CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR
RUE DE Ll^PBROn, H' 6.
MDCCCXXÏIT.
PENSÉES DE PASCAL
VIE DE B. PASCAL
ÉcaiTK PAR M"« PÉRIER, SA SOEUR.
MoD frère aaqait à Cleniiont , le 4 9 juin de l'année
4033. Mon père s'appeloit Etienne Pascal , président
en b Coor des Aides, et ma mère Antoinette Begon.
Dès qae mon frère fut en âge qu'on lui pât parler,
i donna des marques d'un esprit extraordinaire par
les petites reparties qu'il faisoit fort à propos , mais
encore pKos par les questions qu'il faisoit sur la na-
tnre des choses , qui surprenoieni tout le monde. Ce
oommencement, qui donnoit de belles espérances , ne
te démentit jamais; car à mesure qu'il croissoit il
logmentoit toujours en force de raisonnement, en
sorte qu'il étoit toujours beaucoup au-dessus de son
Cependant ma mère étant morte dès l'année 4626, que mon frère n'avoit que trois ans , mon p^e se myant seul s'appliqua plus fortement au soin de sa famiae j et comme il n'avoit point d'autres fils que celtii4à , cette qualité de fils unique et les grandes marques d'eqnrit qu'il reconnut dans cet enfent lui (bnnèrent une si grande affection pour lui , qu'il ne pat se résoudre à commetire son éducation à un antre, et se résolut dès-lors à l'instruire lui-même, OQiDine il a Élit; mon frère n'ayant jamais entré dans aucun collège et n'ayant jamais eu d'autre maître fDe mon père.
Eu Tannée 4654 , mon père se retira à Paris, nous y mena tous , et y établit sa demeure. Mon frère, qui a'avoit qœ huit ans , reçut un grand avantage de eette retraite , dans le dessein que mon père avoit de râever ; car il est sans doute qu'il n'auroit pas pu en prendre le même soin dans la province , où l'exercice de sa charge et les compagnies continuelles qui abordoient chez lui l'auroient beaucoup détourné : nais il éloit à Paris dans une entière liberté; U s'y appliqua tout entier, et il eut tout le succès que purent avoir les soins d'un père aussi inteUigent et aussi afiectîonné qu'on le puisse être.
Sa principale maxime dans cette éducation étoit de tenir toujours cet enfant au-dessus de son ouvrage , et ce fut par celte raison qu'il ne voulut point commencer à lui apprendre le latin qu'il n'eût douze ans , afin qu'il le fit avec plus de facilité.
Pendant cet intervalle, il ne le laissoit pas inutile, car il l'entretenoit de toutes les choses dont il le voyoit capable. Il lui faisoit voir en général ce que c'étoit que les langues ; il lui mon^it OQnune on les avoit r^uites en grammaires sous de certaines règles ; que ces règles avoient encore des exceptions qu'on avoit eu soin de remarquer; et qu'ainsi l'on avoit trouvé le moyen par là de rendre toutes les langues communicables d'un pays en un autre.
Cette idée générale lui débrouilloit l'esprit et lui faisoit voir la raison des règles de la grammaire, de sorte que , quand il vint à l'apprendre , il savoit pourquoi il le faisoit , et il s'appliquoit précisément aux choses à quoi il fidloit le plus d'application.
Après ces connoissanoes, mon père lui en donna d'autres; il lui parloit souvent des effets extraordinaires de la nature , comme de la poudre à canon , et d'autres choses qui surprennent quand on les considère. Mon frère prenoit grand plaisir à cet entretien, mais il vouloit savoir la raison de toutes choses; et comme elles ne sont pas toutes connues, lorsque mon père ne les disoit pas , ou qu'il disott celles qu'on allègue d'ordinaire , qui ne sont proprement que des défaites , cela ne 4e contentoit pas : car il a toujours eu une netteté d'esprit admirable pour discerner le faux; et on peut dire que toujours et en toutes choses la vérité a été le seul objet de son esprit , puisque jamais rien ne l'a pu satisfaire que sa connoissance. Ainsi dès son enfance il ne pouvoit se rendre qu'à ce qui lui paroissoit vrai évidemment; de sorte que, quand on ne lui disoit pas de bonnes raisons, il en cherchoit lui-même, et quand il s'étoit attaché à quelque chose , il ne la quittoit point qu'il n'en eût trouvé quelqu'une qui le pût satis&ire. Une fois entre autres quelqu'un ayant frappé à table un plat de faïence avec un couteau , il prit garde que cela rendoit un grand son, mais qu'aussitôt qu'on eut mis la main dessus , cela l'arrêta. Il voulut en même temps en savoir la cause, et cette expérience le porta
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à en faire beaucoup d'antres sur les sons. Il y remarqua tant de choses qu'il en fit un traité à Tâge de douze ans , qui fut trouvé tout à' fait bien raisonné.
Son génie pour la géométrie commença à paroitre lorsqu'il n'avoit encore que douze ans , par une rencontre si extraordinaire , qu'il me semble qu'elle mérite bien d'être déduite en particulier.
