CONSIDERATIONS
SDR
LES MOEURS DE CE SIÈCLE
NOTICE
SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE DlICLOS.
Duclos (Charles Pineau), né en 1704, à Dinant en Bretagne , d'un fabricant de chapeaux , fut envoyé de bonne heure à Paris pour y faire ses études. Après la première fougue d'une jeunesse orageuse, il rechercha la société de tous les beaux esprits du temps et fut très-bien accueilli par eux. Il fut l'un des membres de cette réunion de jeunes gens , nobles et autres, qui publièrent leurs productions folles sous les titres de Recueil de ces messieurs^ di'Éiremies delà St.-Jean^à'OEufsde Pâques^ etc. Le roman à' J cajou et Zirphile^ composé d'après des gravures faites pour un autre ouvrage , fut le résultat d'une espèce de pari ouvert dans cette société. Duclos avait fait précédemment deux autres romans qui avaient mérité et obtenu plus de succès, la Baronne de Luz et les Confessions du comte de ***. Son premier ouvrage sérieux fut V Histoire de Louis XL On prétend que le chancelier d'Aguesseau dit de cette histoire : « C'est un ouvrage " composé d'aujourd'hui avec l'érudition d'hier. » On en trouva le style épigrammatique et sec ; on rendit cependant justice à l'impartialité de l'historien et à l'exactitude de ses recherches. Duclos mil le sceau à sa réputation en publiant les Considérations sur les mœurs. Louis XV dit de ce livre : '< C'est l'ouvrage d'un honnête homme. » Il aurait P'i ajouter : et d'un homme de beaucoup d'esprit.
" Le monde , dit la Harpe , y est vu d'un coup « d'oeil rapide et perçant. Il est rare qu'on ait ras- « semblé plus d'idées justes et réfléchies, et plus « ingénieusement encadrées. Cet ouvrage est plein « de mots saillants qui sont des leçons utiles. C'est « partout un style concis et serré dont l'effet ne « tient ni à l'imagination ni au sentiment , mais « au choix et à la quantité de termes énergiques et « quelquefois singuliers qui forment la phrase et « qui sont tous des pensées. Il en résulte un peM « de sécheresse; mais il y a en revanche une plém- « tude et une force de sens qui plaît beaucoup à « la raison. » Duclos paraît s'être fort bien jugé lui-même , lorsqu'il a dit : « Je ne regarde pas « tout; mais ce que je regarde, je le vois bien. Je « n'ai point de coloris , mais je serai lu. >< Il n'est point vrai, comme on l'a dit, que le mot femme ne se trouve pas une seule fois dans ses Considérations-; il y est au chapitre de la Réputation. J\n vécu; ce début de l'ouvrage fut tourné en ridicule. Oii? disait une fenune ; dans un café. Les Consi dérations furent traduites en anglais et en allemand, honneur qu'ont reçu la plupart des ouvrages de Duclos. V Histoire de Louis XI avait valu « Duclos la place d'historiographe de France, vacante par la retraite de Voltaire en Prusse. Il ntvoulut pas qu'entre ses mains cet emploi ne ftU qu'un vain titre, et il composa les Mémoires secrets des règnes de Louis XIF et de Louis Xf . « Ces Mémoires, dit Chamfort, sont le fruit du « travail de plusieurs années ; c'est le tableau de». « événements qui se sont passés sous les yeux de i Duclos, dont il a pénétré les causes, dont il a - on quelque sorte manié les ressorts. L'auteur a <« vécu avec la plupart de ceux qu'il a peints. Il les
NOTICE SUR DDCLOS.
