RACINE
Je ne suis pas surpris que vous m'aimiez un peu. Je vous ai toujours admiré; vous aviez le génie poétique et l'invention dans l'expression, qui est le talent même que mes ennemis sont obligés de m'accorder. Il y a plus d'impétuosité et de plus grands traits dans vos ouvrages que dans ceux des plus grands poètes.
être même le goût se serait-il entièrement corrompu, si des hommes tels que Voltaire , Montesquieu , Buffon , Roussean , n'eussent maintenu ses principes par leurs leçons et par leurs exemples.
Les écrivains du dix-septième siècle n'étaient pas mieux traités par Fontenelle que les anciens. Il ne pardonna jamais à Racine et à Boileau les épigrammes qu'ils avaient lancées contre sa malheureuse tragédie d'Aspar. Il ne rendait pas au premier la justice qui lui était due , et refusait le génie à l'auteur deV Art poétique. Il aurait même volontiers attaqué Voltaire, si la crainte des représailles n'eût un peu refroidi son ressentiment contre un homme qui avait tant de supériorité sur lui.
Nous sommes très-heureusement délivrés de ces opinions fausses et ridicules qui ont fait tant de mal dans le dernier siècle : on est revenu à l'étude et à l'admiration des anciens avec une ardeur qui promet à la littérature française une nouvelle époque de génie et de gloire. Je pourrais citer des traductions et des ouvrages originaux où l'on retrouve les grâces et le charme du génie antique. On a banni de la prose cette pompe indigente de paroles , cette recherche puérile d'antithèses , cette affectation du bel esprit qui déshonorait, il n'y a pas encore longtemps , même les productions de quelques membres de l'Académie. On s'est également débarrassé de cette sécheresse que l'esprit d'analyse, porté à l'excès, avait introduite dans notre littérature. Il ne faut pas confondre cet abus de l'analyse avec l'esprit vraiment philosophique, dont aucun genre ne peut se passer : c'est lui seul qui peut donner de la force au raisonnement , de la justesse aux idées. Sans son secours, l'imagination ne produirait que des monstres semblables à celui que nous dépeint Horace dans les premiers vers de l'épitre aux Pi&ons. Montaigne, Boileau, Moliète,la Fontaine , Voltaire , Montesquieu , Rousseau , ont allié l'esprit philosophique à l'imagination , et l'on ne voit pas que l'un ait jamais nui à l'autre. On peut abuser de l'esprit philosophique comme on abuse de l'imagination et des meilleures choses ; mais , après tout , il faudra toi^jours en revenir à cet axiome d'un poëte philosophe : « Le bien penser est la source du bien écrire. -. S. . r. -.«.,.,:.
^DIALOGUESU ^
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BOSSUEtlIilli
Hélas l mon ami y. mes ouvr«iges ne sont presque plus connus que d'un très - petit nombre de gens de lettres et d'hommes pieux. Les matières que j'ai traitées ne sont nuUemeaat du^goût 4es gens du monde. ■■ '^':m ad^ ^^'aiirtî-^àDj^bnK)
BACINÈ. "■ '^' '
Ils devraient du moins admiçer yos oraisoj^s funèbres. ;™<+^r^.. ^^:, c^
BOSSUET. ''"'" *■""'■'■•" ''""'
Ce titre seul les rebute ; ontt'aimeni les louanges, ni les choses tristes, t^f '?;>,»•; -^^ ^
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Que dites-vous donc ? je ne puis vous croire ; le genre dont nous parlons est le plus terrible : car les hommes ne sont effrayés que de la mort. Or qu'est-ce que le sujet de vos oraisons funèbres , sinon la mort , c'est-à-dire, la seule chose qui inspire de la terreur à l'esprit humain? Se pourrait -il que les hommes ne fussent pas frappés par des discours qui ne s'exercent que sur le sujet le plus frappant et le plus intéressant pour l'humanité? J'avais cru que c'était le véritable champ du pathétique et du sublime.
BOSSU ET
La nation française est légère ; on aime mieux le conte du Bélier ^ ou celui de Joconde "" que tout ce pathétique dont vous parlez.
BACINE.
