‹ Moralistes françoisChapitre 185 sur 309 · LA VIE ET LES ÉCRITS · texte numérisé non relu

LA VIE ET LES ÉCRITS

DE VAUVENARGUES

Clapiers, marqais de Vanvenargues , issu ble et andenne famille de Provence y na- X le 6 août 4715, époque de la mort de

a siècle qni venok de finir ayoit produit, que tous les genres de littérature , des mon'ont point été égalés; mais il avoit rémême temps, dans les esprits, des germes t d'émulation qui n'ont pas été stériles, tinée des hommes de génie qui ouvrent une est d'y entrer sans guide et de laisser loin ;ux ceux qui tentent de suivre leurs traces : itla gloire de Corneille, de Molière, de le La Fontaine, de Bossuet, de La Bruyère; iècle qui a produit Fontenelle , Voltaire , lieu , Buffon , Rousseau , le siècle qui a peret assuré la marche de la langue françoise, andu la lumière sur tons les objets des con- !S humaines, n'a rien à envier aux plus )qnes de la littérature ; ce siècle même set de s'associer à la célébrité de celui qni Ta par le seul avantage d'avoir su mieux sen- •ux apprécier toute la supériorité des grands auxquels il n'a pu donner de rivaux. Rapière , La Fontaine, souvent méconnus par itemporains , ont trouvé dans la génération des appréciateurs plus sensibles et plus jusest dans l'admiration réfléchie des hommes

éclairés du dix^huitième siècle que le dix-septième a reçu le complément de sa gloire.

Il est dans la nature des choses qu'une époque de goât succède à une époque de génie , et malheureusement cela n'arrive pas toujours. Ce qui est plus rare encore , c'est que le même âge réunisse au perfectionnement du goât les créations du génie. Cette réunion caractérisera le mérite du dix- huitième siècle aux yeux de la postérité , lorsqu'un misérable esprit de parti , né de circonstances extraordinaires, et soutenu par les plus vils motifs , aura cessé de répandre des nuages sur une vérité incontestable pour tons les bons esprits.

Quelques écrivains restreignent beaucoup trop le sens du mot génie , quoiqu'ils n'y aient aucune prétention, ou plutôt paroequ'ils n'y ont aucun droit. Pour moi , je pense que toute production de l'esprit qui offire des idées nouvelles sons une forme intéressante; tout ce qui porte , dans la pensée comme dans l'expression , un caractère de force et d'originalité , est l'œuvre du génie; et, sous ce rapport, je ne crains pas de regarder Vauvenargues comme un homme de génie , quoiqu'il ne puisse pas être mis au premier rang des génies créateurs et des talents originaux.

Il est bien certain qu'il ne dut qu'à la nature le talent qu'il a montré dans ses ouvrages. L'emploi qu'il lit de ses premières années sembloit plus propre à l'éloigner des études littéraires qu'à y préparer son esprit et son goût. Une constitution foible et une santé souvent altérée nuisirent au succès des premières instructions qu'il reçut. Elevé dans un collège , il y montra peu d'ardeur pour l'étude, et n'ai remporta qu'une connoissance très superficielle de la langue latine. Appelé de bonne heure au service par sa naissance et le vœu de ses parents-, les goûts

NOTICE

de la jeunesse et les dissipations de l'état militaire lai firent bientôt oublier le peu qu'il avoit appris au collège , et il est mort sans être en état de lire Horace et Tacite dans leur langue.

L'espace dans lequel se renferme la vie tout entière de Yauvenargues composeroit à peine la jeunesse d'un homme ordinaire. Il mourut à trentedeux ans ; et , dans une vie si courte , très peu d'années semblent avoir été employées à le conduire au genre de célébrité auquel il devoit parvenir.

Il entra au service en 4754 ; il avoit dix-buit ans, et cette même année il fit la campagne d'Italie, sons-lieutenant au régiment du Roi, infanterie.

Ce n'éloit pas là une école où il pût préparer les matériaux de Vlniroduction à la connaissance de l'esprit humain: ce n'étoit pas dans un camp, au milieu des occupations actives de la guerre , qu'un jeune officier de dix -huit ans paroissoit devoir trouver des moyens de former son cœur et son esprit au goût de la méditation et de l'étude; mais la nature, en douant Yauvenargues d'un esprit actif, lui avoit donné en même temps la droiture d'ame qui en dirige les mouvements, et le sérieux qui accompagne rbabitude de la réflexion.

Il joignoit à une ame élevée et sensible le sentiment de la gloire et le besoin de s'en rendre digne : ce sont là les traits qui caractérisent essentiellement ses écrits. Il apportoit au service les qualités qui composent le mérite d'un homme d'honneur, plutûi que celles qui servent à le faire remarquer. Sa figure, quoiqu'elle eût de la douceur et ne manquât pas de noblesse , n'avoit rien qui le distinguât avantageusement parmi ses camarades. La foiblesse de son tempérament ne lui avoit pas permis d'acquérir, dans les exercices du corps, cette supériorité d'adresse et de force qui donne à la jeunesse tant de grâce et d'^lat. Enfin une excessive timidilé, tourment ordinaire d'une ame jeune, avide d'estime, et que blesse l'apparence seule d'un reproche , voiloit trop souvent les lumières de son esprit, pour ne laisser apercevoir que l'intéressante et douce simplicité de son caractère. C'est près de lui qu'on eût pu concevoir cette pensée qu'il a exprimée depuis avec tant de duurme : Les premiets jours du printemps ont moins de gréée que la vertu naissante d'un jeune homme '• Douce , tempérée , sensible , semblable en tout aux premiers jours du printemps . sa vertu devoit se faire aimer d'abord ; mais le tempi et les occasions pouvoient seuls en développer les heureux fruits.

Il est des écrivains dont on peut aisément consentir à ignorer la vie et le caractère , tout en jouisr

' Majc, 410.

sant des productions de leur esprit et des fruits de leurs talents ; mais l'écrivain moraliste n'est pas de ce nombre. Il ne suffit pas au précepteur de morale de faire usage de sa raison et de ses lumières , il faut que nous croyions que sa conscience a approuvé les règles qu'il dicte à la nôtre ; il fiiut que le sentiment qu'il veut faire passer dans notre ame paroisse découler de la sieime ; et avant d'accorder à ses maximes l'empire qu'elles veulent exercer sur noire conduite , nous aimons à être persuadés que celui qui les enseigne s'est soumis lui-même à ce qu'elles peuvent avoir de rigoureux.

