‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 281 sur 343 · SÔ · texte numérisé non relu

SÔ

VAtîfii^Xk^tîfes.

timé les h0mni^îâéî)dhViè1W,'pi«îe q«e j'étais capable de discerner le mérite, et que j'avais un cœur sensible. Je me suis attaché tous les misérables, sans cesser de vivre avec les grands. Je tenais à tous les états par mon génie yaste et conciliant; le peuple m'aimait; je savais me familiariser avec les hommes sans m'avilir; je me relâchais sur les avantages de ma naissance, content de primer par mon génie et par mon courage. Les grands ne négligent souvent les hommes de mérite que parce qu'ils sentent bien qu'ils ne peuvent les dominer par leur esprit. Pour moi , je me livrais tout entier aux plus courageux et aux habiles , parce que je n'en craignais aucun : je me proportionnais aux autres; je gagnais le cœur de ceux qui , par leurs principes, n'estimaient point mes sentiments; mon parti m'adorait ; j'aurais assujetti la république si j'avais pu éviter certaines fautes. Pour vous, sans la scélératesse et la folie de votre maître, vous n'auriez jamais été qu'un homme obscur et accablé de ses propres vices. Adieu \ "

>b iSim jr- DIALOGUE rvlL ^^l-^o ♦ -^ ub .-"1^ - -■ -■■ ' '■^ —

RENAUD ET JAïlER , conjurés.

Eh bîënl mon cher Renaud, es-tu désabusé de l'ambition etde la fortune?

KENAUD.

Mon ami, j*ai péri en homme de courage, dans une entreprise qui éternisera mon nom et l'injustice de mes destinées : je ne regrette point ce que j'ai fait.

I Tacite parle de ce SenecioD , dont le prénom était Tullius C'était un chevalier romain dont Néron avait fait le confident des secrets qu'il voulait cacher à sa mère Agrippine. Tullius S«iecion devint un des fiivoris du tyran, le complice de ses cïiine» et le compagnon de ses débauches. Il fut enveloppé dans la fameuse conspiration où périrent Épicharis, Sénèque et Lucain : on dit qu'il mourut avec plus de courage qu'on n'avait lieu de l'attendre d'un homme livré aux plaisirs.

Je trouve que l'auteur de ces dialogues excuse avec trop de complaisance lès cïimes de l'ambition. Le portrait que Salluste fait de Catilina ne s'accorde point avec l'idée qu'on en donne dans ce dialogue. « Il avait, dit l'historien romain, l'âme forte, le corps robuste, mais l'esprit méchant et l'âme dépravée. Jeune encore, il aimait les troubles, les séditions et les guerres civiles. Il se plaisait au meurtre et au pillage, et ses premières années furent un apprentissage de scélératesse. Il supportait avec une fermeté incroyable la faim , le froid et les veilles. Audacieux, habile dans l'art de séduire et de feindre, avide du bien d'autrui, prodigue du sien, violent dans ses passions, assez éloquent, maLs dénué de raison, il n'eut que de vastes desseins et né se porta qu'à des choses extrêmes, presque impossibles, au-dessus de l'ambiUon et de la fortune cl nn simple citoyen. » Salluste, Bel. Catil. cap. V. S.

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Mais tu avais pris un mauvais chemin pour faire ta fortune : mille gens sont parvenus, bmis péril et sans peine , p!ns haut que toi. J'ai conmi un homme sans nom , qui avait amassé des richesses immenses par led^it d'im nouvel o«fat pour les denfte.

J'ai connu, comnte toi, <*es hommes que te hasard ou une scrvile industrie ont avancés : mais je n'étais pas ne pour m'élever par <?es moyens; je n'ai jamais porté envie à ces misérables.

JAFIER.

Et pourquoi avais-tu de l'ambition, si tu méprisais l'injustice de la fortune?

BENAUD.

Parce que j'avais l'éme haute , et que j'aimais à lutter contre mon mauvais destin : le combat nie plaisait sans la victoire. -** '^^'4m*< a

JAFIER.

11 est vrai que la fortune f avait fait naître hors de ta place.

RENAUD

Et la nature, mou cher Jafier , m'y appelait et se révoltait.

JAFIER.

Ne pouvais-tu vivre tranquillement sans autorité et sans gloire ?