Si cela est, Corneille et moi, nous ne devons pas nous flatter de conserver longtemps notre réputatiouo
BOSSUET
Vous vous trompez ; les bons auteurs du théâtre ne mourront jamais, parce qu'on les fait revivre tous les ans , et on empêche le monde de les oubUer : d'ailleurs les poètes se soutiennent toujours mieux que les orateurs , parce qu'il y a plus de gens qui font des vers qu'il n'y en a qui écrivent en prose ; parce que les vers sont plus faciles à retenir et plus difficiles à faire ; parce qu'enfin les poètes traitent des sujets toujours intéressants, au lieu que les orateurs, dont l'éloquence ne s'exerce ordinairement que sur de petits faits, périssent avec la mémoire de ces sujets mômes.
' Conte d'Hamilton. B.
^ Conte de la Fontaine. B.
BACINE.
Les vrais orateurs comme vous devraient du moins se soutenir par les grandes pensées qu'ils ont semées dans leurs écrits , par la force et la solidité de leurs raisonnements ; car tout cela doit se trouver dans un ouvrage d'éloquence. Nous autres poètes, nous pouvons quelquefois manquer par le fond des choses, si nous sommes harmonieux , si nous avons de l'imagination dans l'expression ; il nous suffit , d'ailleurs, de penser juste sur les choses de sentiment, et on n'exige de nous ni sagacité ni profondeur : il faut être un grand peintre pour être poète; mais on peut être un grand peintre sans avoir une grande étendue d'esprit et des vues fines.
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BOSSUET
On peut aussi avoir cette étendue d'esprit , cette finesse, cette sagesse, cet art qui est nécessaire aux orateurs, et y joindre le charme de l'harmonie et la vivacité du pinceau : vous êtes la preuve de ce que je dis,
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De même un orateur peut avoir toutes les parties' d'un poète , et il n'y a même que l'harmonie qui en fasse la différence ; encore faut-il qu'il y ait une harmonie dans la bonne prose.
BOSSUET
Je pense comme vous et comme un grand poète qui vous a suivi* , mon cher Racine : la poésie est l'éloquence harmonieuse.
BACINE.
L'auteur dont vous parlez est aussi éloquent en prose qu'en vers; il a cet avantage sur tous les poètes, qui n'ont point su écrire en prose ; ainsi on peut s'en rapporter à son jugement : c'est lui qui a dit de vous , que vous étiez le seul écrivain français en prose qui fût éloquent Si ce grand homme ne s'est point trompé , il faudrait conve-
I Je sais gré à Vauvenargues d'avoir employé cette expression ; elle était bannie du langage depuis le siècle de Montaigne, qui s'en est souvent servi dans ses Essais, et toujours à propos. Je crois que Voltaire a réclamé en sa faveur en quelque endroit de ses ouvrages , et les Anglais , accoutumés depuis longtemps à vivre de pillage, l'ont empruntée de nos premiers écrivains, et l'ont soigneusement conservée. On trouverait dans Amyot et dans Montaigne d'autres expressions aussi énergiques qu'on pourrait n^eupir avec succès. Nous ne connaissons pas toutes les ressources et toutes tes richesses de notre langue , et en général on ne Ut pas assez le* écrivains du seizième siècle. S
' Voltaire. B.
VAUVENÂRGUES.
iiir que le génie de l'éloquence est plus rare que celui de la poésie.
BOSSUÉT.
" 5e he crois pas qu'il soit moins commun , mais, j^ 'crois qu'il l'est bien autant : les véritablement grands hommes dans tous les genres sont toujours très-rares. o^^iv
RACINE»., j^^
(Jiu'appe!ez-y(p^,^je,,jyQ^,j?ilç., ^de grands
j,, >..,., M,,.,' ;* ! -.*>^*f^.^'^/'' qU Tvii^ Jfnq i^o'ii. Tous ceux qui surpassent les autres par le cœur et par l'esprit , qui ont la vue plus nette et plus <hie, qui discernent mieux les choses humaines, qui jugent mieux, qui s'expriment mieux, qui ont l'imagination plus forte et le génie plus vaste.
BACINB.
