‹ Moralistes français, pensées de Blaise PascalChapitre 55 sur 343 · DES ANCIENS CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

DES ANCIENS CHRÉTIENS

AVEC CEUX d'aujourd'hui^

On ne voyait , à la naissance de l'Église , que des chrétiens parfaitement instruits dans tous les points nécessaires au salut : au lieu que l'on voit aujourd'hui une ignorance si grossière, qu'elle fait gémir tous ceux qui ont des sentiments de tendresse pour l'Église. On n'entrait alors dans l'Église qu'après de grands travaux et de longs désirs : on s'y trouve maintenant sans aucune peine , sans soin , et sans travail. On n'y était admis qu'après un examen très-exact ; on y est reçu maintenant avant qu'on soit en état d'être examiné. On n'y était reçu alors qu'après avoir abjuré sa vie passée , qu'après avoir renoncé au monde , et à la chair , et au diable : on y entre maintenant avant qu'on soit en état de faire aucune de ces choses. Enfin il fallait autrefois sortir du monde pour être reçu dans l'Église : au lieu qu'on entre aujourd'hui dans l'Eglise au même temps que dans le monde. On connaissait alors, par ce procédé, une distinction essentielle du monde avec l'Église ; on les considérait comme deux contraires , comme deux ennemis irréconciliables , dont l'un persécute l'autre sans discontinuation, et dont le plus faible, en apparence , doit un jour triompher du plus fort : entre ces deux partis contraires , on quittait l'un pour entrer dans l'autre; on abandonnait les

maximes de l'un pour suivre celles de l'autre ; on se dévêtait des sentiments de l'un pour se revêtir des sentiments de l'autre : enfin on quittait , on renonçait , on abjurait le monde où l'on avait reçu sa première naissance , pour se vouer totalement à l'Église , où l'on prenait comme sa seconde naissance; et ainsi on concevait une très-grande différence entre l'un et l'autre ; aujourd'hui on se trouve presque en même temps dans l'un comme dans l'autre ; et le même moment qui nous fait naître au monde nous fait renaître dans l'Église; de sorte que la raison survenant ne fait plus de distinction de ces deux mondes si contraires; elle s'élève et se forme dans l'un et dans l'autre tout ensemble ; on, fréquente les sacrements , et on jouit des plaisirs de ce monde ; et ainsi , au lieu qu'autrefois on voyait une distinction essentielle entre l'un et l'autre , on les voit maintenant confondus et mêlés , en sorte qu'on ne les discerne quasi plus.

De là vient qu'on ne voyait autrefois entre les chrétiens que des personnes très-instruites; au lieu qu'elles sont maintenant dans une ignorance qui fait horreur ; de là vient qu'autrefois ceux qui avaient été rendus chrétiens par le baptême, et qui avaient quitté les vices du monde pour entrer dans la piété de l'Église , retombaient si rarement de l'Eglise dans le monde; au lieu qu'on ne voit maintenant rien de plus ordinaire que les vices du monde dans le cœur des chré* tiens. L'Église des saints se trouve toute souillée par le mélange des méchants ; et ses enfants , qu'elle a conçus et portés dès l'enfance dans ses flancs , sont ceux-là mêmes qui portent dans son cœur , c'est-à-dire jusqu'à la participation de ses plus augustes mystères, le plus grand de ses ennemis , l'esprit du monde , l'esprit d'ambition, l'esprit de vengeance , l'esprit d'impureté , l'esprit de concupiscence : et l'amour qu'elle a pour ses enfants l'oblige d'admettre jusque dans ses entrailles le plus cruel de ses persécuteurs. Mais ce n'est plus à l'Église que l'on doit imputer les malheurs qui ont suivi un changement si funeste; car comme elle a vu que le délai du baptême laissait un grand nombre d'enfants dans la ma* lédiction d'Adam , elle a voulu les délivrer de cette masse de perdition en précipitant le secours qu'elle leur donne ; et cette bonne mère ne voit qu'avec un regret extrême que ce qu'elle a procuré pour le salut de ses enfants devienne l'occasion de la perte des adultes.

Son véritable esprit est que ceux qu'elle retire dans un âge si tendre de la contagion du

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