LXXIV
La loi n'a pas détruit là nature; raàis èHe Fa instruite : la grâce n'a pas détruit la loi; mais elle l'a fait exercer.
On se fait une idole de la vérité même : car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu; elle est son image, et une idole qu'il ne faut point aimer ni adorer; et encore moins faut-il aimer et adorer son contraire, qui est le mensonge.
Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne; mais entre tous ceux que le monde a inventés , il n'y éh a point qui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si natiu'eljiç/et si.d^îicàte des
SECONDE PARTIE, ART. XVll,
passions , qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour : principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il paraît innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plaît à notre amourpropre, qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit , qui éteint la crainte des âmes pures , lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser *la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence, qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaish's et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.
Lés opinions relâchées plaisent tant aux hommes naturellement, qu'il est étrange qu'elles leur déplaisent. C'est qu'ils ont excédé toutes les bornes. Et de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai , et qui ne peuvent y atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire aux opinions trop relâchées, et qu'il est ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs licencieuses. . . j.=
J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me
, Toyant condamné; mais l'exemple de tant de
. /pîéux écrits me fait croire au contraire. Il n'est
plus permis de bien écrire.
^ Toute l'Inquisition est corrompue ou igno- ^^'*.rante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. Je ne crains rien, je n'espère rien ; le Port-Royal craint , et c'est une mauvaise politique de les séparer; car quand ils ne craindront plus, ils se feront plus craindre.
Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il ; faut vocation; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé; c't«t de la nécessité de parler.
'*"\Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce ^efy condamne est condamné dans le ciel.
L'Inquisition et la Société sont les dent fléaux de la vérité. *
On m'a demandé , premièrement , si je ne me repens pas d'avoir fait les Provinciales. Je réponds que, bien loin de m'en repentir, si j'étais à les faire, je les ferais encore plus fortes.
Secondement, on m'a demandé pourquoi j'ai dit le nom des auteurs où j'ai pris toutes ces propositions abominables que j'y ai citées. Je réponds que , « j'étais dans une ville où il y eût douze fontaines, et que je susse certainement qu'il y en eût une empoisonnée , je serais obligé d'avertir tout le monde de ne point aller puiser de l'eau à cette fontaine; et comme on pourrait croire que c'est une pure imagination de ma part, je serais obligé de nommer celui qui l'a empoisonnée, plutôt que d'exposer toute une ville à s'empoisonner.
En troisième lieu , on m'a demandé pourquoi j'ai employé un style agréable , railleur et divertissant. Je réponds que si j'avais écrit d'un style dogmatique, il n'y aurait eu que les savants qui les auraient lues , et ceux-là n'en avaient pas besoin, en sachant, pour le moins, autant que moi là-dessus. Ainsi j'ai cru qu'il fallait écrire d'une manière propre à faire lire mes lettres par les femmes et les gens du monde , afin qu'ils connussent le danger de toutes ces maximes et de toutes ces propositions qui se répandaient alors, et dont on se laissait facilement persuader.
Enfin , on m'a demandé si j'ai lu moi-même tous les livres que j'ai cités. Je réponds que non. ' Certainement il aurait fallu que j'eusse passée une grande partie de ma vie à lire de très-mauvais livres : mais j'ai lu deux fois Escobar tout entier ; et pour les autres , je les ai fait lire par quelques-uns de mes amis; mais je n'en ai pas employé un seul passage sans l'avoir lu moimême dans le livre cité, et sans avoir examiné la matière sur laquelle il est avancé, et sans avoir lu ce qui précède et ce qui suit, pour ne point hasarder de citer une objection pour une réponse, ce qui aurait été reprochable et injuste.'
LXXÏX.
La machine arithmétique fait des effets qui approchent plus de la pensée que tout ce que font les animaux; mais elle ne fait rien qui puisse faire dir^ qu'elle a de la volonté comme les animaux.
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PKNSÉE^'ïfE ^pMiiÙ. ,
Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages , disent : Mon livre, mon commentaire, mon histoire , etc. Us sentent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue , et toujours un chez-moi à la bouche. Ils feraient mieux de dire : Notre livre, notre commentaire, notre histoire, etc., vu que d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur.
La piété chrétienne anéantit le moi humain , et la civilité humaine le cache et le supprime.
.iAl.
