DIVERSE
DU DUC DE LA ROCJffiFQUCAULD «.
fs 4
De la Confiance.
Bien que la sincérité et la confiance aient du rapport , ell^ sont n^nïnoins différentes en plusieurs choses.
La sincérité est une ouverture de cœur qm jious montre tels que nous sommes; c'est un amour de la vérité » une j'épugnance à se déguiser, un désir de se dédommager de ses dé-, feuts, et de les diminuer même par le mérite de les avouer.
La confiance ne nous laisse pas tant de liberté : ses règles «ont plus étroites ; elle demande plus â§ prudence et de retenue, et nous ne sommes pas toujours libres d'en disposer, n ne s'agit pas de nous uniquement, et nos intérêts sont mêlés d'ordinaire avec les intérêts des autres : elle a besoin d'une grande justesse pour ne pas livrer nos amis en nous livrant nous- • mêmes, et pour ne pas faire des présents de leur bien , dans la vue 4*âugmenter le prix de ce que nous donnons.
La confiance plaft toujours à celui qui-Ia reçoitK c'est un tribut que nous payons à son mérite; c'est un dépôt que Ton commet à sa foi ; ce sont des gages qui lui donnent un droit syr nous, et une sorte de dépendance ou nous nous assujettissons volontairement.
> La Rochefoacauld ctte. dans la S04« Ifazinie, le trait d'an laquais qui dansa sur l'échafond où il alloit être roué.
a Les RéflextoDssuiranteB sont tirées d'un Aeciiea depUees d'MsUAre et de UUérature, Paris, 1731, tome l«*, page 31. Gabriel 3rotier est le premier qui les ait insérées à la suite des Maxin^es, daosr^Uontiu'il^ donnée de cet ouvrage.
Je ne prétends pas détmirey par • dis , la confiance si nécessaire entre les I puisqu'elle est le lien de la société et de Je prétends seulement y mettre des ï la rendis honnête et fidèle. Je veu^ qi toujours vraie et toujours prudente, < n'ait ni foiUesse ni intérêt. Je sais I est ^malaisé de donner de justes lin panière de recevoir toute sor(e de cou nos amis^ et de leur fsivé part de la i
On se confie le plus souvent par va envie de parler , par le désir de s'; confiance des autres , et pbur faire 111 de secrets.
Il y a des personnes qui peuvent avi de se fier en nous ; vers qui nous n'au raison 'd^avoir la même conduite; et quitte avec ceux-ci en leur gardant le i en les payant de légères confidences.
II y en a d'autres dont la fidélité connue, qui ne ménagent rien avec n* qui on peut se confier par choix et pa On doit ne leur rien cacher de ce q garde que nous; se montrer à eux vrais dans nos bonnes qualités et dan fauts même, sans exagérer les unes ei minuer les autres; se faire une loi d faire jamais des* demi-confidences :
barrassent toujours ceux qui les foc contentent jamais ceux qui les reçoi lear donne des lumières confuses de veut cacher ; on augmente leur curiosii met en droit de vouloir en savoir d£ et ils se croient eit liberté de dispos qu'ils ont pénétré. Il est plus sûr et | nête de ne leur rien dire, que de se ta on a commencé à parler. Il y a d'auti à suivre pour les dioses qui nous t)nt fiées; plus elles sont importantes, < prudence et la fidélité y sont néoessai
Tout le monde convient que le se être inviolable ; mais on ne convient jours de la nature et de l'importance ( Nous ne consultons le plus souvent < mêmes sur ce que nous devons dire que nous devons taire. H y a peu de s tous les temps , et le scrupule de le r dure pas toujours.