Ce n'est pas seulement une morale pure , un esprit droit, une raison forte et éclairée , qui ont dicté les écrits de Yauvenargues. Le caractère particulier d'élévation qui les distingue ne peut appartenir qo'à une ame d'un ordre supérieur ; et la douce indulgence qui s'y mêle aux plus nobles mouvements, ne peut être le simple produit de la réflexion et le résultat des combinaisons de l'esprit ; ce doit être encore l'épanchement du plus beau naturel, que la raison a pu perfectionner, mais qu'elle n'auroit pu suppléer.

Yauvenargues, en s'élevant de bonne heure, plutôt par la supériorité de son ame que par la gravité de ses pensées , au-dessus des frivoles occupations de son âge, n'avoit point contracté, dans l'habitude des idées sérieuses, cette austérité qui accompagne d'ordinaire les vertus de la jeunesse: car les vertus de la jeunesse sont plus communément le fruit de l'éducation que de l'expérience; et l'éducation apprend bien aux jeunes gens oonnbien la vertu est nécessaire , mais l'expérience seule peut leur apprendre combien elle est difficile.

Yauvenargues, jeté dans le monde dès les premières années qui suivent l'enfance , apprit à le oonnollre avant de penser à le juger ; il vit les foiblesses des hommes avant d'avoir réfléchi sur leurs devoirs; et la vertu , en entrant dans son cœur, y trouva toutes les dispositions à l'indulgence.

La douceur et la sûreté de son commerce loi avoient concilié l'estime et l'affection de ses camarades , pour la plupart , sans doute , moins sages et moins sérieux que lui ; mais , dit Marmontel , qui en avoit connu plusieurs , « Ceux qui étoient capables « d'apprécier un si rare mérite, avoient conçu pour « lui une si tendre vénération , que je lui ai entt tendu donner par quelquesmns le nom respee- « table de père. » Ce nom respectable n'étoit peutêtre pas donné bien sérieusement par de jeunes militaires à un camarade de leur âge ; mais le ton même du badinage , en se mêlant à la justice qu'ils se plaisoient à lui rendre, prouveroit encore à quel point Yauvenargues avoit su se faire pardonner cette

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supériorité de raison qa'il ne pouvoit dissinraler, mais qne sa modeste doiicear ne pennettoit aux antres ni de craindre ni d'envier.

La guerre d'Italie n'avoil pas été longue; mais la paix qui la suivit ne fut pas non plus de longue durée. Une nouvelle guerre ' vint troubler la France en 4741. Le régiment du Roi fit partie de l'armée qu'on envoya en Allemagne , et qui pénétra jusqu'en Bohême. On se rappelle tout ce que les troupes françoises eurent à souffrir dans cette honorable et pénible campagne , et surtout dans la fameuse retraite de Prague*, qui s'exécuta au mois de décembre 4742. Le froid fut excessif. Vanvenargues , naturellement foible , en souffrit plus que les autres. II rentra en France au commencement de 4743, avec une santé détruite; sa fortune, peu considérable, avoit été épuisée par les dépenses de la guerre. Neuf années de service ne lui avoient procuré que le grade de capitaine , et ne lui donnoient aucun espoir d'avancement.

Il se détermina à quitter un état, honorable sans doole pour tous ceux qui s'y livrent , mais où il est difficile de se foire honorer plus que des milliers d'autres, lorsque la foveur ou les circonstances ne foot pas sortir un militaire de la foule pour l'élever à quelque commandement.

Yauvenargues avoit étudié l'histoire et le droit paMic ; l'Iiabitude et le goAt du travail , et aussi ce sentiment de ses forces que la modestie la plus vraie n'éteint pas dans un esprit supérieur, lui firent croire qu'il pourroit se distinguer dans la carrière des négociations. H désira d'y entrer, et fit part de son désir à M. de Biron , son colonel , qui , loin de lui promettre son appui, ne lui laissa entrevoir que la difficulté de réussir dans un tel projet. Tout ce qui sort de la route ordinaire des usages effraie ou choque ceux qui , favorisés par ces usages mêmes , n'ont jamais eu besoin de les braver; et voilà pourquoi les gens de la cour observent d'ordinahre, à l'égard des gens en place, une beaucoup plus grande circonspection que ceux qui , placés dans les rangs inférieurs , ont beaucoup moins à perdre, et par cela même peuvent risquer davantage.

Yauvenargues , malheureux par sa santé , par sa fortune, et surtout par son inaction, sentott qu'il ne poQvoît sortir de cette situation pénible que par une résolution extraordinaire. Les caractères timides en sociélé sont souvent ceux qui prennent le plus vo-

' La gaerre dite de la Sueeestlimt après la mort de l'empe^ Ror Charles VI, arrivée le » octobre 1740. B.

* Cette célèbre retraite s'exécuta sous la coodaite du maréchal de Belle-Ile , qui sortit de Prague dans la nuit du 16 au 17 décembre 1742, et se rendit à Egra le 26. Le maréchal de Saxe aroit tena ta même oondolte l'année précédente. B.

lontiers des partis extrêmes dans les afbires embarrassantes ; privésdes ressources habituelles que donne l'assurance, ils cherchent à y suppléer par l'élan momentané du courage ; ils aiment mieux risquer une fois une démarche hasardée, que d'avoir tousles jours quelque chose à oser.

Yauvenargues, étranger à la cour, inconnu du ministre dont il auroit pu solliciter la faveur, privé du secours du chef qui auroit pu appuyer sa demande, prit le parti de s'adresser directement au roi, pour lui témoigner le désir de le servir dans les négociations. Dans sa lettre, il rappeloit à sa majesté que les hommes qui avoient eu le plus de succès dans cette carrière étoient ceux-là même que la fortune en avait le plus éloignés. Qui doit en effet , ajontoit'il , servir votre majesté avec plus de zèle qu'un gentilhomme qui , n'étant pas né à la cour, n'a rien à espérer que de son maître et de ses services?