^. LXXXII,^^^^.^-^j uiii) ^31 Si j'avais le cœur aussi pauvre que l'esprit , je serais bienheureux ; car je suis merveilleusement persuadé que la pauvreté est un grand moyen pour faire son salut.
Lxxxm.'^^*^^^^*'^*"^'^^^
J*ai remarqué une chose, que, quelque pau* vre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant.
J'aime la pauvreté , parce que Jésus-CliMst l'a aimée. J'aime les biens , parce qu'ils donnent moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidélité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux qui m'en font; mais je leur souhaite une condition pareille à la mienne, où l'on ne reçoit pas le mal , ni le bien de la plupart des hommes. J'essaye d'être toujours véritable, sincère et lidèle à tous les hommes. J'ai une tendresse de cœur pour ceux que Dieu m'a unis plus étroitement. Soit que je sois seul , ou à la vue des hommes, j'ai en toutes mes actions la vue de Dieu qui doit les juger, et à qui je les ai toutes consacrées. Voilà quels sont mes sentiments ; et je bénis tous les jours de ma vie mon Rédempteur, qui les a mis en moi, et qui , d'un homme plein de faiblesse, de misère, de concupiscence, d'orgueil et d'ambition, a fait un homme exempt de tous ces maux par la force de la grâce à laquelle tout en est dû , n'ayant de moi que la misère et l'horreur. ,. . :.
La maladie est l'état naturel des chrétiens , parce qu'on est par là, comme on devrait toujours être , dans la souffrance des maux , dans
la privation de tous lésWns et Sa lôus les plai^ sirs des sens , exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie , sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devraiejit passer la vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être , et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement ? C'est pourquoi je ne demande autre chose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce./ » \, o\?MbA s % Â
Cest une chose étrange que les hommes aieut voulu comprendre les principes des choses , et arriver jusqu'à connaître tout 1 car il est sans doute qu'on ne peut former ce dessein sans une présomption ou sans une capacité infmie comme la nature. sJiii\\
La nature a des perfections , pour montrer qu'elle est l'image de Dieu ; et des défauts , pour, moiitrer, qu'elle n'en est que J[,'iç»age.
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Les hommes sont si nécessairement fous , que ce serait être fou par un autre tour de folie que de i:e pas être fou. ^ :i • ^u^'i
îfsc»'" f-A ah ■■ T V xxtX^^^'^^" ln^iit>. /lO-
Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au
monde : mettez la probabilité, on ne peut plus
lui déplaire. . . <; i
^jJ " 3.PU J-*/; îi t 'ri^'uu') :*L'p i»fti»'ii
L'ardeur des saints à rechercher et pratiquer le bien était inutile, si la probabilité est sùrje.
xci. '^i'" "«-q
Pour faire d'un homme un saint, il faut que ce soit la grâce; et qui en doute ne sait ce que c'est qu'un saint ,et qu'un homme. , * .
On aime la sûreté. On aime que le pape soit infaillible en la foi , et que les docteurs graves le soient dans leurs mœurs , afm d'avoir çon assurance. ,{;v:roH< f^.a.Kr.-^iim'ii'^triJiV^'H'i^.
Il ne faut pas jugerde ce qu'est le pape par
quelques paroles des Pères, comme disaient les Grecs dans un concile ( règle importante I ), iiiàis par les actions de TÉglise et des Pères , *èVpar les canoy:'' ' ^' '^'l' '''^' ' '' '' "'V,'!.',„
,î 9jrp tiiiih ^i\q ^^^V* .;h(.a^' jl A^ o'^rif^
Ëëj^ecpè esf le pWniief. Qttéï àùti'e 6ât bdnhti de tous ? Quel autre est reconnu de tous ayant pouvoir d'influer par tout le corps, parce qu'il tient la maîtresse branche qui influe partout ?
Il y a hérésie à expliquer toujours omnes de tous, et hérésie à ne pas l'expliquer quelquefois de tous. Bibite ex hoc omnes : les huguenots , hérétiques , en l'expliquant de tous. In quo omnes peccaverunt : les huguenots, hérétiques, en exceptant les enfants des fidèles. Il faut donc suivre les Pères et la tradition pour savoir quand, puisqu'il y a hérésie à craindre de part et d'autre.