On a des liaisons étnpites avec des ;
DE LA ROCHEFOUCAULD
00 oonnott la fidi^të; ils nous ont toujours parlé sans réserve, et nous avons toujours gardé les mêmes mesures avec eux. Ils savent nos lu^tudes et nos commerces» et ils nous Toient de trop près pour ne pas s'apercevoir du moindre changement. Ils peuvent savoir par ailleurs ce que nous sommes engagés de ne dire jamais à personne. H n*a pas été en notre pouvoir de les feire entrer dans ce qu'on nous a confié; ils ont peut-être même quelque^ntérêt de le savoir , on est assuré d^eux comme de soi, et on se voit réduit à la cruelle nécessité de perdre leur amitié, qui nous est pré-, deuse, ou de manquer à la foi du secret. Cet état est sans doute la plus rude épreuve àé la fidélité; mais il ne doit pas ébranler un honnête homme : c'est dors qu'il lui est permis de se préférer aux autres. Son premier devoir est de conserver indispensablement ce dépôt 'en son entier. Il doit non seulement ménager ses paroles et ses tons, il doit encore ménager ses conjectures, et ne laisser rien voir dans ses discours ni dans son air, qui puisse tourner l'esprit des autres vers ce qu'il ne veut pas dire.
On a souvent besoin de force et de prudence pour les opposer à la tyrannie de la plupart de nos amis , qui se font un droit sur notre confiance, et qui veulent tout savoir de nous : on ne doit jamais leur laisser établir ce droit saQS exception. U y a des rencontres et des circonioances qui n^ sont pas de leur juridiction : s'ils â^n plaignent , on doit souffrir leurs plaintes , a s'en justifier avec douceur ; mais s'ils demeurent injustes, on doit sacrifier leur amitié à son devoir, et choisir entre deux maux inévitables, dont l'un se peut réparer, et l'autre est sans reiQède.
De la Différence des etpriu.
Bien que toutes les qualités de l'esprit se paissent rencontrer dans un grand génie , il y en a néanmoins qui lui sont propres et particulières; ses lumières n'ont point de bornes, il agit toujours également et avec la méme'actiîité; il discerne les objets éloignés comme s'ils ëloieiit présents ; il comprend , il imagine les
plus grande^ chosesii 1t vrf t et oomK4l les plus petites; ses pensées sont relevées, étendues» justes et intelligibles :« rien n'échappe à sa pénétration, et ^Ue lui fah souvent découvrir %i vérité .au travers des obscurités qui J|a cachent aux autres. '
Un bel esprit pense to6jours noblement ; il produit avec facilité, des choses claires , agréables et naturelles; il les fait voir dans leur plus beau jour, et il les pare de tous les ome- 'ments qui leur conviennent; il entre dans I0 goût des autres , et retranche de ses pensées ce qui est inutile, ou ce yi peut déplaire.
Un esprit adroit, facile « insinuant , sait éviter et surmcmter les difficultés. U se plie ai* sèment à ce qu'il veut, 0 sait connottre l'esprit et l'humeur de ceux avec qui il traite; et en ménageant leurs intérêts > 0 avance et il établit les siens. .
Un bon esprit voit toutes cl^pses comme dies doivent être vues; il leur donne le prix qu'elles méritent, U les fait tourner du côté qui lui est le plus avantageux^ et il s'attache avec fermeté à ses pensées j parcequ'il en connqtt toute la force et toute la raison.
Il y a de la différence entre un esprit utile et un esprit d'afEaires; on peu^entendre les affiiires, sans s'appliquer à son intérêt particulier. Il y a des gens habiles dan» tout ce qui ne les regarde ps^, et très malhabiles dans tqiit ce qui les regarde; et il y en a d'autres au contraire qui ont une habileté bornée à ce qni les touche, et qui savent trouver leur avantage en toutes choses.
On peut avoir tout ensedble un air sérieux dans l'esprit, et dire souvent des choses agréables et enjouées. Cette jjprte d'esprit convient à toutes personnes et à tous. Içs^ âges delà vte. Les jeunes gens ont d'ordinaire l'esprit enjoué et moqueur, sans l'avoir sérieux ; et c'est ce t|ui les rend souvent incommodes. .
Rien n'est plus aisé à soutenir que le dessein d'être toujours plaisant ; et les ^plaudissements qu'on reçoit quelquefois, en divertissant les autres ,ne valent pas que l'on s'expose à la honte de 1^ ennuyer souvent quand ils sont de méchante humeur.
