V ,7 ARTICLE XIX
Prière pour demander à Dieu le l^on usage ' ' des maladies.
Seigneur, dont l'esprit est si bon et si doux en toutes choses, et qui êtes tellement miséricordieux, que non-seulement les prospérités, mais les disgrâces mêmes qui arrivent à vos élus sont des effets de votre miséricorde; faites -moi la grâce de ne pas agir en païen dans l'état où votre justice m'a réduit; que, comme un vrai chrétien, je vous reconnaisse pour mon père et pour mon Dieu, en quelque état que je me trouve, puisque le changement de ma condition n'en apporte pas à la vôtre ; que vous êtes toujours le même, quoique je sois sujet au changement ; et que vous n'êtes pas moins Dieu quand vous affligez et quand vous punissez, que quand vous consolez et que vous usez d'indulgence.
PENSÉES DE PASCAL
Vous m'aviez donné la santé pour vous servir, et j'en ai fait un usage tout profane. Vous m'envoyez maintenant la maladie pour me corriger; ne permettez pas que j'en use pour vous irriter pai- mon impatience. J'ai mal usé de ma santé, et vous m'en avez justement puni. Ne souffrez pas que j'use mal de votre punition. Et puisque la corruption de ma nature est telle , qu'elle me rend vos faveurs pernicieuses, faites, ô mon Dieu I que voti-e grâce toute-puissante me rende vos châtiments salutaires. Si j'ai eu le cœur plein de l'affection du monde pendant qu'il a eu quelque vigueur, anéantissez cette vigueur pour mon salut; et rendez-moi incapable de jouir du monde, soit par faiblesse de corps, soit par zèle de charité, pour ne jouir que de vous seuK {)„n-. r,ji,v
0 Dieu , devant qui je dois rendre un compte exact de toutes mes actions à la fin de ma vie et à la fin du monde ! ô Dieu , qui ne laissez subsister le monde et toutes les choses du monde que pour exercer vos élus ou pour punir les pécheurs I ô Dieu, qui laissez les pécheurs endurcis dans l'usage délicieux et criminel du monde ! ô Dieu , qui faites mourir nos corps, et qui, à l'heure de la mort, détachez notre âme de tout ce qu'elle aimait au monde ! ô Dieu, qui m'arrachez, à ce dernier moment de ma vie , de toutes les choses auxquelles je me suis attaché, et où j'ai mis mon cœur! ô Dieu, qui devez consumer, au dernier jour, le ciel et la terre, et toutes les créatures qu'ils contiennent, pour montrer à tous les hommes que rien ne subsiste que vous , et qu'ainsi rien n'est digne d'amour que vous , puisque rien n'est durable que vous I ô Dieu , qui devez détruire toutes ces vaines idoles et tous ces funestes objets de nos passions ! je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il vous a plu prévenir en ma faveur ce jour épouvantable, en détruisant à mon égard toutes choses, dans l'affaiblissement où vous m'avez réduit. Je vous loue, mon Dieu, et je vous bénirai tous les jours de ma vie, de ce qu'il vous a plu me réduire dans l'incapacité de jouir des douceurs de la santé et des plaisirs du monde; et de ce que vous avez anéanti en quelque sorte, pour mon avantage, les idoles trompeuses que vous anéantirez effectivement pour la confusion des méchants au jour de votre colère. Faites, Seigneur, que je méjuge moi-même ensuite de cette
destruction que vous avez faite à mpn égard, afin que vous ne me jugiez pas vous-même ensuite d^ l'entière destruction que vous ferez de ma v;ie et du mondé. Car, Seigneur, comme à l'iustant de ma mort je me trouverai séparé du monde, dépw^ de toutes choses, seul en votre présence, ppijr. répondre à votre justice de tous les mouvements démon cœur; faites que je me considère en cette^ maladie comme en une espèce de mort, séparé du monde, dénué de tous les objets de mes attachements, seul en votre présence, pour implorer de votre miséricorde la conversion de mon cœur^ et qu'ainsi j'aie une extrême consolation de ce que vous m'envoyez maintenant une espèce de. mort pour exercer votre miséricorde, avant que, vous m'envoyiez effectivement la mort pour exercer votre jugement. Faites donc, ô mon Dieu, que , comme vous avez prévenu ma mort , je prévienne la rigueur de votre sentence, et que je m'examine moi-même avant votre jugement, pour trouver miséricorde en votre présence. .