Mon père étoit homme savant dans les mathématiques , et avoit habitude par là avec tous les habiles gens en cette science , qui étoient souvent chez lui ; mais comme il avoit dessein d'instruire mon frère dans les langues, et qu'il savoitque la mathématique est une science qui remplit et qui satisfait beaucoup l'esprit , il ne voulut point que mon frère en eût aucune connoissance , de peur que cela ne le rendit négligent pour la latine et les autres langues dans lesquelles il vouloit le perfectionner. Par cette raison il avoit serré tous les livres qui en traitent, et il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa présence; mais cette précaution n'empéchoit pas que la curiosité de cet enfant ne fût excitée, de sorte qu'il priott souvent mon père de lui apprendre la mathématique ; mais il le lui refusoit, lui promettant cela comme une récompense. Il lui promettoit qu'aussitôt qu'il sauroit le latin et le grec, il la lui apprendroit. Mon frère , voyant cette résistance, lui demanda un jour ce que c' étoit que cette science et de quoi on y traitoit; mon père lui dit en général que c' étoit le moyen de faire des figures justes, et de trouver les proportionis qu'elles avoient entre elles, et en même temps lui défendit d'en parler davantage et d'y penser jamais. Mais cet esprit qui ne pouvoit demeurer dans ces bornes , dès qn'U eut cette simple ouverture, que la mathématique donnoit des moyens de faire des figures infailliblement justes, il se mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de récréation; et > étant seul dans une salle où il avoit accoutumé de se divertir, il prenoit du charbon et faîsoit des figures sur des carreaux , cherchant les moyens de faire, par exemple, un cercle parfaitement rond, un triangle dont les c^és et les angles fussent égaux , et les autres choses semblables. Il trouvoit tout cela lui seul; ensuite il cherchoit les proportions des figures entre elles. Mais comme le soin de mon père avoit été si grand de lui cacher toutes ces choses, il n'en savoit pas même les noms. Il fut contraint de se faire luimême des définitions; il appelmt un cercle un rond, une ligne une barre , et ainsi des autres. Après ces définitions il se fit des axiomes , et enfin il fît des démonstrations parfaites; et comme l'on va de l'un à l'antre dans ces choses, il poussa ses recherches si avant , qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième proposition du premier livre d'Eudide. Comme il en étoit là-dessus, mon père entra dans le lieu où il
étoit, sans que mon fkrère l'entendit; il le trouva si fort appliqué , qu'il fut long-temps sans s'apercevoir de sa venue. On ne peut dire lequel fut le plus surpris , ou le fils de voir son père , à cause de la défense expresse qu'il lui en avoit faite, ou du père de voir son fils au milieu de toutes ces choses. Mais la surprise du père fut bien plus grande, lorsque lui ayant demandé ce qu'il faisoit, il lui dit qu'il cherchoit telle chose qui étoit la trente-deuxième proposition du premier livre d'Eudide. Mon père lui demanda ce qui l'avott Êiit penser à chercher cela : il dit que c'étoit qu'il avoit trouvé telle autre chose ; et sur cela lui ayant fait encore la même question, il lui dit encore quelques démonstrations qu'il avoit ^ites; et enfin eu rétrogradant et s'expliqnant toujours par les noms de rond et de barre, il en vint à ses définitions et à ses axiomes.
Mon père fut si épouvanté de la grandeur et de la puissance de ce génie , que sans lui dire mot il le quitta et alla chez M. Le Pailleur, qui étoit son ami intime, et qui étoit aussi très-savant. Lorsqu'il y fut anivé, il y demeura immobile comme un homme transporté. M. Le Pailleur voyant cda , et voyant même qu'il versoit quelques larmes, fut épouvanté, et le pria de ne lui pas celer plus long-temps la cause de son déplaisir. Mon père lui répondit : « Je ne pleure pas d'affliction, mais de joie; vous savez les soins que j'ai pris pom* ôter à mon fils la connoissance de la géométrie, de peur de le détourner de ses autres études : cependant voici ce qu'il a fait.» Sur cela il faii montra tout ce qu'il avoit trouvé, par où l'on pouvoit dire en quelque façon qu'il avoit inventé les mathématiques. M. Le Pailleur ne fut pas moins surpris que mon père l'avoît été , et U lui dit qu'U ne trouvoit pas juste de captiver plus long-temps cet esprit, et de lui cacher encore cette connoissance; qu'il falloit lui laisser voir les livres sans le retenir davantage.
Mon père , ayant trouvé cela à {iropos , lui donna les Éléments d'EucUde pour les lire à ses heures de récréation. Il les vit et les entendit tout seul sans avoir jamais eu besoin d'aucune explication ; et pendant qu'il les voyoit , il composoit, et alloit si avant, qu'il se trouvoit régulièrement aux conférences qui se faisoient toutes les semaines , où tons les habiles gens de Paris s'assembloient pour porter leurs ouvrages, on pour examiner ceux des autres '. Mon frère y tenoit fort bien son rang, tant pour l'examen que pour la production; car il étoit de ceux qui y
> Cette société , dont l'amitié et le goût pour les sciences tôtmoieDt le double lien , se composoit du père Menenne , de Roberval, Mydorge, Carcayi , Le Paillear, et de plusieun «utres savants distingués. Elle fut le berceau de l'Académie royale des Sciences, dont l'autorité souveraine sanctionna l'existence en 1666. (AmÉ-MiiTiif.)