La moquerie est une des plus agréables et des plus dangereuses qualité de l'esprit. Elle
RÉFLEXIONS DIVERSES
plaît toujours quatfQ elle êsx délicate ; mais on craikit aussi toajoors ceux qui s'en servent trop souvent. La moquerie peut néanmcfins être per-* mise quand elle n'est mêlée d'aucune malignité , et quand on 7 fait, entrer les personnes mêmes dont on parle.
Il est malaisé d'avoir un esprit de raillerie sans affecter d'être plaisant , ou sans aimer à sejnoquer; il feut une grande justesse pour railler long-temps sans tomber dans l'une ou l'autre de ces extrémités.
La raiHerie est un air de gaîté qui remplit l'imagination , et qui lul|ait voir en ridicule les objets qui §e présenlent : l'humeur y mêle plus ou moins de douceur ou d'âpreté.
Il y a une manière de railler , délicate et flatteuse ^ qui touche seulement les défauts que les personnes dont on parle veulent bien avouer^ qui sait déguiser les louanges qu'on leur donne sous des apparei^pes de blâme, et qui découvre ce qu'elles ont d'aimable , en feignant de le vouloir cacher.
Un esprit fin et un esprit de finesse sont très différents. Le premier plaît toujours : il est délié , il pense des choses délicates , et voit les plus imperceptibles; un esprit de finesse ne va jamais droit*: il cherche des biais et des détours pour faire réussir ses desseins. Cette conduite est bientôt «découverte; elle se fait toujours craindre , et ne mène presque jamais aux grandes choses.
II y a quelque difCérence egtre un«esprit de feu et un esprit brillant : un esprit de feu va plus loin et avec plus de rapidité. . Un esprit brillant a de la vivacité » de l'agrément et de* la justesse.
La douceui" de l'esprit est un air facile et accommodant, et qul])la!t toujours quand il n'est point fade.
Un esprit de détail s'applique avec de l'ordre et de la règle à toutes les particularités des sujets qu'on lui présente. Cette appfication le renferme d'ordij^re à de petites choses ; elle n'est pas néanmoins toujours incompatible avec de grandes vues ; et quand ces deux qualités se trouvent ensemble dans un même esprit , elles relèvent infiniment au-dessus des autres. *
On a abusé du terme de bel esprit; et bien que tout ce qu'on vient de dire des différentes
qualités de l'esprit puisse convenir à un bel esprit, néanmoins comme ce titre a été donné à un nombre infini de mauvais poètes et d'auteurs ennuyeux, on s'en sert plus souvent pour tourner* les gens en ridicule que pour le» louer.
Bien qu'il y aft plusieurs épithètes pour l'esprit , qui paroissent une même chose , le ton et la manière 4* les prononcer y mettent de b différence : mais comme les tons et les manières ne se peuvent écrire, je n'entrecai point dans un détail qu'il seroit impossible de bien expli- 'quer. L'usage ordinaire le fait assez entendre; et en disant qu'un homme a de l'esprit , qu'il a beaucoup d'esprit, et qu'il a un bon esprit, il n'y a que les tons et les manières qui puissent mettre de la différence entre ces expressions, qui paroissent semblables sur le papier, et qui expriment néanmoins différentes sortes d'esprit.
' On dit encore qu'un homme n'a qu'une soiie d'esprit, qu'il a de plusieurs sortes d'esprit, et qu'il a toutes sortes d'esprit.
On peut être sot avec beaucoup d'esprit, et on peut n'être pas sot avec peii d'esprit.
Avoir beaucoup d'esprit est un terme équivoque. Il peut comprendre toutes les sortes d'esprit dont on vient de parler; mais il peut aussi n'en marquer aucune distinctement. On peut quelquefois faire paroître de l'espi'it dans œ qu'on dit, sans en avoir dans sa conduite. On peut avoir de l'esprit, et l'avoir borné. Un esprit peut être propre à de certaines choses, et ne l'être pas à d'autres : on peut avoir beaucoup d'esprit, et n'être propre à rien^ et avec beaucoup d'esprit on est souvent fort incommode. Il semble néanmoins que le plus grand mérite de cette sorte d'espritest de plaire quelquefois dans la conversation.