« avait observés avec celte sagacité fine et profonde \ « qu'il a développée dans les Considérations sur ! « /es mœurs; c'était le vrai caractère de son esprit.» Un autre ouvrage de Duclos, qui, ainsi que les Mémoires secrets des régne $ de Louis Xlï" et de Louis XJ\ n'a également été publié que depuis la révolution, est celui qui a pour titre : Considérations sur V Italie. On lui avait conseillé, en 1766, de s'éloigner de France pour quelque temps , afin de laisser oublier au gouvernement certains propos très-vifs qu'il avait tenus au sujet de l'affaire du duc d' Aiguillon et de M. de la Chalotais , son compatriote et son ami. Il partit pour Italie, et à son retour il écrivit la relation de son voyage. « Cet « écrit, dit encore Chamfort, ne peut qu'honorer « la mémoire et le talent de Duclos. On y retrouve <« son esprit d'observation , sa philosophie libre et « mesurée , sa manière de peindre par des faits , « des anecdotes, des rapprochements heureux. » En i739, Duclos fut reçu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et en 1747, à l'Académie Française, dont il devint le secrétaire perpétuel en 1755. Ces deux Académies lui durent beaucoup d'institutions et de réformations utiles. Ce fut lui qui fit substituer les éloges des grands hommes aiLx lieux communs de morale, pour sujets de prix d'éloquence. Comme membre de l'Académie des Inscriptions, il composa plusieurs Mémoires sur les druides, l'origine et les révolutions des langues celtique et française, les épreuves par le duel et les éléments, les jeux scéniques, l'action et la déclamation théâtrale des anciens. Comme académicien français, il tint la plume pour la rédaction de la nouvelle édition du Dictionnaire pubhé^ en 1762 s et il fit des Remarques sur la Grammaire générale et raiso^inée de Port-Royal; c'est l'ouvrage d'un homme qui avait porté dans l'étude de la grammaire un esprit juste et philosophique. En pki&Leurs occasions, il soutint avec courage les prérogatives et l'honneur de sa compagnie , soit en repoussant tes atteintes que des grands seigneurs voulaient porter à l'égalité aca^mique, soit en <Jirig«ai>t les choix de manière à admettre te mérite et à écarter la médiocrité ou la bassesse. Son activité à cet égard, poussée peut-être un peu trop
• Depuis cette édition l'Académie Française n'en a point publié d'autre que celle qu'elle vient de donner en 1835. Car l'Acadéxaie a tov^ours désavoué t'éditioo qu'un décret dfi la couvention ( an III , 1795 ) fit publier par des libraires auxquels ce même décret ordonnait de faire achever, dans le plus bref délai et par des gens de lettres de leur choix, l'ancien Dictiomiaire (celui de 1702), dont un exemplaire, portant des notes marginales manuscrite*, avait ét^confisqué par la convention lors de la suppression des Ajjaaémies.
loin , le fit accuser de despotisme ; il n'en a pas moins eu le droit de dire de lui-même : « Je lais- « serai une mémoire chère aux gens de lettres. » Il obtint, comme citoyen, au moins autant de diâtinctioDS que comnw écrivain. Ses concitoyens, dont il prenait en tout les intérêts avec son zèle accoutumé, le firent maire de leur ville en 1744, quoiqu'il résidât à Paris. Il fut ensuite député du tiers aux états de Bretagne; et sur la demande de cette assemblée , le roi lui accorda des lettres d'anobUsseiuent. Son caractère était à ki fois estima^ ble et singulier. J. J. Rousseau le définissait un homme droit et adroit. Il portait dans la société un ton de brusquerie et de domination qui lui faisait d'assez nombreux ennemis. Quelques-uns de ceux-ci ont prétendu que sa brusquerie «tait de commande , et l'ont appelé le faux sincère , du nom d'une comédie de Dufresny ; aucun fait ne vient à l'appui de cette imputation maligne. Il est vrai que les louanges dans sa bouche avaient d'autant plus de grâce, qu'elles y étaient plus rarement placées. Étant fort malade il appela un médecin fameux dont il n'aimait point l'esprit ni les manières , et contre lequel il s'était souvent déclaré dans la société. Celui-ci lui témoigna combien il était surpris d'une telle marque de confiance, après tant de propos qui ne l'annonçaient pas. « Cela est « vrai, répondit Duclos; mais, par Dieu! je ne veux (' pas mourir. » On voulut une fois indisposer Louis XV contre la liberté de ses discours; ce monarque, qui l'estimait, dit : « Oh î pour Duclos, « il a son franc parler. » Il savait contenir cette liberté dans les bornes d'une sage circonspection. Attaché aux véritables philosophes , et faisant cause commune avec eux , il déployait toute l'énergie de son indignation et de son mépris contre ceux qui, déshonorant ce titre respectable, attaquaient les vérités et même les préjugés nécessaires au maintien de la société. C'est d'eux quMl disait : « Ils « sont là une bande de petits impies qui finiront « par m'envoyer à confesse. » Sa causticité n'était pas cette moquerie à la fois légère et cruelle d'un homme qui s'amuse et veut amuser les autres dés travers qu'il a saisis ; c'était presque toujours l'expression soudaine et énergique de l'indignation qu'excitaient en lui le vice et la bassesse. Il disait d'un homme enrichi par de vils moyens , et endurci aux affronts : « On lui crache au visage , on te lui « essuie avec le pied, et il remercie. » Oa a souvent cité son mot sur les hommes puissants qui n'aiment pas les gens de lettres : « Us nous craignent I « comme tes voleurs craignent tes réverbères. » Et : cet autre : « TTn tel est un sot ; c^est moi qui le
