‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 274 sur 343 · MOLIERE · texte numérisé non relu

MOLIERE

Ceux qui ont ouvert la carrière en méritaient peut-être davantage, et en ont obtenu, comme je vous l'ai dit , des esprits justes ; mais elle n'a jamais été proportionnée à leur mérite, et a été contre-pesée par de grands dégoûts.

LE JEUNE HOMME

Sans doute ils étaient traversés , persécutés, calomniés par leurs envieux ; mais les gens en place et les grands ne leur rendaient-ils pas justice?

MOLIÈBE.

Les grands riaient des querelles des auteurs : plusieurs se laissaient prévenir par les gens de lettres subalternes qu'ils protégeaient; ils avaient la faiblesse d'épouser leurs passions et leur injustice contre les grands hommes qui étaient moins dans leur dépendance.

LE JEUNE HOMME. ' f*

C'est au moins une consolation que la postérité vous ait rendu justice.

\'"' "^^^'^'•'•■^i' ' MOLIÈBE. " ■ '

La postérité ne me la rendra point telle que j'ai pu la mériter. Ne vois-je pas ici les plus grands hommes de l'antiquité, Homère, Virgile, Euripide, qui sont encore poursuivis dans le tombeau par ce même esprit de critique qui les a dégradés pendant leur vie? Dans le même temps qu'ils sont adorés de quelques personnes sensées dont ils enchantent l'imagination , ils sont méprisés et tournés en ridicule par les esprits médiocres qui manquent de goût \ Je voyais passer le Tasse , il y a quelques jours, suivi des quelques beaux esprits qui lui faisaient leur cour. Plusieurs ombres de grands seigneurs qui étaient avec moi , me demandèrent qui c'était. Sur cela le duc de Ferrare prit la parole , et répondit que c'était un poète auquel il avait fait donner des coups de bâton pour châtier son insolence. Voilà comme les gens du monde et les grands savent honorer le génie.

' Si les grands génies de l'antiquité qui enchantent l'imagination des personnes sensées, sont méprisés et tournés en nrftcule par les esprits médiocres , Je ne voiB pas trop de quoi ils ont à se plaindre, et Molière avec eux : car, commo Vauvenargues l'a si bien dit lui-même dans la Maxime LXV,«<Nous « sommes moins offensés du mépris des sots, que d'être mé- (( diocromont estimés dos gens d'esprit v B.

VAUVEMARGUflS.

LB JEUIfE HOMME.

J'ai souvent ouï dans le monde de pareils discours, et j'en étais indigné. Car enfin, qu'est-ce qu'un grand poëte, sinon un grand génie, un homnae qui domine les autres hommes par son imagination ; qui leur est supérieur en vivacité ; qui connaît, par un sentiment plein de lumière, les passions, les vices et l'esprit des hommes; qui peint lidèlement la nature , parce qu'il la connaît parfaitement , et qu'il a des idées plus vives de toutes choses que les autres ; une âme qui est capable de s'élever, un génie ardent, laborieux, éloquent, aimable; qui ne se borne point à faire des vers harmonieux, comme un charpentier fait des cadres et des tables dans son atelier, mais qui porte dans le commerce du monde son feu, sa vivacité, son pinceau et son esprit, et qui conserve , par conséquent , parmi les honmies, le même mérite qui le fait admirer dans son cabinet? ; cl; o -ftTciL 'i 0' ^fn'^[ V îfï ,i>niSL imo /

Les gens qui réfléchissent savent tout cela , mon cher ami, mais ces gens-là sont en petit nombre.

LE JEUNE HOMME

Hé I pourquoi s'embarrasser des autres ?

MOLIÈBE.

Parce qu'on a besoin de tout le monde; parce qu'ils sont les plus forts ; parce qu'on en souffre du mal quand on n'eu reçoit pas de bien; enfin, parce qu'un homme qui a les vues un peu grandes voudrait régner, s'il pouvait , dans tous les esprits, et qu'on est toujours inconsolable de n'obtenir que la moindi'e partie de ce qu'on mérite' .

» Dans le temps où Vauvenargues écrivait ce dialogue, il y avait encore en France beaucoup de ces esprits médiocres qui croyaient se distingue!' de la fouie en méprisant les plus beaux chefs-d'œuvre de l'antiquité, qu'ils étaient incapables de comprendre et de juger : ils s'imaginaient montrer de la force (f esprit et de la philosophie en affectant de dédaigner ce qui avait été consacré par l'admiration des siècles. L'origine de cette manie ridicule remoule aux dernières années du dixseptième siècle ; elle se perpétua dans le dix-huitième par l'influence de la Motte, qui n'était point un écrivain sans mérite , mais dont la littérature était très-bornée , et surtout par l'influence de Fontenelle , qui fut pendant cinquante ans à la tète des hommes de lettres. Fonteiielle était un homme extrêmement adroit, qui avait d'autres titrer à la renommée que ses travaux purement littéraires , et qui , sentant ce qui lui manquait, aurait volontiers rabaissé les chefs-d'œuvre qu'il ne pouvait égaler. Il suffisait d'ailleurs que Boileau et Racine, contre lesquels il nourrit une inimitié séculaire, se fussent prononcés en faveur de la raison et des anciens , pour qu'il penchât du côté opposé. On peut rapporter à ce philosophe , si modéré en apparence , la plupart des hérésies littéraires qui ont obtenu quelque crédit dans le dernier siècle ; et peut-

DIALOGUE XI

Page 1