Bien que les productions d'esprit soient infinies , on peut , ce me semble , les distinguer de cette sorte :
n y a (|es choses si l)elles, que tout le monde < est capable d'en voir et d'en sentir la beauté.
Il y en a qui ont de la beauté , et qui ennuient.
Il y en a qui sont belles, et que tout le monde sent, bien que tous n'en sachent pas la raison.
Il y en a qui sont si fines et si délicates, que
DE LA ROCHEFOUCAULD
SOIÎ
peu de g[ens sont capables d'en renmrquer toutes les beautés.
Il y en a d'autres qui ne sont pas pai4aites , maïs qui sont dites avec tant d'art , et qui sont soutenues et conduites avec tant de raison et taot de gfrâce, quelles^ méritent d'être admirées.
in.
Des Gùiiis.
Il y a des persopne^qui ont plus d'esprit que 4e goût , et d'autres qui ont plus de goût que d'esprit. Il y a plus de variété et de caprice dans le goût que dans l'esprit.
Ce terme de gota a diverses signiflbations, et il est aisé de s'y méprendre, il y a différence entre le goût qui nous porte vers les choses, et le goût qui nous en fait connoitre et discerner ks qualités en nous attachant aux règles.
Où peut aimer la comédie sans avoir le goût assez fin et assez délicat pour en bien juger ; et 00 peut avoir le goût assez bon pour bien juger de la coniédie sans l'aûner. Il y a des goûts qui oous approchent imperceptiblement de ce qui se montre à nous , et d'autres nous entraînent par leur force ou par leur durée.
Il y a dè& gens qui ont le goût faux en tout , d'autres ne l'ont f^ux qu'en certaines choses ; et ils Font droit et juste dans tout ce qui est de leur portée. D'autres ont des goûts particuliers, qu'ils connoissent mauvais, et ne laissent pas de les suivre. Il y en a qui ont le goût incertain; le hasard en décide : ils changent par légèreté , et sont touchés de plaisir ou d'ennui sur la* parole de leurs amis. D'autres sont toujours prévenus; ils sont esclaves de tous leui^ goû|s , et les respectent en toutes choses. Il y en a qui sont sensiUes à ce qui est bon, et choqués de ce qui ne Test pas : leurs vues sont nettes et justes, et ils trouvent la raison de leur goût dans leur esprit et dans leur discernement.
II y en a qui, par une sorte d'instinct, dont ils ignorent la cause , décident de ce qui se présente à eux , et prennent toujours Te bon parti. Ceux-ci font paroitre plus de goût que d'esprit, parceque leur amour -propre et leur humeur ne prévalent point sur leurs lumières naturelles. Tout agit de concert en eux , tout y
est sur un même ton. Cet accord les feit juger sainement des objets, et leur en forme une idée véritable : mais à pai*ler généralement , il y a peu de gens qui aient le goût fixe et indépendant de celui des autres; ils suivent l'exemple et la -coutume , et ils en empruntent presque tout ce qu'ils ont de goût.
I Dans toutes ces difFérences de goûts qu'<Ai vient de marquer, il est très rare, et pi^esque Impossible , de rencontrer cette sorte de bon goût qui sait donner le prix à chaque chose, qui en connolt toute la vuleur , et qui se porte généralement sur. tout. Nos connoissances sont trop bornées , et cette juste disposition de qualités qui font bien jiger, ^e se- maintient d'ordinaire que sur ce qui ne nous regarde pas directement.