XCVIf ^
-^'«M moindre mouvement importe à toute la nature ; la mer entière change pour une pierre. Ainsi, dans la grâce, la moindre action importe pour ses suites à tout. Donc tout est important.
Tous les hommes se haïssent naturellement. On s'est servi comme on a pu de la concupiscence pour la faire servir au bien public. Mais ce n'est que feinte , et une fausse image de la charité; réellement ce n'est que haine. Ce vilain fonds de l'homme, figmentum malum, n'est que couvert ; il n'est pas ôté.
t.n'.T.fq ' -i- xcvra.
'Si^l*<kl Veut dil'C que l'homme est trop peu pour mériter la communication avec Dieu , il faut être bien grand pour en juger.
^j,, ^ XCIX.
11 est indigne de Dieu de se joindre à l'homme misérable ; mais il n'est pas indigne de Dieu de le tirer de sa misère.
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Qui l'a jamais compris ! Que d'absurdités !... Des pécheurs purifiés sans pénitence , des justes sanctifiés sans la grâce de Jésus-Christ, Dieu sans pouvoir sur la volonté des hommes , une
prédestination sans mystère, un Rédempteur sans certitude.
■^îi. . ••
r- Unité, multitude. En considérant l'Églisç comme unité, le pape en est le chef, comme tout. En la considérant comme multitude , le pape n'en est qu'une partie. La multitude qui ne se réduit pas à l'unité est confusion ; l'unité qui n'est pas multitude est tyrannie.
Dieu ne fait point de miracles dans la conduite ordinaire de son Église. C'en serait un étrange, si l'infaillibilité était dans un; mais d'être dans la multitude , cela paraît si naturel , que la conduite de Dieu est cachée sous la nature, comme en tous ses ouvrages.
De ce que la religion chrétienne n'est pas unique, ce n'est pas une raison de croire qu'elle n'est pas la véritable. Au contraire, c'est ce qui fait voir qu'elle l'est,
Dans un état établi en république, comme Venise, ce serait un très-grand mal de contribuer à y mettre un roi, et à opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée. Mais dans un état où la puissance royale est établie, on ne pourrait violer le respect qu'on lui doit sans une espèce de sacrilège; parce que la puissance que Dieu y a attachée étant non-seulement une image, mais une participation de la puissance de Dieu, on ne pourrait s'y opposer sans résister manifestement à l'ordre de Dieu. De plus , la guerre civile , qui en est une suite , étant un des plus grands maux qu'on puisse commettre contre la charité du prochain , on ne peut assez exagérer la grandeur de cette faute. Les premiers chrétiens ne nous ont pas appris la révolte, mais la patience, quand les princes ne s'acquittent pas bien de leur devoir.
M. Pascal ajoutait : J'ai un aussi grand cioignement de ce péché que pour assassiner le monde et voler sur les grands chemins : il n'y a rien qui soit plus contraire à mon naturel , et sur quoi je sois moins tenté.
L'élocpience «st un art de dire les choses de
telle façoû : l" que ceux à qui l'on parle puissent les entendre sims peine et avec plaisir ; 2" qu'ils s'y sentent intéressés, en sorte que l'amourpropre les porte plus volontiers à y faire réflexion. Elle consiste donc dans une correspondance qu'on tâche d'établir entre l'esprit et le cœur de ceux a qui l'on pax'le, d'un côté, et , de l'autre , les pensées et les expressions dont on se sert ; ce qui suppose qu'on aura bien étudié le cœur de l'homme pour en savoir tous les ressorts, et pour trouver ensuite les justes proportions du discours qu'on veut y assortir. Il faut se mettre à la place de ceux qui doivent nous entendre , et faire essai sur son propre cœur du tour qu'on donne à son discours, pour voir si l'un est fait pour l'autre , et si l'on peut s'assurer que l'auditeur sera comme forcé de se rendre. Il faut se renfermer le plus qu'il est possible dans le simple naturel ; ne pas faire grand ce qui est petit, ni petit ce qui est grand. Ce n'est pas assez qu'une chose soit belle, il faut qu'elle soit propre au sujet , qu'il n'y ait rien de trop , ni rien de manque.
L'éloquence est une peinture de la pensée ; et ainsi ceux qui, après avoir peint, ajoutent encore , font un tableau au lieu d'un portrait.