Voilà en effet ce qui fait de très-grands hommes. De tels esprits sont faits pour s'estimer et pour s'aimer, malgré la différence de leur travail et de leurs objets ; c'est aux petits esprits à dégrader ou les uns ou les autres, selon le parti qu'ils ont pris : comme ceux qui sont attachés à quelque faction décrient les chefs du parti contraire, tandis que ces mêmes chefs s'estiment et se ^fgï^nt/éçiproquemei^^^^,^ ^^^^^^ ^^^ ^^^^^.
DIALOGUE Xn.
LE CARDINAL DE RICHELIEU ET LE ,i:xt ^ GRAND CORNEILLE,
COBNEILLE.
Est-il vrai que Votre Éminence ait été jalouse de mes écrits? , .
BICHELiÉÙ.
Pourquoi ne l'aurais-je pas été? un ministre de peu d'esprit aurait pu être assez ébloui de sa puiss£aice pour mépriser vos talents ; mais , pour moi , je connaissais le prix du génie , et j'étais jaloux d'une gloire où la fortune n'avait point de part. Avais-je donc tant de tort ?
COBNEILLE.
Cette jalousie honorait Corneille , et né devait pas nuire à la réputation de son protecteur; car vous daigniez l'être, et vous récompensiez , dit un auteur ' , comme minisire , ce même génie
5 Voltaire a, 4it dans soû Commentaire sur Corneille ^ au
dont vous étiez jaloux comme poète. La seule chose qui m'ait étonné, c'est que Votre Éminence ait favorisé des écrivains indignes de sa protection'.
Je suis venu dans un mauvais temps, mon cher Corneille ; il y avait peu de gens de mérite pendant mon ministère, et je voulais encourager les hommes à travailler, en accordant une protection marquée à tous les arts ; il est vrai que je ne vous ai pas assez distingué : en cela je suis !très-blâmable. ' '"■
; COBNEILLE.
i^oiris que veut bien avouer Votre Éminence. Il est vrai que j'avais quelque génie; mais je ne fus pas courtisan. J'avais naturellement cette inflexibilité d'esprit que j'ai donnée si souvent Jà mes héros. Comme eux, j'avais une vertu dure, un esprit sans délicatesse et trop resserré dans les bornes de mon art ; il n'est pas étonnant qu'un grand ministre, accoutumé aux devoirs et à la flatterie des plus puissants de l'État , ait négligé un homme de mon caractère.
, rtv^;i.i..uv '^-"H^'BICHELIEU.
Ajoutez que je n'ai point connu tout ce que vous valiez. Mon esprit était peut-être resserré, comme le vôtre, dans les bornes de son talent. Vous n'aviez pas l'esprit de la cour, et moi , je h'avais pour les lettres qu'un goût défectueux ' .
sujet du mot bienfaits, employé par l'auteur dWonfcedaîia l'Épitre dédicatoire de cette pièce au cardinal de Richelieu : Ce mot bienfaits fait voir que le cardinal de Richelieu savait récompenser en premier ministre , ce même talent qu'il avait persécuté dans l'auteur du Cid. — Voltaire a encore dit quelque chose d'analogue dans le Temple du Goût. Voycï les Variantes de ce poëme, t. X, p. 188, de l'édiUon de ses Œuvres complètes en 66 vol., Paris, Renouard, I8I9. B.
* On peut citer parmi ces écrivains Desmarets , Collelel , Faret et Chapelain. Il admit quelque temps le grand Corneille dans cette troupe ; mais Ip mérite de Corneille se trouva incompatible avec ces poètes , et il fut aussitôt exclus. Richelieu faisait des vers, et ce fut même pour faire représenter la tragédie de Mirame, dont il avait donné le siyet, et dans laquelle il avait fait plus de cinq cents vers, qu'il lit bâtir la salle du Palais-Royal. B.
'■ On veut absolument que le cardinal de Richelieu ait été Jaloux des succès de Corneille : cela me parait aussi vraisemblable que si Racine eût été jaloux des victoires du grand Condé- Boileau est le premier qui ait accrédité cette opinion en disant :
En vain contre le Cid un ministre se ligue, Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue
On en conclut , ce qui n'était peut-être pas dans la pensée du poète, que Richelieu n'avait pu voir sans jalousie le triomphe de Corneille. Fontenelle a été plus loin que Boileau ; il dit expressément que le cardinal fut aussi alarmé du succès prodigieux du Cerf que s'il eût vu les Espagnols aux portes de
DIALOGUES
DIALOGUE XIII. a ; '^^r-^ .