Quand il s'agit de .at>us, notre goût n'a plus cçl^e justesse si nécessaire ; ta préoccupation la trouble ; tout ce qui a du rapport à nous parolt sous une autre figure. Personne ne voit des m^mes yeux ce qui le touche , et ce qui ne le touche pas. Notre goût n'est conduit alors que par la pente de l'amour-prQpre et de l'humeur, qui BOUS fournissent des vtîes nouvelles, et nous assujettissent à un nom1[)re infini de engagements et d'incertitudes. Notre goût n'est plus H nous, nous n'en disposons plus.*ll change sans notre consentement ; et les mêmes d)jets nous paroissent par tant de côtés différents, que nous méconnoissons enfin ce que nous avons vu et ce que nous avons sencj.
De la Société.
Mon dessein n'est pas de pai*Ier de l'amitié en parlant de la sodété; bien qu'elles, aient quelque rapport, elles sont néanmoins très différentes : la première a plus d'élévation et d'humilité , et le plus grand mérite de l'autre est de lui ressembler.
Je ne parlerai donc présentement que du commerce particulier que les honnêtes gens doivent avoir ensemble. Il sKpoit 'inutile de dire combien la société est nécessaire aux hommes : tous la désirent, et tous la cherdient ; mais peu se servent des moyens de la rendre agréable et ^ la faire durer.
RÉFLEXIONS DIVERSES
Cbactià veut trouver fion plaisir et ses avan* tages aux dépens des autres. On se préfère toujours à ceux avec qui on se propose de vivre, et on leur fiiit presque toujours sentir cette préférence : c'est ce qui trouble et ce qui détruit la société. Il faudroir du moins savoir cacher ce désir de préférence , puisqu'il est trop naturel éh ndbs pour nous en pouvoir défaire. Il faudroit faire son plaisir de celui des autres , ménager leiv*. amour- propre \ et ne le blesser jamais.
L'esprit a beaucoup de part à un si grand ouvrage ; mais il ne suffit pas seul pour nous conduire dans les divers chemins qu'il faut tenir. Le rapport qui se rei^contve entre les esprits ne maintiendroit pas long-temps la société , si elle n'étoit réglée et soutenue^ par le bon sens, par rhumeur, et par les égards qui doivent être entre les personnes qui veulent vivre ensem^e.
S'il arrive quelquefois que des gens opposés d'humeur et d'esprit paroissent unis, ils tiennent sans doute par des raisons étrangères , qui ne durent pas long-temps. On peut être aussi en société avec des personnes sur qui nous avons de la supériorité par la naissance, ou par des qualités personnelles; mais ceux qui ont cet avantage n'en doivent pas abuser : ils doivent rarement le fiadre sentir, et ne s'en servir que pour instruire les autres. Ils doivent leur faire apercevoir qu'ils ont besoin d'être conduits, et les mener parla raison en s'acoommodant, autant qu'il est possible, à leurs sentiments et à leurs*intérêts.
Pour rendre la société commode, il faut que chacun conserve sa liberté. Il ne faut point se voir , ou se voir sans sujétion , et pour se divertir ensemble. Il faut pouvoir se séparer sans que cette séparation apporte de changement. U f^ut se pouvoir passer les .gna des autres, si on ne veut pas s'exposer à embarrasser quelquefois ; et on doit se souvenir qu'on incommode souvent, quand on croit ne pouvoir jamais incommoder. Il faut contribuer autant qu'on le peut au divertissement des personnes avec qui on veut vivre , mais il %ie faut pas être toujours chargé du soin d'y contribuer.
La complaisance est nécessaire dans la société , mais elle doit avoir des bornes : elle devient une servitude quand elle est excessive. U
faut du moins qu'elle parmsse libre , et qu'en suivant le sentiment de nos amis, ils scrient persuadés que, c'est le nôtre aussi que nous suivons.