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portoioit le plus souvent des choses nooTelles. On wfsît wavent aussi dans ces asseniblée»-là des pn>positiODs qui étoient envoyées d'Italie^ d'Allemagne et d'antres pays étrangers, et l'on prenoit son avis sur (ont avec autant de soin que de pas un des antres; car il avoit des lumières si vives, qu'il est vmé quelquefois qu'il a découvert des fautes dont les autres ne s'étoient point aperçus. Cependant il a'employoit à cette étude de géométrie que ses heum de récréation; car il apprenoit le latin sur les rigles que mon père lui avoit faites exprès. Mais comme il trouvoit dans cette science la vérité qu'il an si ardemment recherchée , il en étoit si satisfait, qu'il y mettoit son esprit tout entier; de sorte ^, pour peu qu'il s'y appliquât, il y avançoît tellemoit , qu'à l'âge de seize ans il fit un Traité des Cotâfus qui passa pour être un si grand effort d'esprit, fi'on disoit que depuis Archimède on n'avoit rien iH de cette force. Les habiles gens étoient d'avis fi'4Mi les imprimât dès-lors , parcequ'ils disoient qu'encore que œ fut un ouvrage qui seroit toujours aànirable , néanmoins si on l'imprimoit dans le temps que celui qui l'avoit inventé n'avdt encore que seize ans , cette droonstanoe ajouteroit heauooup àsa beaoté : mais comme mon frère n'a jamais eu de pMsîoD pour la réputation, il ne fit pas de cas de eela; et ainsi cet ouvrage n'a jamais été imprimé '. Dorant tous ces temps-là il oontinuoit toujours «rapprendre le latin et le grec; et outre cela, pendait et après le repas , mon père l'entretenoit tantôt de la logique, tantdt de la physique et des autres parties de la philosophie; et c'est tout ce qu'il en a sppfK, n'ayant jamais été au ccdlége ni eu d'autres naltres pour cela non plus que pour le reste. Mon père prenoit un plaisir tel qu'on le peut croire de ces grands progrès que mon frère faisoit dans toutes les sôenees , mais il ne s'aperçut pas que les grandes et nmtinodles applications dans un âge si tendre pouvaient beaucoup intéresser sa santé; et en effet elle eomiença d'être altérée dès qu'il eut atteint l'âge de dix- hait ans. Mais comme les incommodités qn'Q ressentoit alors n'étoient pas encore dans une glande force , eDes ne l'empêchèrent pas de contÎMier toujours dans ses occupations ordinaires , de lorte que oe fut en ce temps^là et à l'âge de dix-neuf an qu'il inventa cette machine d'arithmétique par bqneile on foit nonHWulement toutes sortes de suppoutions sans plume et sans jetons , mais on les &it sans savoir aucune règle d'arithmétique, et sûreté in£ullible.
• Ce Traité des Sections coniques étonaa Deacartes lui- Bine, et ce grand philosopbe s'obetina à le regarder comme ronnage des maîtres de Pascal, ne pouTant croire qu'un en- ■ae H* en fût raoteor. (A. M.)
Cet ouvrage a été considéré comme une chose noiEvefle dans la nature d'avoir réduit en machine une science qui réside tout entière dans l'esprit , et d'avoir trouvé le moyen d'en fan-e toutes les opérations avec une entière certitude , sans avoir besoin de raisonnement. Ce travail le £atigua beaucoup , non pas pour la pensée ou pour le mouvement qu'il trouva sans peine, mais pour faire comprendre aux ouvriers toutes ces choses. De sorte qu'il fut deux ans à le mettre dans cette perfection où il est à présent '.
Mais cette fatigue et la délicatesse on se trouvoit sa santé depuis quelques années , le jetèrent dans des incommodités qui ne l'ont plus qmtté; de sorte qu'il nous disoit quelquefois que depuis l'âge de dix-huit ans il n'avoit pas passé un jour sans douleur. Ces incmnmodités néanmoins n'étant pas toujours dans une ^ale violence ^ dès qu'il avoit un peu de relâche, son esprit se portoit incontinent à chercher quelque chose de nouveau.