KtC^HELIEU ET MAZAfiM'^ J^;;; ..
Est-il possible, mon illustre ami, que vous n'ayez jamais usé de tromperie dans votre ministère?
BicHELiBB^it-if rlFï flom tM?bm
Hé! croyez-vous vous-même, mon cher cardinal, qu'on puisse gouverner les hommes sans les tromper?
MAZARIN
Je n'ai que trop montré, par ma conduite, que je ne le croyais pas; mais on m'en a fait un grand crime. -^^- ^i^vi^V- ïri^BiBo? r,q 8«!
BIGWELIEU. - - f
G'est que vous poussiez un peu trop loin la tromperie; c'est que vous trompiez par choix
Paris. Celte exagération de la part du petit-neveu de Corneille 6'est généralement répandue , et elle prête tant à la déclamation, elle est si favorable à la vanité des auteurs, qu'il est difficile d'en douter sans soulever une foule d'esprits qui la regardent comme une vérité historique. Cela ne m'empêchera pas d'en dire mon sentiment d'après l'opinion que j'ai conçue du cardinal de Richelieu et de l'esprit de son ministère , l'une des époques les plus intéressantes de notre histoire.
Le souvenir des guerres civiles n'était pas encore effacé du cœur des français ; la paix était rétablie dans l'État , mais il était aisé de voir qu'il existait dans les esprits une fermentalion sourde, qui aurait éclaté sous une administration moins énergique que celle du cardinal de Richelieu. Ce ministre avait trop de lumières pour ne pas apercevoir cette agitation générale et les conséquences qui pouvaient en résulter. Il prit une résolution digne de son génie, se mit à la tête de l'opinion publique pour la diriger, et fournit un aliment à l'activité des esprits. Ce fut alors qu'il fonda l'Académie Française, qu'il encouragea les lettres , les sciences et les arts, protégea ceux qui les cultivaient , les appela autour de lui , leur donna de la considération et iixa tous les regards sur la gloire littéraire et les travaux de la pensée. Cette impulsion donnée surpassa les espérances du cardinal. Les Français, accoutumés aux querelles de religion , s'occupèrent alors de débats et de discussions littéraires. Un sonnet, un madrigal, attiraient l'attention de la cour et de la ville. A cette époque parut le premier chef-d'œuvre de Corneille; il excita un enthousiasme et une admiration générale. On ne s'entretenait que du Cid, on ne se lassait point de le voir. Tout fut oublié pour le Cid. Le ministre saisit cette occasion pour suivre son plan. Il fit faire la critique de cette tragédie , comme Alcibiade lit couper la queue de son chien , afin que les Athéniens , occupés de cette !)izarrerie , ne cherchassent point à contrarier ses vues politiques. Je ne vois dans la conduite du cardinal de Richelieu que l)eaucoup d'adresse, et point du tout un sentiment d'envie, indigne d'un grand ministre. Observe/ de plus qu'à celte épo(iue même Corneilh; jouissait d'une pension que lui faisait le cardinal. L'envie n'est pas si généreuse. Au reste, le mouvement imprimé aux esprits par la politique de Richelieu ne s'est plus arrêté : il a élevé la France .'i un haut degré de gloire littéraire, et c'est peut-être à celte conception politique que nous devons les chefs-d'a'uvre qui ont illustré le règne de Louis XIV et celui de son su(!cesseur. S.
' Hfnznrin (Jules), né à Piscina dans l'Abruzze, le H juillet 1602, (le la famille des Marlinozzl, mourut le o mars if>6l. B.
et par faiblesse , plus que par nécessité et par raison.
MAZARIN
Je suivais en cela mon caractère timide et défiant. Je n'avais pas assez de fermeté pour résister en face aux courtisans ; mais je reprenais ensuite par ruse ce que j'avais cédé par faiblesse.
BICHELIEU.
Vous étiez né avec un esprit souple, délié, profond, pénétrant; vous connaissiez tout ce qu'on peut tirer de la faiblesse des hommes, et vous avez été bien loin dans cette science.
MAZABIN. -, '
, Oui, mais on m'a reproché de n'avoir pas connu leur force.