Il faut être facile à excuser nos amis, quand leurs défoute sont nés%vec eux , et qu'ils sont moindres que leurs bonnes qualités. Ilffaut souvent évitei»d^ leur faire voir qu'on les ait remarqués , et qu'on en soit choqué. On doit essayer de faire en sorte qu'ils puissent s'en apercevoir eux-mêmes , pour leur lais^ le mérite de s'a corriger. •
U y a une sorte de politesse qui est nécessaire dans le commerce des honnêtes gens : elle leur fait entendre raillerie , et elle les empêche d'être choqués, tt de choquer les autres par de certaines façons de parler trop sèches et trop dures, qui échappent souvent sans y penser quand on soutient son opinion avec chaleur. *"
Le commerce des honnêtes gens ne peut sub- ^ster sans une Certaine sorte de confiance; elte doit être commune entre eux ; il fisiut que chacun ait un air de sûreté et de discrétion qu ine donne jamais lieu de craindre qu'on puisse rien dire par imprudence.
U faut de la variété dans l'esprit : ceux qui n'ont que d'une sorte d'esprit, ne peuvent pas plaire long-temps ; on peut prendre^es routes diverses , n'avoir pas les mêmes talents , pourvu qu'on ^de au plaisir de la société, et qu'on y (J[)serve la même justesse que les différentes voix et les divers instruments doivent observer daqs la musique.
Comme il est malaisé que plusieurs personnes puissent avoir les mêmes intérêts, il est nécessaire, au moins pour la douceur de la société, qu'ils n'en aiçnt pas de contraires.
On doit aller au-devant de ce qui peut plaire à ses amis, chercher les moyens de leur être utile, leur épargner des chagrins, leur faire voir qu'on les partage avec eux , quand on ne peut les détourner , les effacer insensiblement sans prétendre de les arracher tout d'un coup , et mettre à la [daoe des objets agréables, ou du moins qui les occupent. On peut leur parler de choses qui les regardent , mais ce n'est qu'autant qu'ils le permettent , et on y doit garder beaucoup de mesure. H y a de la politesse, et quelqudbis même de l'humanilé à ne pas entrer
DE LA ROCHEFOUCAUL-D.
trop a^ant dans les r^Iis de leur cœur ; ils ont souvent de la peine à laisser voir tout ce qu'ik eo connoissent , et ils en ont encore davantage quand on pénètre ce qu'ils ne connoissent pas bien. Que Id commercé que les honnêtes gens ODt ensemble leur donne de la ianfiliàritë, pt leur fournisse un nombre infini de sujets de se parler sincèrement.
Personne presque n*a asse/db docilité et de bon sens pour bien recevoir plusieurs avis qui
«Mit nécessaires pour maintenir la société. On n'est plus désagnéaUe qu'un homme qui se cite
veut être averti jusqu'à un certain point, mais on ne veut pas l'être en toutes choses, et^on craint de savoir toutes sortes de vérités.
Comme on doit garder des distances pour voir les objets, il en faut garder aussi pour la société; chacun a son point dé vue, d'où il veut être regardé. On a raison le plus souvent de ne vou-' loir pas être éclairé de trop près; et il n'y a presque point d*homme qui veuille en toutes choses se laisser voir tel qu'il est.
De la Conversation.
Ce qui fait que peu de personnes àont agréables dans la conversation , c'est que chacun songe plus à ce qu'il a dessein de dire , . qu'à ce que les autres disent, et que l'on n'écoute guère quand on a bien envie de parler.
Néanmoins il est nécessaire d'écouter ceux qui parlent. Il faut leur donner le temps de se faire entendre, çt souffrir même qu'ils disent des choses inutiles. Bien loin de les contredire et de 1^ interrompre, on doit au contraire entrer dans leur esprit et dans leur goût , montrer qu'on les entend , louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué , et feire voir que c'est plutôt par choix qu'on les loue que par com-
Poi|r plaire aux autres, il faut parler de cequ'il» aiment et de ce qui les touche, éviter les disputes sur des choses indifliérentes , leur faire rarement des questions , et ne leur laisser jamais c^re qu'on-prétend avoir phis de raison qu'eux. *
On doit dire les choses d'un air plus ou moins sérieux , et sur des sujets plus du moins relevés, selon rhumeur et |^ capacité des personnes que
l'on ^tretient, et leur céder aisément l'avantage de décider, sans les obliger.de répondiae quand ils n'ont pas envie de parler.