Ce fut dans ce temps-là et à l'âge de vingt-trois ans qu'ayant vu l'exp^noe de ToriceUi, il inventa ensuite et exécuta les autres expériences qu'on nomme ses expériences ; celle du vide, qui prouvoit si clairement que tous les effets qu'on avoit attribués
> Ja sœur de Pascal oublie ici une aventure singulière , et qui est cependant la préface indispensable de l'invention du jeune géomètre. En 4638, le gouvernement ayant ordonné des retranchements sur les rentes de l'Hôtel-de- Ville de Paris» Etienne Pascal prit parti contre cette mesure spoliatrice, et Tordre liit donné par le cardinal de Richelieu de l'enfermer à la Bastille. Instruit à temps , il se déroba ft la colère du ministre, et s'enfoit en Auvergne. Vers cette époque, la duchesse d'Ai* guillon voulut faire représenter devant le cardinal une pièce de Scudéry, intitulée : V Amour tyrannique, etjeta les yeux pour l'un des rôles sur Jacqueline Pascal, sœur cadette de Biaise. La pièce lîit représentée le 3 avril 4630, et la jeune fille s'acquitta si bien de son rOle, que le cardinal de Bichelieu lui accorda la grâce de son père, qu'elle avoit osé lui demander dans une supplique en vers. Bien plus , le ministre voulut von* le coupable , et , frappé de ses vastes connoissances , il résolut de l'employer, et lui accorda, peu de temps après, l'intendance de Bouen. Dans l'exercice de cet emploi, qu'il remplit pendant sept années, Etienne Pascal apprit à son fils les opérations de calcul, et ce fut dans l'intention d'abréger ce travail que l'enfant inventa la machine arOhmétique, La combinaison et l'exécution de cette machine, qui exécute mécaniquement tous les calculs sans autre secours que ceux des yeux et de la main, lui donnèrent des peines incroyables, et finirent par altérer sa santé. Étonné de cette découverte, le célèbre Leibnitz voulut encore la perfectionner; mais de nos jours, en Angleterre, on célèbre mécanicien nommé Babbage. suivant toujours la même idée, est parvenu à composer une machine mathématique qui résout les problèmes les plus compliqués, et calcule, comme un géomètre, le mouvement des astres et le retour des éclipses. Ainsi l'invention de Pascal a étéle point de départ de œtte inveatioD prodigieuse. Nous remarquerons que la plupart des découvertes de Pascal avaient un but d'utililé générale. Ainsi il inventa la drouetie, autrement nommée vinaigrette ^ ou chaise roulante traînée à bras d'homme, et le hoquet r ou charrette à longs brancards , qui est une heureuse combinaison du levier et du plan incliné. (A. M.)
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jusque-là à Thorreur du vide , sont causés par la pesanteur de l'air '. Cette occupation fut la dernière où il appliqua son esprit pour les sciences humaines , et quoiqu'il ait inventé la roulette après , cela ne contredit point à ce que je dis ; car il la trouva sans y penser, et d'une manière qui fait bien voir qu'il n'y avoit pas d'application , comme je dirai dans son lieu.
Immédiatement après cette expérience, et lorsqu'il n'avoit pas encore vingt-quatre ans , la providence de Dieu ayant fait naître une occasion qui l'obligea de lire des écrits de piété, Dieu l'éclaira de telle sorte par cette lecture , qu'il comprit parfaitement que la religion chrétienne nous oblige à ne vivre que pour Dieu , et à n'avoir point d'autre objet que lui; et cette vérité lui parut si évidente, si nécessaire et si utile, qu'elle termina toutes ses recherches : de sorte que dès ce temps-là il renonça à toutes les autres connoissances pour s'appliquer uniquement à l'unique chose que Jésus-Christ appelle nécessaire.
Il avoit été jusqu'alors préservé par une protection de Dieu particulière de tous les vices de la jeunesse ; et ce qui est encore plus étrange à un esprit de cette trempe et de ce caractère , il ne s'étoit jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la religion , ayant toujours borné sa curiosité aux choses naturelles. Il m'a dit plusieurs fois qu'il joignoit cette obligation à toutes les autres qu'il avoit à mon père , qui , ayant lui-même un très-grand respect pour la religion, le lui avoit inspiré dès l'enfance, lui donnant pour maximes que tout ce qui est l'objet de la foi , ne le sauroit être de la raison , et beaucoup moins y êti'e soumis. Ces maximes, qui lui étoient souvent réitérées par un père pour qui il avoit une trèsgrande estime , et en qui il voyoit une grande science accompagnée d'un raisonnement fort net et fort puissant, faisoient une si grande impression sur son esprit, que quelques discours qu'il entendit faire aux libertins, il n'en étoit nullement ému; et quoiqu'il fût fort jeune , il les regardoit comme des gens qui
i La pesantear de l'air foi démontrée par l'ingénieiiae eipérienoe dn baromètre, nir le Puy-de-Dôme, expérience faite le 10 septembre 164S. Baillet accuse Pascal d'ingratitude enyers Descartes, et même de plagiat, à propos de cette expérience: mais Baillet a tort, ce qui lui arrive assez sonyent. Voici, en quelques mots, toute l'histoire de cette découverte. Galilée soupçonne la pesanteur de l'air, et le premier nie l'horreur du vide ; Toricelli coqjecture qu'elle prodîdt la suspension de l'eau dans les pompes, à une élévation de trente-deux pieds; enfin Pascal convertit toutes les conjectures en démonstration, en Imaginant l'expérience du Puy-de-Dôme, moyen neuf et décisif , qui ne laissa plus aucun doute sur la pesanteur de l'air. Les deux traités de Pascal sur VÉquUibre de* Liqueurs et sur la Peionteur ds la masse de VAir tarent achevés en l'année «65S: mais ils ne furent imprimés pour la première fois qu'en less. un an après la mort de l'auteur. (A. M.)
