‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 34 sur 343 · ARTICLE IV · texte numérisé non relu

ARTICLE IV

Marques de la véritable religion.

La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné. Klle doit encore avoir connu la concupiscence de l'homme, et l'impuissance où il est par lui-même d'acquérir la vertu. Elle doit y avoir apporté les remèdes, dont Ja prière est le prin('ipal. Notre

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religion a fait tout cela; et nulle autre n'a jamais demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre.

11 faut, pour faire qu'une religion soit vraie, qu'elle ait connu notre nature; car la vraie nature de l'homme, son vrai bien, la vraie vertu et la vraie religion, sont choses dont la connaissance est inséparable. Elle doit avoir connu la grandeur et la bassesse de l'homme, et la raison de l'une et de l'autre. Quelle autre religion que la chrétienne a connu toutes ces choses?

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Les autres reUgions, comme les païennes, sont plus populaires, car elles consistent toutes en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrélienue est proportionnée à tous, étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur , et abaisse les superbes à l'extérieur, et n'est pas parfaite sans les deux : car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre, en pratiquant ce qu'il y a d'extérieur.

ly.

Nous sommes haïssables : la raison nous en convainc. Or, nulle autre religion que la chrétienne ne propose de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc être reçue de ceux qui savent qu'ils ne sont dignes que de haine. Nulle autre religion que la chrétienne n'a connu que l'homme est la plus excellente créature, et en même temps la plus misérable. Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence , ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'eux-mêmes; et les autres, qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d'une superbe ' ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché; nulle secte de philosophes ne Ta dit : nulle n'a donc dit vrai.

J)icu cta)it caché, toule reliuion qui ne dit pas ' Orgueil.

PENSÉES DR PASCAL

que Dieu est caché n'est pas véritable ; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La notre fait tout cela. Cette religion, qui consiste à croire que l'homme est tombé d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu, mais qu'enfin il serait rétabli par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes choses. Car Dieu voulant se former un peuple saint , qu'il séparerait de toutes les autres nations , qu'il délivrerait de ses ennemis , qu'il mettrait dans un lieu de repos, a promis de le faire, et de venir au monde pour cela ; et il a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant , pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a toujours fait voir des images et des ligures; et il ne les a jamais laissés sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l'homme, Adam était le témoin et le dépositaire de la promesse du Sauveur, qui devait naître de la femme. Et quoique les hommes, étant encore si proches de la création , ne pussent avoir oublié leur création et leur chute , et la promesse que Dieu leur avait faite d'un Rédempteur; néanmoins, comme dans ce premier âge du monde ils se laissèrent emporter à toutes sortes de désordres, il y avait cependant des saints, comme Enoch, Lamech, et d'autres , qui attendaient en patience le Christ promis dès le commencement du monde. Ensuite Dieu a envoyé Noé, qui a vu la malice des hommes au plus haut degré ; et il l'a sauvé en noyant toute la terre , par un miracle qui marquait assez et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde , et la volonté qu'il avait de le faire , et de faire naître de la femme celui qu'il avait promis. Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des Jiommes; et la mémoire en étant encore assez fraîche parmi eux. Dieu fit des promesses à Abraham , qui était tout environné d'idolâtres , et il lui lit connaître le mystère du Messie qu'il devait envoyer. Au temps d'Isaac et de Jacob, l'abomination s'était répandue sur toute la terre : mais ces saints vivaient en la foi; et Jacob, mourant et bénissant ses enfants, s'écrie, par un transport qui lui fait interrompre son discours : J'attends, ô mon Dieu ! le Sauveur que vous avez promis : Salutarc tuum expectabo, Domine. [Gènes., XI.TX, 18).

Les Égyptiens étaient infectés , et d'idolâtrie , et de magie; le peuple de Dieu même était en-

traîné par leurs exemples. Mais cependant Moisc et d'autres voyailiit ' celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant les biens étèN nels qu'il leur préparait. ». .

Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régnef les fausses divinités; les poètes ont fait diverses théologies ; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au cœur de la Judée des hommes choisis qui prédisaient la venue de ce Messie, qui n'était connu que d'eux.