Yauvenargues avoitécrit en même temps à M. Ame^ lot, ministre des afTaires étrangères. Ses deux lettres, conrnie on le conçoit aisément, restèrent sans réponse. Louis XV n'étoit pas dans l'usage d'accorder des places sans la médiation de son ministre , et le ministre c(mnoissoit trop bien les droits de sa place pour fovoriser une démarclie où l'on croyoit pouvoir se passer de son autorité.

Yauvenargues , ayant donné, en 4744 , la démission de son emploi dans le régiment du Roi , écrivit à M. Amelot une lettre que nous croyons devoir transcrire ici.

« Monseigneur,

A Je suis sensiUement touché que la lettre que « j'ai eu l'honneur de vous écrire ^ et celle que j'ai « pris la liberté de vous adresser pour le roi, n'aient « pu attirer votre attention. Il n'est pas surprenant, a peut-être , qu'un ministre si oocupié ne trouve pas c le temps d'examiner de pareilles lettres; mais, « monseigneur, me permettrez-vous de vous dire « que c'est cette impossibilité morale où se trouve « un gentilhomme qui n'a que du zèle de parvenir « jusqu'à son maître , qui lait le découragement que a l'on remarque dans la noblesse des provinces , et « qui éteint toute émulation. J'ai passé , monsei- « gneur, toute ma jeunesse loin des distractions du « monde, pour tâcher de me rendre capable des « emplois où j'ai cru que mon caractère m'appeloit ; « et j'osois penser qu'une volonté si laborieuse me a Diettroit du moins au niveau de ceux qui alten- « dent toute leur fortime de leurs intrigues et de a leurs plaisirs. Je suis pénétré, monseigneur, qu'une « confiance que j'avois principalement fondée sur

NOTICE

« Famoar de mon devoir, se trouve entièrement « déçue. Ma santé ne me permettant plus de oonti- (c nuer mes. services à la guerre, je viens d'écrire à « M. le duc de Binm pour le prier de nommer à « mon emploi. Je n'ai pu, dans une situation si a malheureuse, me refuser à vous foire corinoitre <c mon désespoir. Pardonnez-moi, monseigneur, s'il « me dicte quelque expression qui ne soit pas assez « mesurée.

« Je suis , etc.

Cette lettre , que personne peut-être n'eût voulu se charger de présenter au ministre, valut à Vauvenaiigues une réponse favorable, avec la promesse d'être employé lorsque l'occasion s'en présenteroît. Mais un triste incident vint tromper ses espérances. Il étoit retourné au sein de sa iiimille pour se livrer en paix aux études qu'exigeoit la carrière où il se croyoit près d'entrer, lorsqu'il fut atteint d'une petite vérole de l'espèce la plus maligne, qui défigura ses traits et le laissa dans un état d'inlirmité continuelle et sans remède. Ainsi ce jeune homme , plein d'énergie dans le caractère, d'activité dans l'esprit, de générosité dans les sentiments, se vit condamné à perdre dans l'obscurité tant de dons précieux, en attendant qu'une mort douloureuse vint terminer, à la fleur de son âge, une vie où n'avoit jamais brillé un instant de bonheur.

Ce fût alors que, conservant pour toute ressource cette même philosoplûe qui l'avoit dirigé toute sa vie dans la pratique des vertus, il ne trouva de consolation que dans l'étude et l'amour des lettres, qui, dans tous les temps, l'avoient soutenu contre toutes les contrariétés qu'il avoit éprouvées. Il s'occupa à revoir et à mettre en ordre les réflexions et les petits écrits qu'il avoit jetés sur le papier dans les loisirs d'une vie si agitée; il publia, en 4746, son Iiifroduetion à la cminoissance de V esprit humain; ouvrage qui étonna ceux qui étoient en état de l'apprécier, et qui doit faire regretter ce qu'on auroit pu attendre de l'aotenr, si une mort prématurée ne l'avoit pas enlevé à la gloire que son génie sembloit lui promettre.

J'ai dit que Vanvenai^nes avoit en une éducation fort négligée. Privé des secours qu'il auroit pu trouver dans l'étude des grands écrivains de l'antiquité, toute sa littérature se bomoit à la connoissance des bons auteurs françois. Mais la nature lui avoit donné un esprit pénétrant , un sens droit , une ame élevée et sensible. Ces qualités sont bien supérieures aux connoissances pour former le goôt; et peut-être même le défaut d'Instruction, en laissant à son excellent esprit plus de liberté dans ses développements, a-t-îl contribué à donner à ses écrits ce ca-

ractère d'originalité et de vérité qui les

L'étude des grands modèles de l'antiquité est d'une ressource infinie pour les hommes qui cultivent b Uttérature : elle sert à étendre l'esprit , à diriger le goût, à féconder le talent; mais elle n'est pas aussi nécessaire à celui qui se livre à l'étude de la monde et de la philosophie; il a plus besoin d'étudier le monde que les Uvres, et de chercher la vérité dans ses propres observations que dans celles des autra.

Un esprit droit et vigoureux, réduit à ses seules forces, est <^ligé de se rendre raison de tout à luimême , parcequ'on ne lui a rendu raison de rien; il trouve en lui ce qu'il n'aurmt point trouvé an dehors, et va plus loin qu'on ne i'auroit conduit. S'il se soustrait par ignorance aux autorités qui auroient pu éclairer son jugement, il échappe également au autorités usurpées qui auroient pu l'égarer. Rien ne le gêne dans la route de la vérité; et s'il arrive jusqu'à elle , c'est par des sentiers qu'il s'est tnaés luimême : il n'a marché sur les pas de persomie.

Ces réflexions pourroient s'appuyer de beaucoup d'exemples. Aristote et Platon n'avoient pas eu plus de modèle qu'Homère. Yiiigile auroit été peut-éue plus grand poète s'il n'avoit pas eu sans cesse Homère devant les yeux; car il n'est véritablement grand que par le charme du style, où il ne ressemble point à Homère.

Corneille créa la tragédie françoise avant d'avoir cherché dans Aristote les règles de l'art dramatique. Pascal avoit peu lu, ainsi que Mallebranche; tous les deux méprisoient l'érudition. Buffon, occupé de ses plaisirs jusqu'à l'âge de trente-ciuq ans, troora dans la force naturelle de son esprit le secret de ce style brillant et pittoresque dont il a embelli les tableaux de la nature. L'ignorance qui tue d'inaoitioQ les esprits foibles , devient pour les esprits supérieon un stimulant qui les eonUraint à employer toutes leurs forces.