Après avoir satisfait de cette sorte aux devoirs de la politesse , on peut dire ses sentiment« en montrant qu'on cherche à les appuyer dé l'avis de ceux qui écoutent ,'sans marquer de présomption ni d'opiniâtreté. ' *
Évitons' surtout de p^l^r souvent de nousmêmes, et de nous donner pour exemple. Rien
lui-même à tout propos.
•On ne peut aussi apporter trop d'application à connoître la pente et la] portée, de cevn^ à qui Ton parle, pour^sejoindre à l'esprit de'celiii qui en a le plus, sans blesser^Kindination ou l'inté- ]^t des autres par cette préférence.
Alors on doit faire valoir ^utes les raisons qu'il a dites, ajoutant modestement nos propres pensées aux siennes, et lui faisant croire, autant qu'il est pocisible, que cest de lui qu\Ai les prend.
Il ne faut jamais rien dire avec un air d'autorité , ni montrer aucune supériorité d'esprit. Fuyons les expressions trop recherchées, les termes durs ou forcés , et ne nous servons point de paroles plus grandes que Jes choses.
11 n'est pas défendu de conserver^ses opinions, si eues sont raisonnables. Mais il faut se rendre à la raison aussitôt qu'elle fiaroft, de quelque part qu'elle vienne; elle seule doit régner sur nos sentiments : mais suivons-ia sans heurter les sentiment des autres, et sans feire paroître du mépris de ce qu'ils ont dit.
Il est dangereax de^vouloir être toujours le maître de la conversation , et de pousser trop loin une b^nne raison quand on Ta trouvée. L'honnêteté veut que l'on cache quelquefois la moitié de son esprit , et qu'on ménage un opiniâtre quitse défend mal, pour lui épargner la honte de céder.
On déplaît sûrement quand on parle trop long-temps et trop souvent d'une même chose, et que Ton cherche à détourner la conversation sur des sujets dont on se eroit plus instruit que les autres. Il faut ékitrer indififerespun^t sur tout ce qui leur est agréable, s'y arrêter autant qu'ils le veulent, et s'éloigner de tout ce qui ne leur iX)nvient pas.
R]^LEXIONS DIVERSES
Toute sorte de coiiTersatioii , quelque spirituelle qi/elle soit, n*est pas également pi^preà toutes sortes de gens d*esprit. II faut choisir ce qui est deieur goût , et ce qui est convenable à leur condition, à leur sexe, à l^rs talents, et choisir môme le temps de le dire.
Observons le lieu , l'occasion , Thumeui^oii se trouvent les personnes qui nous écoutent : car s'il y a beaucoup d'arcà savoir parlei* à propos, il n'y en a pa» moins ài^voir se taire. II y a un silence éloquent qui sert à approuver et à condamner; il y a un sjlence de discrétion et de respect. Il y a enfin des ton», des airs et des manières qui font toyt ce qu'il y a d'agréable ou de désagréable, de délicat ou de. choquant dans la conversation. .
Mais le secret de s'en bien servir est donné à peu de personnes» Ceux même qui en font des règles s'y mépreiAient souvent ; et la pHus sûre qu'on en puisse donner; c'est écouter beaucoup , parler peu , et ne rien dire dont on puisse avoir sujet de se repentir.
De la Conversation*,
Ce qui fait qae si pea de personnes sont agréables dans la con?enation , c'est qne chacun songe plus h ce qu'il Teut dire , qu'à ce que les autres disent. U faut écouter ceux qui parlenlsi4>n en ?eat être éoooté; il faut lenrlaîner la liberté de se faire entendre, et même de dire des choses inutiles. Au lieu de let contraindre et de les interrompre, comme on fiiit soÉvent, on doit au contraire entrer dans leur esprit et dans leur godt, montrer qu'on les entend , leur parier de ce qui les touche , louer ce qu'ils disent autant qu'il mérite d'être loué, et foJre foû* que c'est plus par dioix qu'on les loue que par complaisance.