étoient dans oe feux principe , que la raison hnmaiiM est au-dessus de toutes choses , et qui ne connoisseni pas la nature de la foi ; et ainsi cet esprit si grand, si vaste et si rempli de curiosités, qui cherchoit avec tant de soin la cause et la raison de tout, étoit cl même temps soumis à toutes les choses de la religion comme un en&nt ; et cette simplicité a régm en lui toute sa vie : de sorte que depuis même qn'i se résolut de ne plus faire d'autre étude que celle d< la religion, il ne s'est jamais appliqué aux question curieuses de la théologie , et il a mis toute la force de son esprit à connoitre et à pratiquer la perfection ai la morale chrétienne, à laquelle il a consaciîé tous la talents que Dieu lui avoit donnés, n'ayant fait autn chose dans tout le reste de sa vie que méditer la loi de Dieu jour et nuit.
Mais quoiqu'il n'eût pas fait une étude particulièn de la scolastique , il n'ignoroit pourtant pas les décisions de TËglise contre les hérésies qui ont été inventées par la subtilité de l'esprit^ et c'est contre œc sortes de recherches qu'il étoit le plus ammé , et Dieu lui doima dès ce temps-là une occasion de faire paroitre le zèle qu'il avoit pour la religion.
n étoit alors à Rouen , où mon |)ère étoit employé pour le service du roi , et il y avoit aussi en ce même temps un homme qui enseignoit une nouvelle philosophie qui attiroit tous les curieux. Mon frère, ayant été pressé d'y aller par deux jeunes hommes de ses amis , y fut avec eux : mais ils furent bien surpris dans l'entretien qu'ils eurent avec cet homme , qu'en leur débitant les principes de sa philosophie, il en tiroit des conséquences sur des points de foi contraires aux décisions de l'Église. Il prouvoit par ses raisonnements que le corps de Jésus-Christ n'étoit pas formé du sang de la sainte Vierge , mais d'une antre matière créée exprès, et plusieurs autres choses semblables. Us voulurent le contredire; mais il demeura ferme dans ce sentiment. De sorte qu'ayant considéré entre eux le danger qu'il y avoit de laisser la liberté d'instruire la jeunesse à un homme qui avoit des sentiments erronés, ils résolurent de l'avertir premièrement , et puis de le dénoncer s'il résistoit à l'avis qu'on lui donnoit. La chose arriva ainsi , car il méprisa cet avis : de sorte qu'ils crurent qu'il étoit de leur devoir de le dénoncer à M. du Bellay, qui faisoit pour lors les fonctions épiscopales dans le diocèse de Rouen , par commission de M. l'archevêque. M. du Bellay envoya quérir cet homme, et, l'ayant interrogé, il fut trompé par ime confession de foi équivoque qu'U lui écrivit et signa de sa main , faisant d'ailleurs peu de cas d'un avis de cette importance , qui lui étoit donné par trois jeunes hommes.
Cependant aussitôt qu'ils virent cette confession de foi , \\& connurent ce défout ; ce qui les obligea d'aller
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Irtmfier à Gafllon M. rarcherêque de Rouen , qui , aymt examiné toutes ces choses, les trouva si importantes , qu*îl écrivit une patente à son conseil , et donna on ordre exprès à M. du Bellay de faire rétncter cet homme sur tous les points dont il étoit Kcnsé, et de ne recevoir rien de lui que par la commonicatîon de ceux qui l'avoient dénoncé. La chose ht exécutée ainsi , et il comparut dans te conseil de H. Farchevêque, et renonça à tous ses sentiments : et on peut éîre que ce fut sincèrement; car il n'a jafflâs témoigné de fiel contre ceux qui lui avoient Qosé cette affaire : ce qui fait croire qu'il étCHt luimême trompé par les fausses conclusions qu'il tiroit de ses faux principes. Aussi étoit-il bien certain qu'on n'a?oit en en cela aucun dessem de lui nuire, ni (f autre vue cpie de le détromper par lui-même, et fempécher de séduire les jeunes gens qui n'eussent pas été capables de discerner le vrai d'avec le faux ans des questions si subtiles. Ainsi cette affaire se tennina doucement; et mon frère continuant de diercher de plus en plus le moyen de plaire à Dieu , cet amour de la profession chrétienne s'enflamma de tdle sorte dès l'âge de vingt-quatre ans, qu'il se répuidoît sur tonte sa maison. Mon père même n'ayant pas de honte de se rendre aux enseignements de son fib, mibrassa pour lors une manière de vie plus oacte par la pratique continuelle des vertus jusqu'à sa mort, qui a été tout-à-fait chrétienne; et ma sœur qoi avoit des talents d'esprit tout extraordinaires , et qoi étoit dès son enfonce dans une réputation où peo de filles parviennent, fut tellement touchée des iscoors de mon frère , qu'elle se résolut de renoncer à tous ces avantages qu'elle avoit tant aimés jusqu'alors, pour se consacrer à Dieu tout entière, eontme elle a fait depuis , s'étant fait religieuse ' dans une nnaîson très sainte et très austère , où elle a tôt on si bon usage des perfections dont Dieu l'avoit crnée, qn*on l'a trouvée digne des emplois les plus difficiles, dont elle s'est toujours acquittée avec toute la fidâité imaginable, et où elle est morte saintement le 4 octobre 1664 , âgée de trente-six ans.