Mte^, 'ô mon Dieu 1 que j'adore en silence l'ordre de votre providence adorable sur la conduite de ma vie ; que votre fléau me console ; et qu'ayant vécu dans l'amertume de mes péchés pendant la paix , je goûte les douceurs célestes de votre grâce durant les maux salutaires dont vous m'affligez ! Mais je reconnais, mon Dieu, que mon cœur est tellement endurci et plein desi idées , des soins , des inquiétudes et des attache- , ments du monde, que la maladie non plus que la santé, ni les discours, ni les livres, ni vos Écritures sacrées , ni votre Évangile , ni vos mystères ., les plus saints, ni les aumônes, ni les jeûnes, ni, les mortifications, ni les miracles, ni l'usage des^ sacrements, ni le sacrifice de votre corps, ni tous mes efforts, ni ceux de tout le monde ensemble, ne peuvent rien du tout pour commencer ma conversion , si vous n'accompagnez toutes ces choses d'une assistance tout extraordinaire de votre^ grâce. C'est pourquoi, mon Dieu, je m'adresse à< vous. Dieu tout -puissant, pour vous demander, un don que toutes les créatures ensemble ne peu- . vent m'accorder. Je n'aurais pas la hardiesse de y vous adresser mes cris, si quelque autre pouvait -, les exaucer. Mais, mon Dieu, comme la conver- ï sion de mon cœur que je vous demande est un : ouvrage qui passe tous les efforts de la nature , je > ne puis m'adresser qu'à l'auteur et au maître tout-i> puissant de la nature et de mon cœur. A qui .^ criorai-je, Soigneur, à qui aurai-je recours, si ce i
SECONDÉ PARTIE^ kkTi XIX.
tf est é vous ? Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. C'est Dieu même que je demande et que je cherche ; et c'est à vous seul, mon Dieu, que je m'adresse pour vous obtenir. Ouvrez mon cœur. Seigneur, entrez dans cette place rebelle que les vices ont occupée. Ils la tiennent sujette. Entrez-y comme dans la maison du fort ; mais liez auparavant le fort et puissant ennemi qui la maîtrise, et prenez ensuite les trésors qui y sont. Seigneur, prenez mes affections que le monde avait volées; volez vous-même ce trésor, ou plutôt reprenez -le, puisque c'est à vous qu'il appartient, comme un tribut que je vous dois , puisque votre image y est empreinte. Vous l'y aviez formée. Seigneur, au moment démon baptême, qui est ma seconde naissance; mais elle est tout effacée. L'idée du monde y est tellement gravée, que la vôtre n'est plus connaissable. Vous seul avez pu créer mon âme, vous seul pouvez la créer de nouveau; vous seul avez pu y former votre image, vous seul pouvez la reformer, et y réimprimer votre portrait effacé; c'est-à-dire Jésus-Christ mon Sauveur, qui est votre image et le caractère de votre substance. ., .^ , ,^^ .^.^^^,,^^
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0 mon Dieu , qu'un cœur est heureux qui peut aimer un objet si charmant , qui ne le déshonore point, et dont l'attachement lui est si salutaire ! Je sens que je ne puis aimer le monde sans vous déplaire , sans me nuire et sans me déshonorer ; et néanmoins le monde est encore l'objet de mes délices. 0 mon Dieu , qu'une âme est heureuse dont vous êtes les délices, puisqu'elle peut s'abandonner à vous aimer, non-seulement sans scrupule , mais encore avec mérite I Que son bonheur est ferme et durable , puisque son attente ne sera point frustrée, parce que vous ne serez jamais détruit, et que ni la vie ni la mort ne la sépareront jamais de l'objet de ses désirs; et que le même moment qui entraînera les méchants avec leurs idoles dans une ruine commune unira les justes avec vous dans une gloire commune ; et que comme les uns périront avec les objets périssablés auxquels ils se sont attachés, les autres subsisteront éternellement dans l'objet éternel et subsistant par soi-même auquel ils se sont étroitement unis 1 Oh I qu'heureux sont ceux qui , avec une liberté entière et une pente invincible de leur volonté, aiment parfaitement et librement ce qu'ils sont obligés d'aimer nécessairement !