n faut éviter de cont^ter sur des choses ii^iftérentes, faire rarement des questions inutiles, ne laisser jamais croire qu'on prétend aTOir plus de raison qne les autres , et céder aisément l'a?antage de décider. ^
On doit dire des diètes natureUe», faciles , et plus ou moins sérieuses , selon l'humeur ou l'Inclination des personnes que l'on entretient ; neles presser pas d'approuyer ce qu'on dit , ni même d'y répondre. '
Quand on a satisfidt de cette sorte aux deroln de la politasM , on peut dire ses sentiments sans prévention et sans opiniâtreté , en faisant parottre qu'on cfamtie à les appuyer de l'avis de ceux qui écoutent.
n fnut éviter de parler long-temps de soi-même , et de se donner souvent pour exemple. On ne sanroit avoir trop d'application à oonnottre la pente et la pensée de ceux à qni
I Noos croyons utile de donner ici cette seconde leçon du moi^ ceau qu'on vient de lire. Elle se trouve dans Tédition de M. de Portia.
on parie , pour se joindreà Ternit de celui qui en a le phu, et pour l^uter ses pensées aux siennes , en lui faisant croire, autant qu'il est possible, que c'est de lui qu'on les prend.
11 y a de rbabilQ(é à n'épuiser pas Jes sujets qu'on traite, et à laisser toujours aux autres quelque chose à pesnaer et à dire.
On ne dol^ jamais parler «vec des airs d'autorité, ni se servir de paroles ni de termes plus grands que les choses. On peut conserver ses opinions si elles sont raisonnables; mais en les conservant , il ne faut jamais blesser les sentiments des antres , ni^Miroftre choqué de ce qu'ils ont dit.
n est Aangeremn^e vouloir être toujours le maître de la conversation , et de parier trop souvent d'une même chose. » On doit entrer indifféremment fir tous les sujets agréables qui se présentent , et ne faire jamais voj^ qu'tfn veut enfanitner la conversation sur cê^qu'on a envie de dire^
Il^est nécessaire d'observer que toute sorte de* conversation, quelque honnête et quelque spirituelle qu'elle sdt, n'est pas également propre à toute sorte d'honnêtes gens; il faut choisir ce qui convient à chacun , et choisir même le temps de le dire«
Mais s'U y a beancoupd'artà parier, il n'y ena pasmoini À se taire. «Il y a un silence éloquent; il sert quelquefois à approuver et â^^ondamner; il y a un^ilence moqueur; il y a un silence respectueux.
Il y a des airs , des tours et des manières qui font aourént ce qu'U y a d'agréable ou de désagréable , de délicat ou de choqiuint dans la conversaUon. Le secret de s'en bien servir ^'est donné à peu de personnes; ceux même qui en font des règles s'y méprennent quelquefois : la pins sÂre à mon avis, c'est de n'en point avoir qu'on ne puisse changer , de laisser * plutôt voir deé négligences dans ce qu'on dit , que de l'affectation; d'écouter, de ne parier guère , et de .ne se forcer jamais à parier.
Du Faux,
On est faux en dîfierentes manières. H y a ^ des hommes faux qui fuient toujours par<^tre ce qu'ils ne sont pas. Il y en a d'autres de meîl* leure foi, qui sont nés faux, qui se trompent eux-mêmes , et qui ne voient jamais les choses comme elles sont. Il y en a dont l'esprit est droit et le goût feux; d'autres ont l'esprit feux, et quelque droiture dans le goût; et il y en a qui n'ont rien de feux dans le goût ni dans l'esprit.. Ceux-ci sont très rares, puisqu'à parler généralement, il n'y a personne qui n'ait delà feusseté dans quelque endroit de l'esprit ou du goùi.
Ce qui feit cette feusseté si universelle , c'est que nos qualités sont incertaines et confuses, et que nos goûts le sont aussi. On ne voit point les choses précisément comme elles sont; on les estime plus ou ifk)ins qu'elles ne valent, et on ne les feit point rapporter à pous en la manière