On doit croire cependant que si Yauvenargm» avoit poussé plus loin sa carrièï^, il auroit senti la nécessité d'une instruction plus étendue pour agrandir la sphère de ses idées. Il auroit voulu porter n vue sur un plus grand horizon , il n'eu eût que mieux jugé des ol^ets après s'être habitué à ne voir que par lui-même.

Une partie de nos erreurs vient sans doute du défaut de lumières; une plus grande |Murtie vient des finisses lumières qu'on nous présente. Celui qui se borne aux erreurs de son propre esprit, s'épai^gne au moins la moitié de celles qui pourroient l'^arer. Les sois f dit Yauvenargues , n'ont pas d'erreurs «■ leur propre et privé nom, Vauvenargues, luinanéme, n'en est pas exempt sans doute; mais ses erreurs sont bien à lui : ceUes qu'on peut lui reprocher tieo-

SUR VAUVENARGUES

lient, comme celles de tous les bons esprits, à une vue incomplète de Tobjel et à la précipitation du jugement. U ne doit aussi qu'à lui un grand nombre de vérités qu'il a puisées dans une ame supérieure aux illusions de la vanité comme aux subterfuges des foiblesses , et dans un esprit indépendant des préjugés étalais par la mode , ainsi que des opinions accréditées par des noms imposants.

£n 4743 , peu de temps après son retour de Bohême j Yauvenargues entra en correspondance avec Voltaire , qui étoit alors dans tout l'édat de sa renommée y disputant la gloire à la jalousie et à la malignité, éclipsant ses rivaux par la supériorité et la variété de ses talents, et conquérant Tempire littéraire à force de victoires.

Tons eenx qui aimoient et cultivoient les lettres, les jeunes gens sur-tout, le regardoient comme Tar- Utre dn goût et le dispensateur de la réputation; ils ambitionnoient son suffrage, lui adressoîent leurs écrits , et regardoient une réponse de lui comme un eocooragement , et an éloge , qui n'étoit d'ordinaire qu'on compliment , comme un brevet d'honneur. On ignore d'ailleurs les circonstances qui occasionèrent le commerce de lettres qui s'établit entre Voltaire et Vauvenargues avant qu'ils se fussent rencontrés.

La comparaison du mérite de Corneille et de Racine forme le sujet de la première lettre de Vauvenargnes à Voltaire. Celui-ci, toujours flatté des hommages que lui attiroit sa cdébrité, négligeoit rarement de les payer par des témoignages d'estime et de bienveillance. Mais il ne se contenta pas de répondre à la confiance de Vauvenargues par des plîrases obligeantes \ U se plut à y joindre des conseib utiles , en modérant l'excès du zèle qui portoit œ jeune militaire à rabaisser Corneille pour élever Racine et le venger des préventions injustes de quelques vieux partisans du père du tliéâtre. Il est assez curieux de voir, dans cette correspondance, Vollaîre, admirateur non moins passionné de Racine qae Vauvenargues , défendre en même temps, eoDlre des critiques fausses ou exagérées , le génie de ce même Corneille, dont on l'a depuis accusé, avec si peu de raison, d'être le détracteur jaloux et le censeur injuste.

On voit que Vanvenargnes , éclairé par le goût de Voilaire , rectifia ses premières idées sur Corneille. Les opinions qu'il avoit exposées dans sa première lettre se retrouvent avec quelques adoudsaemcals dans le chapitre de ses Œuvres, intitulé Ceméille et Aoctiie. L'analyse qu'il y fait du caractère propre des tragédies de Racine et de l'inimitable perfection de sou style a été le type des jugements qu'en ont portés depuis les critiques les

plus éclairés , et a servi comme de signal à la justice universelle qu'on a rendue dès-lors à l'auteur de Phèdre et d'Aihalie. On peut dire que ce sont Voltaire et Vauvenargues qui ont fixé les premiers le rang que ce grand poète a pris dans l'opinion, et qu'il conservera sans doute dans la postérité.

Quant à Corneille, Vauvenargues ne put jamais se résoudre à rendre à ce puissant génie la justice qu'il méritoit; mais le jugement qu'il en portoit tenoit plus à son caractère qu'à son goût. Moins touché de la peinture des vertus sévères et des sentiments exaltés, peu conformes à la douceur de son amé , que choqué du faste qui s'y mêle quelquefois et qui blessoit la simplicité et la modestie de son caractère , il ne pouvoit pas s'élever à cette admiration passionnée qui transporte les âmes capables de s'en pénétrer, et leur donne souvent des émotions plus délicieuses que la peinture des affecti(His plus douces et plus tendres. Les raisonnements de Voltaire ne purent entièrement changer ses idées à cet égard. Trop modeste pour ne pas céder quelquefois au jugement d'un homme dont le goût naturellement exquis étoit encore perfectionné par des études approfondies de l'art , il avoit en même temps l'esprit trop indépendant pour admirer sur parole des beautés dont il n'avoit pas le sentiment.

Ses fragments sur Bossuet et Fénelefn sont remarquables , non-seulement par la justesse avec laquelle il a saisi le caractère propre de leur talent, mais encore par l'art avec lequel il a su prendre le style de l'un et de l'antre , en parlant de chacun d'eux. Ne croit-on pas lure une page de Télémaque, en lisant cette apostrophe à Fénelon : a Né pour cultiver la « sagesse et l'humanité dans les rois , ta voix ingé- « nue fit retentir an pied du trône les calamités du « genre humain foulé par les tyrans, et défendit « contre les artifices de la flatterie la cause aban- « donnée des peo]ries. Quelle bonté de cœur ! quelle « sincérité se remarque dans tes écrits ! quel éclat « de paroles et d'images ! Qui sema jamais tant de « fleurs dans un style si naturel , si mélodieux et si « tendre ? Qui orna jamais la raison d'une si tou- « chante parure ? Ah ! que de trésors d'abondance tt dans ta riche simplicité ! »

Vauvenargues, dans ces fragments, défend Fénelon contre Vohaire , qui admiroit médiocrement sa belle prose, encore qu'un peu trainanie; comme il défendit contre lui La Fontaine et Pascal. Voltaire étoit moins touché d'une tournure naïve que d'une pensée brillante, et il auroH mieux aimé qu'un homme aussi dévot que Pascal ne fût pas un homme de génie. Malgré l'admiration et l'attachement qu'il avoit voués à Voltaire , Vauvenargues ne craignoit pas de le contredire , et dans le brillant portrait qu'il

^NOTICE

fait de ses talents et de se$ ouvrages y il ne dissimale pas les défauts qu'il y remarque.