Cependant mon frère , de qui Dieu se servoit pour opérer tons ces biens , étoit travaillé par des maladies eontinaelles et qui alloient toujours en augmentant. Mais comme alors il ne connoissoit pas d'autre science qoe la perfection , il trouvoit une grande différence entre cdie-là et celle qui avoit occupé son esprit jusqu'alors ; car au lieu que ses indispositions retardoient le progrès des autres , celle-ci au contraire le perfectionnoit dans ces mêmes indispositions par la patience admirable avec laquelle il les souffroit. Je me contenter», pour le faire voir, d'en rapporter un exemple..
' A Port-Boyal.
Il avoit entre autres incommodités celle de ne pouvoir rien avaler de liquide , à moins qu'il ne fût chaud ; encore ne le pouvoit-il foire que goutte à goutte : mais conune il avoit outre cela une douleur de t,ête insupportable, une chaleur d'entrailles excessive et beaucoup d'autres maux, les médecins lui ordonnèrent de se purger de deux jours l'un durant trois mois; de sorte qu'il fallut prendre toutes ces médecines , et pour cela les faire chauffer et les avaler goutte à goutte : ce qui étoit un véritable supplice , et qui foisoit mal au cœur à tous ceux qui étoient auprès de lui, sans qu'il s'en soit jamais plaint.
La continuation de ces remèdes, avec d'autres qu'on lui fit pratiquer, lui apportèrent quelque soulagement, mais non pas une santé parfaite ; de sorte que les médecins crurent que pour la rétablir entièrement il falloit qu'il quittât toute soite d'application d'esprit, et qu'il cherchât autant qu'il pourroit les occasions de se divertir. Mon frère eut quelque peine à se rendre à ce conseil , parcequ'il y voyoit du danger : mais enfin il le suivit, croyant être obligé de faire tout ce qui lui seroit possible pour remettre sa santé, et il s'imagina que les divertissements honnêtes ne pourroient pas lui nuire; et ainsi il se mit dans le monde. Mais quoique par la miséricorde de Dieu il se soit toujours exempté des vices , néanmoins conune Dieu l'appeloit à une plus grande perfection , il ne voulut pas l'y laisser, et il se servit de ma sœur pour ce dessein ; comme il s' étoit autrefois servi de mon frère lorsqu'il avoit voulu retirer ma sœur des engagements où elle étoit dans le mondic.
Elle étoit alors religieuse , et elle menoit une vie si sainte , qu'elle édifioit toute la maison : étant en cet état, elle eut de la peine de voir que celui à qui elle étoit redevable, après Dieu, des grâces dont elle jouissoit , ne fût pas dans la possession de ces grâces ; et conune mon frère la voyoit souvent, elle lui en parloit souvent aussi , et enfin elle le fit avec tant de force et de douceur, qu'elle lui persuada ce qu'il lui avoit persuadé le premier, de quitter absolument le monde; en sorte qu'il se résolut de quitter tout-àfait toutes les conversations du monde, et de retrancher toutes les inutilités de la vie au péril même de sa santé, parcequ'il crut que le salut étoit préférable à toutes choses.
Il avoit pour lors trente ans , et il étoit toujours infirme ; et c'est depuis ce temps-là qu'il a embrassé la manière de vivre où il a été jusqu'à la mort '.
< n y a ici une assez longue lacune ; Mme périer ne parle ni des Prof>ineiale* t qui parurent trois ans plus tard, en I69ft. ni des questions proposées à Pascal par Fennat, etdiscufées dans les lettres de ces deux grands géomètres, et qui avoient produit en 1654 le Traité du triangle arithméUque; ouvrage tr^
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tODtes 868 coni]oi88aiioes , il ne s'avisa pas seulement de les écrire; néanmoins en ayant parlé par occasion à une personne à qui il devmt toute sorte de déférence, et par respect et par reconnoissance de l'affection dont il l'honoroit , cette personne, qui est aussi considérable par sa piété que par les éminentes qualités de son esprit et par la grandeur de sa naissance, ayant formé sur cela un dessein qui ne regardoit que la gloire de Dieu, ti-ouva à propos qu'il en usât comme il fît, et qu'ensuite il le fit imprimer.
Ce fut seulement alors qu'il l'écrivit, mais avec une précipitation extrême, en huit jours; car c'étoit en même temps que les imprimeurs travailloient, fournissant à deux en même temps sur deux différents traités, sans que jamais il en eût d'autre copie que celle qui fut faite pour l'impression; ce qu'on ne sut que six mois après que la chose fiit trouvée.