iNTRODllCTlON
a dis , c'ust lui qui le prouve. >^ Beaucoup d'autreâ saillies échappées à son humeur caustique et spirituelle, ont mérité d'être recueillies. D'Alembert disait de lui : <' De tous les hommes que je connais, « c'est lui qui a le plus d'esprit dans un temps « donné- » Il aimait beaucoup les anecdotes , les racontait bien , et se plaignait de ceux qui les répétaient mal. « On me gâte mes bonnes histoires,» di#ait-il. Il mourut à Paris le 26 mars 1772, dans sa 69* année. Ses OEuvres complètes ont été publiées par Desessarts en dix volumes in-8°, Paris, 1806. Outre les ouvrages connus jusque-là, cette édition renferme quelques morceaux inédits , entre autres un commencement de Mémoires sur la vie dé Duclos y écrits par lui-même»
11 fut remplacé à TAcadémie par Beauzée, qui s'exprime ainsi sur l'ouvrage des Considérations sur les mœurs : « Ce livre seul suffirait pour assume rer à son auteur une réputation immortelle. Une « philosophie tout à la fois hardie et discrète, aimable « et austère , lumineuse et profonde ; une sagacité « qui pénètre dans tous les replis du cœur humain, u qui développe toutes les ruses des passions, qui « apprécie les hommes dans tous les états ; un goât « de prt^ité qui censure les vices sans commettre « les personnes , qui fronde les ridicules sans lever « les masques, qui ménage les faiblesses sans les « autoriser, qui respecte les préjugés sans les « épargner , qui pèse les devoirs sans les affaiblir « ni les exagérer : tels sont les titres qui ont uié- « rite à ce livre le glorieux avantage d'être eonsa- « cré par l'estime publique. Deséditions multipliées, « des traductions en des langues étrangères, sur « la foi des éloges publics , l'ont mis au-dessus des « traits de la censure. Les sages , dans tous les « temps , placeront dans leurs cabinets , et sur la « même ligne , Platon et Tliéopbraste, Épictète <c et Marc-Aurèle , Montaigne et Cliarron , la Roehe- " foucauld , la Bruyère et Duclos. >.
fNTRODUCTION.
J-ii réea ; je voudrai» être titilc à ceux qui ont & iriwfc Voilà le motif qm m'engage à rasso» Wcr qad^Mes féflexioiifl sor le» ofagcts qui m'ofnt tnppk dans le izKmde. Les sciences n'ont fait de vrais progrès qfoe depuis (|a'dA travaille^ par l'cxpéricnoe^ l'exitmen et la coa£rQfllatio«i des fait», à éclairciCy détruire ou eoo&mier les. systèmesv C'est 9^né qu'on en devrait user à Ki^gard d« la
science des mœurs. Nous avons quelques bons ouvrages sur cette matière; mais comme il arrive des révolutions dans les mœurs , les observations faites dans un temps ne sont pas exactement applicables à un autre. Les principes puisés dans la nature sont toujours subsistants ; mais pour s'assurer de leur vérité, il faut surtout observer les différentes formes qui les déguisent sans les altérer, ert qui , par leur liaison avec les principes , tendent de plus en plus à les confirmer.
Il serait donc à souhaiter que ceux qui ont été à portée de connaître les hommes fissent part de leurs observations. Elles seraient aussi utiles à la science des mœurs , que les journaux des navigateurs l'ont été à la navigation. Des faits et des observations suivies conduisent nécessairement à la découverte des principes , les dégagent de ce qui les modifie dans tous les siècles et chez le» différentes nations; au lieu que des principes purement spéculatifs sont rarement sûrs, ont encore plus rarement une application fixe, et tombent souvent dans le vague des systèmes. Il y a d'ailleurs une grande différence entre la connaissance de l'homme et la connaissance des hommes. Pour connaître l'homme, il suffit de s'étudier soi-même; pour connaître les hommes, il faut les pratiquer.
Je me suis proposé , en observant les mœurs, de démêler dans la conduite des hommes quels en sont les principes, et peut-être de concilier leurs contradictions. Les hommes ne sont inconséquents dans leurs actions que parce qu'ils sont inconstants ou vacillants dans leurs principes.
Quoique cet ouvrage semble avoir pour objet particulier la connaissance des mœurs de ce siècle, j'espère que l'examen des mœurs actuelles poiiri'a servir à faire connaître l'homme de tous les temps.
Pour mettre plus d'ordre et de clarté dans les différentes matières que je me propose de traiter, je les distribuerai par chapitres. Je choisinu les sujets qui me piiraîtront les plus importants, dont l'application est la plus fréquente, la plus étendue ; et je tâcherai , par leur réunion , de les faire concwirir à un même but, qui est la connaissance des mœurs. J'espère que mes idées s'éloigneront également de la licence et de l'esprit de servitude ;j^userai en citoyen de la liberté dont là vérité a besoin.
Si l'ouvrage plaît, j'en serai très-flaffé; j'en sera» eneore pins content , s'il est utile.
Và.
DUCLOS