Boileau et La Bruyère sont appréciés par Yauvenargnes avec autant de finesse que de goût; mais il n'a pas senti également le mérite de Molière, et Ton ne doit pas s'en étonner. Indulgent et sérieux , il étoit peu frappé du ridicule, et il avoit trop réfléchi sur les foiblesses humaines, pour qu'elles pussent lui causer beaucoup de surprise. Les caractères qu'il a essayé de tracer dans le genre de La Bruyère, sont saisis avec finesse , dessinés avec vérité , mais non avec l'énergie et la vivacité de couleurs qu'on admire dans son modèle. On voit qu'en observant les caractères , les passions , les ridicules des hommes , il apercevoit moins l'effet qui en résulte pour la société, que la combinaison des causes qui les produisent; accoutumé à rechercher les rapports qui les expliquent , plutôt que les contrastes qui les font ressortir, il étoit trop occupé de ce qui les rend naturels pour être ému de ce qui les rend plaisants. Pascal, celui de nos moralistes qui a le plus profondément pénétré dans les misères des hommes , n'a ni ri , ni fait rire à leurs dépens. C'est une étude sérieuse que celle de l'homme considéré en lui-même. Les foiblesses, qui dans certaines circonstances peuvent le rendre ridicule , méritent bien aussi d'être observées avec attention : les effets les plus graves peuvent en résulter.

« Ne vous étonnez pas , dit Pascal , si cet homme « ne raisonne pas bien à présent; une mouche « bourdonne à son oreille, et c'est assez pour le « rendre incapable de bon conseil. Si tous voulez « qu'il puisse trouver la vérité , chassez cet animal « qui tient sa raison en échec > et trouble cette puis- « santé intelligence qui gouTeme les cités et les « royaumes. »

La plupart de nos écrivains moralistes n'ont examiné l'homme que sous une certaine fiaice. La Rochefoucauld , en démêlant jusque dans les replis les plus cachés du cœur humain les ruses de l'intérêt personnel , a voulu sur-tout les mettre en contraste avec les motifs imposants sous lesquels elles se déguisent. La Bruyère , avec des vues moins approfondies peut-être, mais plus étendues et plus précises, a peint de l'homme , a dit on excellent observateur ■, l'effet qu'il produit dans le monde ; Montaigne , les impressions qu'il en reçoit, et Vauvenargues les dispositions qu'il y porte*: et c'est en cela que Vauvenargues se rapproche sur-tout de Pascal. Mais la différence du caractère et de la destination de ces deux profonds écrivains en a mis une bien grande

' MademobeHe Pauline de M eulan, depuis madame Guizot. B. ^ Mélanges de littérature de Suant, t. I, page 309. Paris, 1108. B.

dans le bat de lears méditations et dans le résvliit de leurs maximes. Pascal , voué à la solitude, a examiné les hommes sans chercher à en tirer parti, et comme des instruments qui ne sont plus à son uiage; il a pénétré, aussi avant peut-être qu'on puisse le faire, dans la profondeur des foiblesses et d^ misères humaines; mais il en a clierdié lef|Aicipe dans les dogmes de la religion , non dans la nature de l'homme; et ne considérant leur existence ici-faas que comme un passage d'un instant à une existence étemelle de bonheur ou de malheur, il n'a travaillé qu'^à nous détacher de nous-mêmes par le qwctade de nos inflmutés, pour tourner toutes nos peoséei et tous nos sentiments vers cette vie étemelle, aede digne de nous occuper. Vauvenargues, au oontrure, a eu pour but de nous élever au-dessus des foiblesses de notre nature pai* des considérations tiré» de notre nature même et de nos rapports avec nos semblable^. Destiné à vivre dans le monde , ses réflexions ont pour objet d'enseigner à connoltre ks hommes pour en tirer le meilleur parti dans la société. Il leur montre leurs foiblesses pour leur apprendre à excuser cefle des autres. « Je crois, a dit « Voltaire , que les pensées de ce jeune militaire <c seroient aussi utiles à un homme du monde fait « pour la société, que celles du héros de Port-Royal ff pouvoient l'être à un solitaire qui ne dierdie qoe « de nouvelles raisons pour haïr et mépriser le genre « humahi. »

Vraisemblablement un peu d'humenr contre Pascal s'est mêlée à son amitié pour Vauvenargues, quand il a écrit ce jugement , peut-être exagéré, mais non dépourvu de vérité sous certains rapports. Pascal semble un être d'une autre nature , qui observe les hommes du haut de son génie , et les considère d'une manière générale qui apprend plus à les oonnoltre qu'à les conduire. Vauvenargues, plus près d'eux par ses sentiments, en les instraîsantpir des maximes , cherdie à les diriger par des applications particulières. Pascal édaire la route , Vauvenargues indique le sentier qu'il faut suivre; les maximes de Pascal sont plus en observations, celles de Vauvenargues plus en préceptes.

« C'est une erreur dans les grands, dit-il, de « croire qu'ils peuvent prodiguer sans oonséqnenoe « leurs paroles et leurs promesses. Les hommes « souffrent avec peine qu'on leur 6te ce qu'ils se « sont en quelque sorte approprié par l'espérance. >

« Le fr-uit du travail est le phis doux plaisir. »

a II faut permettre aux hommes d'être un peu in- « conséquents , afin qu'ils puissent retourner à la « raison quand Us Font quittée , et à la vertu quand « ils l'ont trahie. »

« La plus fiiusse de toutes les philosophies est celle

SUR VAUVEN ARGUES.

vn

qui, 8008 prétexte d'affranehîr les hommes des embarras des passions , leur conseille Toisiveté. » On a observé que le sentiment encourageant qui dicté la doctrine de Yauvenargues, et la manière n quelque sorte paternelle dont il la présente, semlent le rappi-ocher beaucoup plus des philosophes ndens que des modernes. La Rochefoucauld bu- (lilîe l'homme par une fiBiusse théorie; Pascal TaFlige et reffraie du tableau de ses misères ; La Bruyère amuse de ses propres travers; Yauvenargues le onaole et lui apprend à s'estimer.