Achevez, ô mon Dieu! les bons mouvements que vous me donnez. Soyez-en la fin comme vous en êtes le principe. Couronnez vos propres dons; car je reconnais que ce sont vos dons. Oui, mon Dieu, et bien loin de prétendre que mes prières aient du mérite qui vous oblige de les accorder de nécessité, je reconnais très - humblement qu'ayant donné aux créatures mon cœur, que vous n*aviez formé que pour vous, et non pas pour le monde, ni pour moi-même, je ne puis attendre aucune grâce que de votre miséricorde, puisque je n'ai rien en moi qui puisse vous y engager, et que tous les mouvements naturels de mon cœur, se portant vers les créatures, ou vers moi-même , ne peuvent que vous irriter. Je vous rends donc grâces, mon Dieu, des bons mouvements que vous me donnez, et de celui même que vous me donnez de vous en rendre
Touchez mon cœur du repentir de mes fautes; puisque, sans cette douleur intérieure, les maux extérieurs dont vous touchez mon corps me seraient une nouvelle occasion de péché. Faitesmoi bien connaître que les maux du corps ne sont autre chose que la punition et la figure tout ensemble des maux de l'âme. Mais, Seigneur, faites aussi qu'ils en soient le remède, en me faisant considérer dans les douleurs que je sens celle queje ne sentais pas dans mon âme, quoique toute malade et couverte d'ulcères. Car, Seigneur, la plus grande de ses maladies est cette insensibihté et cette extrême faiblesse qui lui avait ôté tout sentiment de ses propres misères. Faites-les-moi sentir vivement , et que ce qui me reste de vie soit une pénitence continuelle, pour laver les offenses que j'ai commises. . :;.-
Seigneur, bien que ma vie passée ait été exempte de grands crimes, dont vous avez éloigné de moi les occasions, elle vous a été néanmoins trèsodieuse par sa négligence continuelle , par le mauvais usage de vos plus augustes sacrements, par le mépris de votre parole et de vos inspirations, par l'oisiveté et l'inutilité totale de mes actions et de mes pensées, par la perte entière du temps que vous ne m'aviez donné que pour vous adorer , pour rechercher en toutes mes occupations les moyens de vous plaire, et pour faire pénitence
PENSÉES 1>E PASC\T;,
des fautes qui se commettent tous les jours, et qui même sont ordinaires aux plus justes ; de sorte que leur vie doit être une pénitence continuelle , sans laquelle ils sont en danger de déchoir de leur justice : ainsi , mon Dieu , je vous al toujours été contraire.
'^'Oui, Seigneur, jusques ici j'ai toujours été sourd à vos inspirations ; j'ai méprisé vos oracles ; j'ai jugé au contraire de ce que vous jugez ; j'ai contredit aux saintes maximes que vous avez apportées au monde du sein de votre père éternel, et suivant lesquelles vous jugerez le monde. Vous dites : Bienheureux sont ceux qui pleurent, et malheur à ceux qui sont consolés. Et moi j'ai dit : Malheureux ceux qui gémissent, et très-heureux ceux qui sont consolés. J'ai dit : Heureux ceux qui jouissent d'une fortune avantageuse, d'une réputation glorieuse, et d'une santé robuste. Et pourquoi les ai-je réputés heureux, sinon parce que tous ces avantages leur fournissaient une facilité très-ample de jouir des créatures, c'est-àdire de vous offenser? Oui, Seigneur, je confesse que j'ai estimé la santé un bien , non pas parce qu'elle est un moyen facile pour vous servir avec utilité, pour consommer plus de soins et de veilles à votre service et pour l'assistance du prochain ; mais parce qu'à sa faveur je pouvais m'abandonner avec moins de retenue dans l'abondance des délices de la vie, et mieux en goûter les funestes plaisirs. Faites-moi la grâce , Seigneur , de réformer ma raison corrompue, et de conformer mes sentiments aux vôtres. Que je m'estime heureux dans l'affliction, et que, dans l'impuissance d'agir au dehors , vous purifiiez tellement mes sentiments, qu'ils ne répugnent plus aux vôtres; et qu'ainsi je vous trouve au dedans de moi-même , puisque je ne puis vous chercher au dehors à cause de ma faiblesse. Car, Seigneur, votre royaume est dans vos fidèles , et je le trouverai dans moi-même, si j'y trouve votre esprit et vos sentiments. . ■>
Mais, Seigneur, que ferai-je pour vous obliger à répandre votre esprit sur cette misérable terre? Tout ce que je suis vous est odieux, et je ne trouve rien en moi qui puisse vous agréer. Je n'y vois rien. Seigneur, que mes seules douleurs, qui ont quelque ressemblance avec les vôtres. Considérez donc les maux que je souffre et ceux qui me menacent. Voyez d'un œil de miséricorde les plaies
que votre main m'a faites, 6 mon Sauveur, qui avez aimé vos souffrances en la mort 1 ô Bien , qui ne vous êtes fait homme que pour souffrir plus qu'aucun homme pour le salut des hommes! ô Dieu , qui ne vous êtes incamé après le péché des hommes, et qui n'avez pris un corps que pour y souffrir tous les maux que nos péchés ont mérités 1 ô Dieu , qui aimez tant les corps qui souffrent, que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde ! ayez agréable mon corps, non pas pôur lui-même, ni pour tout ce qu'il contient, car tout y est digne de votre colère, mais pour les maux qu'il endure, qui seuls peuvent être dignes de votre amour. Aimez mes souffrances. Seigneur, et que mes maux vous invitent à me visiter. Mais, pour achever la préparation de votre demeure, faites , ô mon Sauveur I que si mon corps a cela de commun avec le vôtre, qu'il souffre pour mes offenses, mon âme ait aussi cela de commun avec la vôtre, qu'elle soit dans la tristesse pour les mêmes offenses ; et qu'ainsi je souffre avec vous, et comme vous, et dans mon corps, et dans mon âme, pour les péchés que j'ai commis!