11 est venu enfin en la consommation des temps: et depuis, quoiqu'on ait vu naîti-e tant de schismes et d'hérésies,, tant renverser d'états, tant de changements en toutes choses, cette Eglise , qui adore celui qui a toujours été adoré , a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin, c'wst que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état. Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant , et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.

Les états périraient , si on ne faisait plier souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela , et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements , ou des miracles. Il n'est pas étrange qu'on se conserve en pliant, et ce n'est pas proprement se maintenir ; et encore périssentils enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible^ , cela est divin.

Il y am'ait trop d'obscurité, si la vérité n'avait pas des marques visibles. C'en est une admirable qu'elle se soit toujoure conservée dans une Église et une assemblée visible. Il y aurait trop de clarté s'il n'y avait qu'un sentiment dans cette Église ; mais , pour reconnaître quel est le vrai, il n'y a qu*à voir quel est celui qui y a toujours été : car il est certain que le vrai y a toujours été, et qu'aucun faux n'y a toujours été. Ainsi le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis , en prédisant d'autres choses dont les événements, qui arrivaient de temps en temps

' Peut-être devrait-on lire ici croyaient.

^ (-'est-.Vilin; et soit toujours demeurée inflexible.

SECOJNDE PAKTIE, ART. IV.

ùlu vue. dt's hommes, marquaient la vérité de lemr, mission , et par conséquent celle de leurs promesses touchant le Messie. Ils ont tous dit que la loi qu'ils avaient n'était qu'en attendant celle du Messie ; que jusque-là elle serait perpétuejle , ,mais que l'autve durerait éternellement ; q^i]ai,i?^i leur loi , ou celle du Messie , dont elle étt^it la promesse , seraient toujours sur la terre. En effet , elle a toujours duré : et Jésus-Christ e^t, venu, dans toutes les circonsta,nces prédites. H a fait des miracles, et les apôtres aussi, qui ont converti les païens; et par là les prophéties étant accomplies , le Messie est prouvé pour jamais.

vm.

Je vois plusieurs religions contraires, et par conséquent toutes fausses , excepté une. Chacune \îeut être crue par sa propre autorité , et menace tes incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la religion chrétienne où je trouve des prophéties accomplies, et une infinité de miracles si bien attestés, qu'on ne peut raisonnablement en douter; et c'est ce que je ne trouve point dans les autres.*

La seule religion contraire à la nature en Tétât qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui paraît d'abord contraire au sens commun , est la seule qui ait toujours été.

Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne ; et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent , que qui en saura les principes puisse rendre raison , et de toute la nature de l'homme en particulier , et de toute la conduite du monde en général.

Sur ce fondement, les impies prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, puissant et éternel: ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme , qui y c«t tout à fait contraire. Et de là ils concluent que cette religion n'est pas véritable, parce que, si elle l'était, il faudr-'ut que Dieu se manifestât

aux hommes par des preuves si sensibles, qu'il fût impossible que personne le méconnût.

Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme, ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne, qui reconnaît que, depuis le péché , Dieu ne se montre point aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire ; et qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui , unissant en lui les deux natures , divine et humaine , a retiré les hommes de la corruption du péché , pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.

Elle enseigne donc aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a un Dieu dont ils sont capables, et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points : et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère , et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui peut l'en guérir. Une seule de ces connaissances fait , ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu, et non leur misère, ou le désespoir des athées, qui connaissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi , comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela , et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette religion.

Si l'on ne se connaît plein d'orgueil , d'ambition, de concupiscence , de faiblesse , de misère , d'injustice , on est bien aveugle. Et si en le reconnaissant on ne désire d'en être délivré, que peut-on dire d'un homme si peu raisonnable? Que peut-on donc avoir que de l'estime pour une religion qui connaît si bien les défauts de Thomme, et que du désir pour la vérité d'une religion qui y promet des remèdes si souhaitables?

Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne ramassées ens(wble, sans en ressentir la force, à laquelle nul homme raisonnable ne peut résister.

