LETTRE IV
A Vereallles, le 7 Janvier I74&.
Le dernier ouvrage ^ que vous avez bien voulu
» Représentée le 'io février 1743. B.
* Minisire des affaires étrangères.
^ liéjlcxions critiques sur que(qi/f$ pocfes.
m'envoyer, monsieur, est une nouvelle preuve de votre grand goût dans un siècle où tout me semble un peu petit, et où le faux bel esprit s'est mis à la place du génie. ■
Je crois que si on s'est servi du terme d'instinct pour caractériser la Fontaine, ce mot instinct signifiait génie. Le caractère de ce bon homme était si simple , que dans la conversation il n'était guère au-dessus des animaux qu'il faisait parler; mais, comme poète , il avait un instinct divin, et d'autant plus instinct, qu'il n'avait que ce talent. L'abeille est admirable , mais c'est dans sa ruche ; hors de là , l'abeille n'est qu'une mouche.
J'aurais bien des choses à vous dire sur Boileau et sur Molière. Je conviendrais sans doute que Molière est inégal dans ses vers; mais je ne conviendrais pas qu'il ait choisi des personnes et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d'esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus , ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Un défaut presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts, des impertinences dans lesquelles il entre de la passion , qui soient propres à l'in trigue; il faut un joueur, un avare , un jaloux, etc. Je suis d'autant plus frappé de cette vérité, que je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin, dans laquelle il entre une comédie ; et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui font le charme de la conversation , ne conviennent guère au théâtre. C'est cette fête qui m'empêche d'entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail , et de vous soumettre mes idées ; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.
Je ne prêterai à personne le dernier manuscrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne puis refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La singularité frappante de cet ouvrage , en faisant des admirateurs , a fait nécessairement des indiscrets. L'ouvrage a couru ; Il est tombé entre les mains de M. de la Bruère , qui , n'en connaissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure. Ce , monsieur de la Bruère est un homme de mérite { et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. Il n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression, mais on m'a dit qu'il n'en était plus temps.
VAUVENARGUES
Avalez, je vous prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.
Votre état me touche à mesure que je vois les productions de votre esprit , si vrai , si naturel , si facile , et quelquefois si sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée.
Adieu , monsieur , je vous embrasse tendrement.
Voltaire.
LETTRE V
Ce samedi au soir , 12 mai 1746.
J'ai apporté à Paris , monsieur , la lettre que je vous avais écrite à Versailles. Elle ne vous en sera que plus tôt rendue. J'y ajoute que la reine veut vous lire, qu'elle en a l'empressement que vous devez inspirer, et que si vous avez un exemplaire que vous vouliez bien m'envoyer, il lui sera rendu demain matin de votre part. Je ne doute pas qu'ayant lu l'ouvrage, elle n'ait autant d'envie de connaître l'auteur que j'en ai d'être honoré de son amitié.
VOLTAIfiE.