Cependant ses infirmités continuant toujours sans lui donner un seul moment de relâche , le réduisirent , comme j'ai dit , à ne pouvoir plus travailler et à ne voir quasi personne. Mais si elles l'empêchèrent de servir le public et les particuliers, elles ne furent point inutiles pour lui-même , et il les a souffertes avec tant de paix et tant de patience, qu'il y a sujet de croire que Dieu a voulu achever par là de le rendre tel qu'il le vouloit pour paroitre devant lui : car durant cette longue maladie il ne s'est jamais dé-* tourné de ces vues , ayant toujours dans l'esprit ces deux grandes maximes, de renoncer à tout plaisir et à toute superfluilé. Il les pratiquoit dans le plus fort de son mal avec une vigilance continuelle sur ses sens , leur refusant absolument tout ce qui leur étoit agréable : et quand la nécessité le conlraignoit à faire quelque chose qui pouvoit lui donner quelque satisfaction, il avoit une adresse merveUleuse pour en détourner son esprit, afin qu'il n'y prit point de part : par exemple, ses continuelles maladies l'obligeant de se nourrir délicatement, il avoit un soin très grand de ne point goûter ce qu'il mangeoit, et nous avons pris garde que, quelque peine qu'on prit à lui chercher quelque viande agréable , à cause des dégoûts à quoi il étoit sujet , jamais il n'a dit : Voilà qui est bon ; et encore lorsqu'on lui servoit quelque chose de nouveau selon les saisons, si l'on lui demandoit après le repas s'il l'avoit trouvé bon, il disoit simplement : Il falloit m'en avertir devant, et je vous avoue que je n'y ai point pris garde; et lorsqu'il
PaMal destiooU son ouvrage ; il yonloit lear prouver par la aolu^ tion d'un proUème Tainement chercbé Jusqu'à lui, que le même écrivain qui avoit entrepris de les éclairer sur la foi aurait pn les instruire même dans les sciences abstraites, objet de leurs plus profondes méditations. ( Koytz le i^cit de l'examen et du Jugement des écrits envoyés pour les prix attachés à la solution des problèmes concernant là cydoîde , tome v des Œuvre* de Pascal, ) (A. V.)
arrivoit que quelqu'un admiroit la bonté de quelque viande en sa présence, il ne le pouvoit souffrir; il appeloit cela être sensuel, eticore même que ce ne fût que des choses commîmes; parcequ'il disoit que c'étoit une marque qu'on mangeoit pour contenter le goût, ce qui étdt toujours mal.
Pour éviter d'y tomber, il n'a jamais voulu permettre qu'on lui fît aucune sauce ni ragoût, non pas même de l'orange et du verjus ni rien de tout ce qui excite l'appétit , quoiqu'U aimât naturellement toutes ces choses. £t pour se tenir dans des bornes réglées, il avoit pris garde, dès le commencement de sa retraite , à ce qu'il falloit pour son estomac; et depuis cela il avoit réglé tout ce qu'il devoit manger; en sorte que quelque appétit qu'il eût, il ne passoit jamais cela ; et quelque dégoût qu'U eût, il falloit qu'il le mangeât; et lorsqu'on lui demandoit la rdson pourquoi il se con^aignoit amsi, il répondoit que c'étoit le besoin de l'estomac qu'il falloit satis&ire, et non pas l'appétit.
La mortification de ses sens n'alloit pas seulement à se retrancher tout ce qui pouvoit leiu' être agréable, mais encore à ne leur rien refuser, par cette raison qu'il pourroit leur déplaire, soit par sa nourriture, soit par ses remèdes. Il a pris quatre ans durant des consommés sans en témoigner le moindre dégoût ; il prenoit toutes les choses qu'on lui ordonnoit pour sa santé, sans aucune peine , quelque difficiles qu'elles fussent : et lorsque je m'étomiois de ce qu'il ne témoignoit pas la moindre répugnance en les prenant , il se moquoit de moi , et me disoit qu'il ne pouvoit pas comprendre lui-même comment on pouvoit témoigner de la répugnance quand on prenoit une médecine volontairement, après qu'on avoit été averti qu'elle étoit mauvaise , et qu'il n'y avoit que la violence ou la surprise qui dussent produire cet effet. C'est en cette manièi'e qu'il travailloit sans cesse à la mortification.
Il avoit un amour si grand pour la pauvreté, qu'elle lui étoit toujours présente; de sorte que dès qu'il vouloit entreprendre quelque chose, ou que quelqu'un lui demandoit conseil , la première pensée qui lui venoit en l'esprit , c'étoit de voir si la pauvreté pouvoit être pratiquée. Une des choses sur lesquelles il s'examinoit le plus, c'étoit cette fantaisie de vouloir exceller en tout, comme de se servir en toutes choses des meilleurs ouvriers, et autres choses semblables. Il ne pouvoit encore souffrir qu'on cherchât avec soin toutes ses commodités , comme d'avoir toutes choses près de soi; et mille autres choses qu'on fait sans scrupule, parcequ'on ne croit pas qu'il y ait du mal. Mais il n'en jugeoit pas de même , et nous disoit qu'il n'y avoit rien de si capable d'éteindre l'esprit de pauvreté, comme cette recherche
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corleiBede ses oommodités, de cette bienséance qui
porte à Toniolr toujours avmr du meilleur et du
oneox fidt ; et il nous disoît que pour les ouvriers, il
idloît toujours choisir les plus pauvres et les plus
gens de tiien, et non pas cette excellence qui n'est
jamais nécessaire, et qui ne sanroit jamais être utile.