Que l'on considère son établissement; qu'une religion si contraire à la nature se soit établie par elle-même si dinioement, sans aucune force, ni

PEMSÉES DE PASCAL

coutraiiite, et si fortement néanmoins qu'aucuns tourments n'ont pu empêcher les martyrs de la confesser; et que tout cela se soit fait , non-seulement sans l'assistance d'aucun prince, mais malgré tous les princes de la terre , qui l'ont combattue.

Que l'on considère la sainteté , la hauteur et l'humilité d'une âme chrétienne. Les philosophes païens se sont quelquefois élevés au-dessus du reste des hommes par une manière de vivre plus i*églée , et par des sentiments qui avaient quelque conformité avec ceux du christianisme; Mais ils n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité, et ils l'auraient même crue incompatible avec les autres dont ils faisaient profession. Il n'y a que la religion chrétienne qui ait su joindre ensemble des clioies qui avaient paru jusque-là si opposées , et qui ait appris aux hommes que , bien loin que l'humilité soit incompatible avec les autres vertus, sans ^Ue toutes les autres vertus ne sont que des vices et des défauts.

Que l'on considère les merveilles de l'Écriture sainte, qui sont infinies, la grandeur et la subli-. mité plus qu'humaine des choses qu'elle contient, et la simplicité admirable de son style , qui n'a rien d'affecté, rien de recherché, et qui porte un caractère de vérité qu'on ne saurait désavouer.

Que l'on considère la personne de Jésus-Christ en particulier. Quelque sentiment qu'on ait de lui, on ne peut pas disconvenir qu'il n'eût un esprit très-grand et très-relevé, dont il avait donné des marques dès son enfance , devant les docteurs de la loi : et cependant , au lieu de s'appliquer à cultiver ses talents par l'étude et la fréquentation des savants , il passe trente ans de sa vie dans le travail des mains et dans une retraite entière du monde ; et pendant les trois années de sa prédication , il appelle à sa compagnie et choisit pour ses apôtres des gens sans science , sans étude , sans crédit ; et il s'attire pour ennemis ceux qui passaient pour les plus savants et les plus sages de son temps. C'est une étrange conduite pour un homme qui a dessein d'établir une nouvelle religion.

Que l'on considèie en particulier ces apôtres choisis par Jésus-Christ, ces gens sans lettres, sans étude , et qui se trouvent tout d'un coup assez savants pour confondre les plus habiles philosophes, et assez forts pour résister aux rois et aux tyrans qui s'opposaient à l'établissement de la religion chrétienne qu'ils annonçaient.

Que l'oji considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se sont succédé les uns aux autres

pendant deux mille ans , et qui ont tous prédit en tant de manières différentes jusques aux moindres circonstances de la vie de Jésus -Christ, de sa mort , de sa résurrection , de la mission des apôtres , de la prédication de l'Évangile , de la conversion des nations , et de plusieurs autres choses qui concernent l'établissement de la religion chrétienne et l'abolition du judaïsme.

Que l'on considère l'accomplissement admirable de ces prophéties, qui conviennent si parfaitement à la personne de Jésus-Christ , qu'il est impossible de ne pas le reconnaître, à moins de vouloir s'aveugler soi-même.

Que l'on considère l'état du peuple juif, et devant et après la venue de Jésus-Christ , son état florissant avant la venue du Sauveur , et son état plein de misères depuis qu'ils l'ont rejeté : car ils sont encore aujourd'hui sans aucune marque de religion , sans temple , sans sacrifices , dispersés par toute la terr€, le mépris et le rebut de toutes les nations.

Que l'on considère la perpétuité de la religion chrétienne , qui a toujours subsisté depuis le commencement du monde , soit dans les saints de l'Ancien Testament, qui ont vécu dans l'attente de Jésus-Christ avant sa venue; soit dans ceux qui l'ont reçu et qui ont cru en lui depuis sa venue : au lieu que nulle autre religion n'a la perpétuité, qui est la principale marque de la véritable.

Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion , sa doctrine , qui rend raison de tout jusques aux contrariétés qui se rencontrent dans l'homme, et toutes les autres choses singulières, surnaturelles et divines qui y éclatent de toutes parts.

Et qu'on juge , après tout cela , s'il est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule véritable , et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât.

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