Un écrivain anonyme qui a publié ' un jugement UT Yauvenargues , plein de finesse et de justesse y !t dont j'ai déjà emprunté quelques idées, me fourlira encore un passage qui vient à l'appui de mes observations. « Presque tous les anciens, dit-il, ont i écrit sur la morale ; mais chez eux elle est toujours i en préceptes, en sentences concernant les devoirs i des hommes , plutôt qu'en observations sur leurs t vices; ils s'attachent à rassembler des exemples t de vertus , plutôt qu'à tracer des caractères odieux : on ridicule^ On peut remarquer la même chose dans les écrits des sages indiens, et en général des philosophes de tous les pays où la philosophie a été chargée d'enseigner aux hommes les devoirs de la morale usuelle. Parmi nous , la religion chrétienne se chargeant de cette fonction respectable, la philosophie a dû cliangerle but de ses études , son application et son langage; elle n'avoit plus à nous instruire de nos devoirs , mais elle pouvoit nous éclairer sur ce qui en rendoit la pratique plus difficile. Les premiers philosophes étoient les précepteurs du genre humain ; ceux-ci en ont été les censeurs; ils se sont appliqués à démêler nos foiblesses au lieu de diriger nos passions ; ils ont surveillé, épié tous nos mouvements; ils ont porté la lumière partout; par eux toute illusion a été détruite; mais Yauvenargues en avoit conservé une , c'éloit l'amour de la gloire. »

Mais l'homme est-il donc si mauvais ou si bon d'il n'y ait en lui que des sentiments dangereux détruire, ou qu'il n'y en ait pas d'utiles à lui in- Mrer? Tant de force, perdue quelquefois à sur- Kmter les passions, ne seroit-elle pas mieux emloyée à diriger les passions vers un but salutaire ? auvenargues pensoit comme Sénèque qu'opprenre la vertu ce%\ désapprendre le vice. Jeune , senble, plein d'énergie, d'élévation, d'ardeur pour ml ce qui est beau et bon, il a porté toute la clia- !ttr de son ame dans des recherches philosophiques, il d'autres n'ont porté que les lumières de leur es-

■ UadamcGuizot. dans tc9 Essais de littérature et de nuh 3/c. p. S5; et dans les Mélange4 de littérature de Suard. 1 1 . .301. B.

prit, blessés par le spectacle du mal et trop ment découragés par l'expérience. Les conseils des vieillards, dit-il quelque part, sont comme le soleil d*hiver : ils éclairent sans échauffer,

Yauvenargues , voyant arriver le terme de sa vie, et privé de tout ce qui auroit pu embellû: cette vie qu'il avoit consacrée à la vertu, n'écrivoit que pour ûire sentir le charme et les avantages de la vertu.

« L'utilité de la vertu, dit-il, est si manifeste, que « les méchants la pratiquent par intérêt. »

« Rien n'est si utile que la répuUtion , et rien ne « donne la réputation si sûrement que le mérite. »

« Si la gloire peut nous tromper, le mérite ne « peut le faire ; et s'il n'aide à notre fortune , il soua tient notre adversité. Mais pourquoi séparer des a choses que la raison même a unies? Pourquoi disa tinguer la vraie gloire du mérite, qui en est la « source et dont elle est la preuve ? »

Et celui qui écrivoit ces réflexions n'avoit pu, avec un mérite si rare, parvenir à la fortune, ni même à la gloire qui l'eût consolé de tout. Mais séparant , pour ainsi dire , sa cause de la considération générale de l'humanité, il ne croyoit pas que sa destinée particulière fût d'un poids digne d'être mis dans la balance où il pesoit les biens et les maux de la condition humaine.

Ceux qui l'ont connu rendent témoignage de cette paL\ constante, de celte mdulgente bonté, de cette justice de cœur et de cette justesse d'esprit, qui for^ mèrent son caractère, et que n'altérèrent jamais ses continuelles souffrances. Je Tai toujours vu, dit YoK taire ', le plus infortuné des hommes et leplus tranquille.

C'étoit à Paris, où il pa<tsa les trois dernières années de sa vie, qu'il s'éloit lié avec Yollaire de cette affection tendre et profonde qui en fit la plus douce consolation. Yollaire, alors âgé de plus de cinquante ans, environné des hommages de l'Europe entière qu'il remplissoit de son nom , éprouvoit , pour ce jeune mourant, une amitié mêlée de respect.

Marmontel, qui dut à Yollaire la connoissance de Yauvenargues , donne wie idée Uiléressante du charme de son commerce et de ses entretiens, a En a le lisant , dit Marmontel ' , je crois encore l'en- « tendre; et je ne sais si sa conversation n'avoit pas a même quelque chose de plus animé, de plus déa licat que ses divins écrits. »

Il écrit ailleurs ^ : « Yauvenai^ues connoissoit le a monde et ne le méprisoit point. Ami des hommes , a il mettoit le vice au rang des malheurs , et la pitié a tenoit dans son cœur la place de l'indignaiiun et

' Éloge funèbre des officiers morts dans la guérrede 1741 « • LeUre de Marmontel à madame d'Espagnac 3 Note à \'Ép(lre dédicatoire de Denis-le-Tyran.

NOTICE

« 'éà la haine. Jamais l'art et la poHliqae n'ont eu a sur les esprits autant d'empire que lui en don- « noient la bonté de son naturel et la douceur de a son éloquence. Il avoit toujours raison , et personne a n'en étoit humilié. L'afTabilité de l'ami faisoit ai- « mer en lui la supériorité du maître.

L'indulgente vertu nous parloit par sa bouche.

« Doux , sensible , compatissant , il tenoit nos « âmes dans ses mains. Une sérénité inaltérable dé- « roboit ses douleurs aux yeux de l'amitié. Pour a soutenir l'adversité, on n'avoit besoin que de son « exemple; et témoin de l'égalité de son ame, on « n'osoit être malheureux avec lui. »

Ce n' étoit point là le spectacle que Sénèque regarde comme digne des regards de la Divinité : L'homme de bien luttant contre le malheur, Vauvenargues n'avoit point à lutter : son ame étoit plus forte que le mal.

