrai. Il fuit aussi la douleur et la mort, parce que son instinct l'y pousse, et qu'il ne veut pas y résister par la même raison. Mais il ne se fie pas trop à ces mouvements de crainte, et n'oserait en conclure que ce soient de véritables maux : vu qu'on sent aussi des mouvements de plaisir qu'on accuse d'être mauvais , quoique la nature , dit-il , parle au contraire. « Ainsi je n'ai « rien d'extravagant dans ma conduite , poursuit- « il ; j'agis comme les autres ; et tout ce qu'ils « font dans la sotte pensée qu'ils suivent le vrai « bien , je le fais par un autre principe , qui est « que les vraisemblances étant pareillement de « l'un et de l'autre côté , l'exemple et la commo- « dite sont les contre-poids qui m'entraînent. '> 11 suit les mœurs de son pays, parce que la coutume l'emporte ; il monte son cheval, parce que le cheval le soufft-e , mais sans croire que ce soit de droit : au contraire , il ne sait pas si cet animal n'a pas celui de se servir de lui. Il se fait même quelque violence pour éviter certains vices; il garde la fidélité au mariage , à cause de la peine qui suit les désordres : la règle de ses actions étant en tout la commodité et la tranquillité. Il rejette donc bien loin cette vertu stoique qu'on peint avec une mine sévère, un regard farouche, des cheveux hérissés , le front ridé et en sueur , dans une posture pénible et tendue , loin des hommes , dans un morne silence , et seule sur la pointe d'un rocher : fantôme, dit Montaigne, capable d'effrayer les enfants, et qui ne fait au

PENSÉES DE PASCAL

tre chose, avec un travail continuel, que de chercher un repos où elle n'arrive jamais ; au lieu que la sienne est naïve, familière, plaisante, enjouée , et , pour ainsi dire , folâtre : elle suit ce qui la charme , et badine négligemment des accidents bons et mauvais, couchée mollement dans le sein de l'oisiveté tranquille, d'où elle montre aux hommes qui cherchent la félicité avec tant de peine , que c'est là seulement où elle repose, et que l'ignorance et l'incuriosité sont deux doux oreillers pour une tête bien faite, comme il le dit lui-même.

En lisant Montaigne, et le comparant avec Épictète , on ne peut se dissimuler qu'ils étaient assurément les deux plus grands défenseurs des deux plus célèbres sectes du monde infidèle , et qui sont les seules, entre celles des hommes destitués de la lumière de la religion, qui soient en quelque sorte liées et conséquentes. En effet, que peut-on faire sans la révélation , que de suivre l'un ou l'autre de ces deux systèmes ? Le premier : Il y a un Dieu , donc c'est lui qui a créé l'homme ; il l'a fait pour lui-même : il l'a créé tel qu'il doit être pour être juste et devenir heureux : donc l'homme peut connaître la vérité , et il est à portée de s'élever par la sagesse jusqu'à Dieu , qui est son souverain bien. Second système : L'homme ne peut s'élever jusqu'à Dieu , ses inclinations contredisent la loi ; il est porté à chercher son bonheur dans les biens visibles , et même en ce cju'il y a de plus honteux. Tout paraît donc incertain, et le vrai bien l'est aussi : ce qui semble nous réduire à n'avoir ni règle fixe pour les mœurs , ni certitude dans les sciences.

Il y a un plaisir extrême à remarquer dans ces divers raisonnements en quoi les uns et les autres ont aperçu quelque chose de la vérité qu'ils ont essayé de connaître. Car s'il est agréable d'observer dans la nature le désir qu'elle a de peindre Dieu dans tous ses ouvrages où l'on en voit quelques caractères, parce qu'ils en sont les images, combien plus est-il juste de considéier dans les productions des esprits les efforts qu'r te font pour parvenir à la vérité , et de remarquer en quoi ils y arrivent et en quoi ils s'en égarent? C'est la principale utilité qu'on doit tirer de ses lectures.

Il semble que la source des erreurs d'Épictète et des stoïciens d'une part , de Montaigne et des

épicuriens de l'autre , est de n'avoir pas su que l'état de l'homme à présent diffère de celui de sa création. Les uns, remarquant quelques traces de sa première grandeur , et ignorant sa corruption, ont traité la nature comme saine, et sans besoin de réparateur; ce qui les mène au comble de l'orgueil. Les autres, éprouvant sa misère présente , et ignorant sa première dignité , traitent la nature comme nécessairement infirme et irréparable ; ce qui les précipite dans le désespoir d'arriver à un véritable bien, et de là, dans une extrême lâcheté. Ces deux états , qu'il fallait connaître ensemble pour voir toute la vérité, étant connus séparément, conduisent nécessairement à l'un de ces deux vices : à l'orgueil ou à la paresse , où sont infailliblement plongés tous les hommes avant la grâce ; puisque , s'ils ne sortent point de leurs désordres par lâcheté, ils n'en sortent que par vanité , et sont toujours esclaves des esprits de malice , à qui , comme le remarque saint Augustin , on sacrifie en bien des manières.

C'est donc de ces lumières imparfaites qu'il arrive que les uns connaissant l'impuissance et non le devoir , ils s'abattent dans la lâcheté ; les autres connaissant le devoir sans connaître leur impuissance , ils s'élèvent dans leur orgueil. On s'imaginera peut-être qu'en les alliant, on pourrait former une morale parfaite : mais, au lieu de cette paix , il ne résulterait de leur assemblage qu'une guerre et une destruction générale : car les uns établissant la certitude , et les autres le doute , les uns la grandeur de l'homme , les autres sa faiblesse , ils ne sauraient se réunir et se concilier; ils ne peuvent ni subsister seuls à cause de leurs défauts , ni s'unir à cause de la contrariété de leurs oppositions.

Mais il faut qu'ils se brisent et s'anéantissent pour faire place à la vérité de la révélation. C'est elle qui accorde les contrariétés les plus for melles par un art tout divin. Unissant tout ce qui est de vrai, chassant tout ce qu'il y a de faux, elle enseigne avec une sagesse véritablement céleste le point où s'accordent les principes opposés , qui paraissent incompatibles dans les doctrines purement humaines. En voici la raison : les sages du monde ont placé les contrariétés dans un même sujet ; l'un attribuait la force à la nature , l'autre la faiblesse à cette même nature ; ce qui ne peut subsister : au lieu que la

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