RENAUD

J'aimais mieux la mort qu'une vie oisive; je savais bien vivre saas gloire, mais non sans activité et sans intrigue.

JAFIER.

Avoue cependant que tu te conduisais avec imprudence. Tu portais trop haut tes projets. Ignorais-tu qu'un gentilliomme français comme toi, qui avait peu de bien, qui n'était recommandable ni par son nom , ni par ses alliances, ni par sa fortune, devait renoncer à ces grands desseins?

RENAUD

Ami , ce fut cette pensée qui me fit quitter ma patrie, après avoir tenté tout ce qui dépendait

de moi pour m'y élever. J'errais en divers paysj je vins à Venise, et tu sais le reste.

Oui , je sais que tu fus sur le point d'élever ta fortune sur les débris de cette puissante république; mais quand tu aurais réussi, tu n'aurais jamais eu la principale gloire ni le fruit de cette entreprise , qui était conduite par des hommes plus puissants que toi.

DIALOGUES. 623

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BENAtID.

mci'i-

C'est le sort des hommes de génie qui n'ont que du génie et du courage. Ils ne sont que les instruments des grands qui les emploient; ils ne recueillent jamais ni la gloire ni le fruît principal des entreprises qu'ils ont conduites, et que l'on doit à leur prudence; mais le témoignage de leur conscience leur est bien doux. Ils sont considérés , du moins , des grands qu'ils servent ; ils les maîtrisent quelquefois dans leur conduite; et enfin quelques-uns parviennent , s'élèvent audessus de leurs protecteurs, et emportent au tombeau l'estime des peuples. ^ ^^i^4< jk îu. u

JAFIEB,

Ce sont ces sentiments qui t'ont ^conduit sur l'échafaud. * , ^

BENAUD.

Crois-tu que j'aie regretté la vie? Un homme qui craint la mort n'est pas même digne de vivre'.

* Ce dialogue «st une simple esquisse. Bien n'y est approfondi; et cependant l'auteur aurait pu y faire entrer de beaux tableaux et de beaux développements. L'histoire de la conjuration de Venise, par l'abbé de Saint-Réal, lui aurait fourni les matériaux nécessaires. Il y avait quelque chose de sombre et de mystérieux dans le gouvernement de Venise qui attache l'imagination et qui a répandu du charme et de l'intérêt sur les ouvrages où il en a été question. Au reste , il est à peu près évident que tous les détails de cette fameuse conspiration sont sortis de l'imagination de l'abbé de Saint-Réal, qui écrivait l'histoire à peu près comme Varillas son modèle , sans se mettre en peine de la vérité des faits et de l'exactitude des détails.

J'ai crum'apercevoir , en lisant avec attention ces dialogues de Vauvenargues, qu'il y avait dans son âme des semences d'ambition. On sait qu'il fit quelques démarches infructueuses pour entrer dans la carrière diplomatique; mais il fallait, pour réussir de son temps , un esprit d'intrigue et de servilité incompatible avec son caractère naturellenM^nt noble et porté aux grandes choses et aux grandes pensées. Il est malheureux potir des âmes de cette trempe de naître dans un siècle d'égoKsme et de petitesse ; elles s'y trouvent contraintes , resserrées, et leur essor, sans cesse comprimé, les jette dans la mélancolie et quelquefois même dans l'abattement. Je ne lis point le dialogue entre Brutus et un jeune Bomain sans soupçonner que l'auteur , en faisant parler ce dernier personnage , a voulu peindre les dispositions de son esprit et quelques-uns des événements de sa Tie. Je ne suis pas de ceux qui condamnent

Oui, je le maintiens, mon cher philoso^ë;'S pitié, l'amitié, la générosité , ne font que glisser sur le cœur de l'homme ; pour l'équité, il n'y en a aucun principe dans sa nature.

Quand il serait vrai que les sentiments d'humanité ne seraient point durables dans le ^asS de l'homme...:. ^' ''- ''' ^^^^ ''^ ^^''V -^^ ^

Cela ne peut être plus vrai ; ït tf y a <Ié du^ rable dans le cœur de l'homme que l'amourpropre.i"- --'^^r- "- r.: -v- ;, , ...l •-•.^^ i;- ^.--.3

Eh bien I que concluez-vous de cette supposiij

DENIS

Je conclus que j'ai eu raisMi de me défier de tous les hommes, de rapporter tout à moi, de n'aimer que moi.

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