Ce n'étoit que par un excès de vertu, dit Voltaire, que Vauvenargues n'étoit point malheureux ; parceque celte vertu ne lui coûtoit point d'effort. Un sentiment vif et profond des joies que donne la vertu le loutenoit et le consoloit; et il ne concevoit pas qu'on pût se plaindre d'être réduit à de tels plaisirs.

« On ne peut être dupe de la vertu , écrivoit-il ; « ceux qui l'aiment sincèrement y goûtent un secret «( plaisir et souffrent à s'en détourner. Quoi qu'on a fasse aussi pour la gloire , jamais ce travail n'est « perdu s'il tend à nous en rendre digne. » Cette réflexion révèle le secret de toute sa vie.

Un sentiment de lui-même , aussi noble que modeste , a pu dicter cette autre pensée : « On doit se « consoler de n'avoir pas les grands talents comme « on se console de n'avoir pas les grandes places. •« On peut être an-dessus de l'un et de l'autre par « le cœur. »

Avec une élévation d'ame si naturelle et en même temps une raison si supérieure , Vauvenargues devoit être bien éloigné de goûter un certain scepticisme d'opinion qui commençoit à se répandre de «on temps, que les imaginations exaltées prenoient pour de l'indépendance , et qui ne prouvoit , dans ceux qui le professoient, que l'ignorance des véritables routes qui conduisent à la vérité. Il réprouvoit « ces maximes qui, nous présentant toutes choses <( comme incertaines , nous laissent les maîtres ab- <( solus de nos actions ; ces maximes qui anéantissent <t le mérite de la vertu , et n'admettant parmi les ^( hommes que des apparences , égalent le bien et le « mal; ces maximes qui avilissent la gloire comme « la plus insensée des vanités; qui justilientrintérét, <( la bassesse et une brutale indolence. »

Comment Vauvenargues , s'écrie Voltaire, avoit-

il pris an essor si haut dans le siècle des peliteMs? Je répondrai : C'est que Vauvenargues, en profitant des lumières de son siècle, n'en avoit point adopté l'esprit, cet esprit du monde, si vain dans son Conds, dit-il lui-même, par lequel il reproche à de grands écrivains de s'être laissé corrompre en sacrifiant aa désir de plaire et à une vaine popularité la mliliide de leur jugement et la conscience même dvkon opinions. Vauvenargues put apprendre par sa propre expérience combien cette complaisance qu'il blâiiK est souvent nécessaire au succès des meilleurs ouvrages. V Introduction à la connoisscMce de F esprit htimain parut en 4746, et n'eut qu'un succèsobseor. Un ouvrage sérieux, quelque mérite qui le rcoommande, s'il parolt sans nom d'auteur, s'il n'est annoncé par aucun parti , ni favorisé par aucune circonstance particulière , ne pent attirer que foiUenieQt l'attention publique.

Des hommes qui ont vécu dans le monde, va li oour, occupé des places importantes , obtenu qaeiqae considération, imaginent difficilement qu'en morale et en philosophie pratique, ils puissent jamais avoir besoin d'apprendre quelque chose. Cette partie dei connoissances humaines devient pour enx on objet de spéculation , un amusement de l'esprit qui ne leor parolt digne d'occuper leur esprit qu'autant qu'elle leur offre quelques idées on peu singolières , qu'ils puissent trouver leur compte à attaquer ou à défendre. On conçoit qu'un ouvrage de littérature obtienne, en paroissant, un succès à peo près général; mais un ouvrage de morale ou de philosophie ne peut faire d'abord qu'une foihie sensation ; il faut que les idées nouvelles qu'il renferme captivent assez l'attention pour lui susciter des adversaires et des défenseurs, et que l'esprit de parti vienne à l'appoi du raisonnement pour fixer l'opinion sur le mérite de l'auteur et de l'ouvrage. Autrement il sera la, estimé^et loué par quelques bons esprits; mais ce n'est que par une communication lente et presque insensible que l'opinion des bons esprits devient orile du public. Tous les hommes éclairés qui ont parié de Vauvenargues , l'ont regardéeommeonespritd'an oi*dre supérieur, observateur profond et écrivain âoquent, qui avoit observé la nature sons de nouvelles faces et donné à la morale un caractère plus touchant qu'on ne l'avoit feit encore. Ils furent frappés surtout de cet amour si pur de la vertu qui se reproduit sous toutes sortes de' formes dans ses ouvrages, et qui en dicte tous les résultats. La gloire et la vertn, voilà les deux grands mobiles qu'il propose à l'homme pour élever ses pensées et diriger ses actions, les deux sources de son bonheur, qu'il regarde comme inséparables.

Vauvenargues ne concevoit pas que le vice pàt

SUR VAUVENARGUES

unais être bon à quelque chose; contre l'opinion de uelques écrivains qui pensent qu'il y a des vices at- ^chés à la nature , et par cette raison inévitables ; les vices , s'ils osoient le dire , nécessaires et presque nnocents.

a On a demandé si la plupart des vices ne concou- ( rent pas au bien public, comme les plus pures vertus, i Qui feroit fleurir le commerce sans la vanité, Ta- ( varice, etc.? Mais si nous n'avions pas de vices, i nous n'aurions pas ces passions à satisfaire , et nous i ferions par devoir ce qu'on fait par ambition , par t orgueil , par avarice. Il est donc ridicule de ne pas K sentir que le vice seul nous empêche d'être heu- K reuxpar la vertu.... et lorsque les vices vont au K bien , c'est qu'ils sont mêlés de quelques vertus , X de patience, de tempérance, décourage. »

a Le vice n'obtient point d'hommage réel. Si K Cromwell n'eût été prudent, ferme, laborieux, u libéral, autant qu'il étoit ambitieux et remuant, H ni sa gloire ni sa fortune n'auroient couronné ses B projets ; car ce n'est pas à ses défauts que les hom- K mes se sont rendus, mais à la supériorité de son a génie. V

a II faut de la sincérité et de la droiture , même K pour séduire. Ceux qui ont abusé les peuples sur R quelque intérêt général , étoient fidèles aux parti- B cnliers. Leur habileté consistoit à captiver les es-

K prits par des avantages réels Aussi les grands

K 4>rateurs , s'il m'est permis de joindre ces deux * choses , ne s'efforcent pas d'imposer par un tissu K de flatteries et d'impostures , par une dissimulation H continuelle et par un langage purement ingé- K nieux. S'ils clierchent à faire illusion sur quelque R point principal , ce n'est qu'à force de sincérité et R de vérités de détail; car le mensonge est foible par R lui-même. »

Les arts du style , les mouvements même de l'éloi]aeiioe ne valent pas ce ton simple d'une raison puistante , vouée à la défense des plus nobles sentiments. Mais la supériorité même de raison , soutenue par %tte persuasion intime qui ajoute une force invinciiileà la raison, donne au style de Yanvenargues un charme pénétrant auquel n'atteindront jamais ceux pii cherchent à en imposer par un langage purement mgénietLX,

« La clarté orne les pensées profondes. »

Cette maxime de Yanvenargues parolt être le rénltat de ses sentiments comme de ses observations. Dans la plupart de ses pensées la force de l'expression lient à celle de la vérité. Le philosophe a frappé si juste au but, que, pour donner à son idée le plus grand effet, il lui sufXit de la foire bien con^prendre. Qu'on me permette d'en citer plusieurs de ce genre. L'exemple est toujours plus frappant que la réflexion.

« Nous querellons les malheureux pour noutfdîs- « penser de les plaindre. »

« La magnanimité ne doit pas compte à la prua dence de ses motifs. »

(i Nos actions ne sont ni aussi bonnes ni aussi <( mauvaises que nos volontés. »

<c II n'y a rien que la crainte ou l'espérance ne <c persuade aux hommes, v

« La servitude avilit l'homme au point de s'en (c i^ire aimer. »

Dans les écrits où notre philosophe donne à ses réflexions plus de développements , on retrouve encore ce même caractère de style , naturel dans l'expression, fort seulement par les combinaisons de la pensée, vif de raisonnement, touchant de conviction, animé moins par les images qui, comme le dit Yauvenai'gues lui-même, embellissent la raison, que par le sentiment qui la persuade; et ce sentie ment, trop énergique en lui pour se perdre en déclamation , trop vrai pour se déguiser par l'emphase , se manifeste souvent par des tours hardis, rapides, inusités, que la vraie éloquence ne cherche pas, mais qu'elle laisse échapper, et qui ne sont même éloquents que parcequ'ils échappent à une ame profondément pénétrée de son objet.

Quoique l'imagination ne soit pas le caractère do* mmant du style de Yanvenargues , elle s'y montre de temps en temps, et toujours sous des formes aimables et riantes. Son esprit étoit sérieux , mais son ame étoit jeune ; c' étoit comme on aime à vingt ans qu'il aimoit la bonté, la gloire, la vertu ; et son imagination, sensible aux beautés de la nature, en prétoit à ses objets chéris les plus douces et les plus vives couleurs. L'éclat de la jeunesse se peint à ses yeux dans les jours brillants de l'été; la grâce des premiers jours du printemps est l'image sous laquelle se présente à lui une vertu naissante,

« Les feux de l'aurore , selon lui , ne sont pas si « doux que les premiers regards de la gloire. »

Il dit ailleurs : «Les regards affables ornent le vi- « sage des rois. » Cette image rappelle un vers de la Jérusalem du Tasse; c'est lorsque le poète peint l'ange Gabriel revêtant une forme hiunaine pour se montrer à Godefroy :

Tra giovmie e fanebdlo età confine Prête , ed omà di raggi il biimdo crine»

< U prit les traits de l'dgc qui sépare la jeunesse de renfancc . t et orna de rayons sa blonde choelure. »

Quelquefois aussi , malgré la pente sérieuse des idées de Yanvenargues, ses tournures prennent, par les rapprochements que fait son esprit , une originalité piquante.

DISCOURS

«Le sol est oomme le peaple , il se croil riche de « peu.»

« Ceux qui combattent les préjugés da peaple a croient n'être pas fieuple. Un homme qai avoit fait « à Rome un argument contre les poulets sacrés, se « regardoit peut-être conune un philosophe. »

Celte observation trouveroit bien des applications dans les temps modernes. Nous avons vu beaucoup de philosophes de cette force. J'ai connu un abbé de La Chapelle, bon géomètre, et qui avoit été jusqu'à quarante ans très bon chrétien : « Je n'avois jamais « réfléchi sur la religion, disoit-il un jour à D'Âa lembert ; mais j'ai lu la Lettre de Thragyhule et le « Testament de Jean Meslier; cela m'a fait faire des « réflexions, et je me suis fait esprit fort.»

A^rès avoir fait remarquer les qualités intéressantes qui distinguent le style de Yauvenargues , nous devons convenir que ces qualités sont quelquefois ternies par des termes impropres et plus souvent par des tournures incorrectes. Il n'avoit aucun principe de grammaire; il écrivoit pour ainsi dire d'instinct, et ne devoit son talent qu'à un goût naturel, formé par la lecture réfléchie de nos bons écrivains.

Yauvenargues , après avoir langui plusieurs années dans un état de souffrance sans remède , qu'il supportoit sans se plaindre, voyoit sa fin prochaine comme inévitable; il en parloit peu, et s'y préparoit sans aucune apparence d'inquiétude et d'effroi, il mourut en 4747, entouré de quelques amis distingués par leur esprit et leur caractère, qui n'avoient pas cessé de loi donner des preuves du plus tendre dévouement. Il les étonnoit autant par le calme inaltérable de son ame que par les ressources inépuisables de son esprit , et souvent par l'éloquence naturelle de ses discours.

On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur les détails de la vie d'un homme qui a été peu connu, et dont les écrits n'ont pas atteint au degré de réputation qu'ils obtiendront sans doute un jour ; mais c'est pour cela même qu'il m'a paru important d'attirer plus particulièrement l'attention du public sur un mérite méconnu et sur des talents mal appréciés. Je croirois n'avoir pas fait un travail inutile, si les pages qu'on vient de lire pouvoient engager quelques esprits raisonnables à rendre plus de justice à un écrivain qui a donné à la morale un langage si noble et un ton si touchant.

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