Ds'écrioît quelquefois : Si j'avois le cœur aussi pau-
ne que l'esprit, je serois bien heureux ; car je suis
menreîlleiisement persuadé que la pauvreté est un
grand moyen pour foire son salut.
Cet amour qu'il avdt pour la pauvreté le portoit à «wr les pauvrep avec tant de tendresse, qu'il n'a jamais pu refuser l'aumône , quoiqu'il n'en fit que de m nécessaire , ayant peu de bien , et étant obligé de faire one dépense qui excédoit son revenu, à cause de ses infirmitésw Mais lorsqu'on lui vouloit reprélenter cda, quand il fiaisoit quelque aumône considàaMe, il se fâchoit, etdisoit : J'ai remarqué une dKKe, que, quelque pauvre qu'on soit, on laisse toujours quelque chose en mourant; ainsi il fermoit la booche : et il a été quelquefois si avant, qu'il s'est réduit à prendre de l'argent au change, pour avdr dooné aux pauvres tout ce qu'il avoit, et ne voulant (M après cela importuner ses amis.
Dès que l'affaire des carrosses fut établie, il me et qu'il voaloit demander mille francs par avance svsa part à des fermiers avec qui l'on tra^oit , si foD pouvoit demeurer d'accord avec eux, parce- ^'ib éCoient de sa connoissance , pour envoyer aux porres de Blois; et comme je lui disois que l'affaire a'éloit pas assez sûre pour cela , et qu'il falloit attendre à une antre année, il me fit tout aussitôt cette iqMnse : Qu'il ne voyoit pas un grand inconvénient i cda , parceque s'ils perdoient, il le leur rendroit de son b^ , et qu'il n'avoit garde d'attendre à une atre année , parceque le besoin étoit trop pressant pour difliérer la charité. Et comme on ne s'accordoît \m avec ces personnes , il ne pat exécuter cette résohtfkn, par laquelle il nous faisoit voir la vérité de ce qa'fl nous avoit dit tant de fois , et qu'il ne souhaitoit amir do bien que pour en assister les pauvres, puis- 9fCfSk même temps que Dieu lui donnoit l'espérance #cn avw, il commençoit à le distribuer par avance , avant même qu'il en fût assuré.
Sa diarité envers les pauvres avoit toujours été flort grande , mais elle étoit si fort redoublée à la fin de a vie y que je ne pouvois le satisfaire davantage fK de l'en entretenir. Il m'exhortoit avec grand flin depuis quatre ans à me consacrer au service des et à y porter mes enfiints. Et quand je loi qpie je craignob que cela ne me divertit du de ma Êimille , il me disoit que ce n'étoit que de bonne vdonté, et que comme il y a divcn degrés dans celte vertu, on peut bien la prati-
quer en sorte que cela ne nuise point aux afUsiires domestiques. Il disoit que c'étoit la vocation générale des chrétiens, et qu'il ne falloit point de marque particulière pour savoir si on y étoit appelé , parceque cela étoit certain; que c'est sur cela que Jésus- Christ jugera le monde; et que quand on considéroit quels seule omission decette vertu est cause de la damnation, Cetteseulepenséeseroitcapablede nous porter à nous dépouiller de tout , si nous avions de la foi. Il nous disoit encore , que la fréquentation des pauvres est extrêmement utile , en ce que voyant continuellement les misères dont ils sont accablés , et que même dans l'extrémité de leurs maladies ils manquoient des choses les plus nécessaires , qu'après cela il faudrait être bien dur pour rtfe pas se priver volontairement des commodités inutÛes, et des ajustements superflus.
Tous ces discours nous exciloient et nous portoient quelquefois à faire des propositions pour trouver des moyens pour des règlements généraux qui pourvussent à toutes les nécessités; mais il ne trouvoit pas cela bon , et il disoit que nous n'étions pas appelés au général , mais au particulier, et qu'il eroyoit que la manière la plus agréable à Dieu étoit de servir les pauvres pauvrement, c'est-à-dire chacun selon son pouvoir, sans se remplir l'esprit de ces grands desseins qui tiennent de cette excellence dont il blâmoit la recherche en toutes choses. Ce n'est pas qu'il trouvât mauvais l'établissement del hôpitaux généraux; au contraire il avoit beaucoup d'amour pour cela, comme il l'a bien témoigné par son testament; mais il disoit que ces grandes entreprises étoient réservées à de certaines personnes que Dieu destinoil à cela , et qu'il conduisoit quasi visiblement ; mais que ce n'étoit pas la vocation générale de tout le monde ^ conune l'assistance journalière et particulière des pauvres.
Voilà une partie des instructions qu'il nous donnoit pour nous porter à la pratique de cette vertu qui tenoit une si grande place dans son cœur ; c'est un petit échantillon qui nous fait voir la grandeur de sa charité. Sa pureté n'étoit pas moindre , et il avoit un si grand respect pour cette vertu , qu'il étoit continuellement en garde pour empêcher qu'elle ne fût blessée ou dans lui ou dans les autres, et il n'est pas croyable combien il étoit exact sur ce point. J'en étois même dans la crainte; car il trouvoit à redire à des discours que je faisois , et que je croyois très innocents , et dont il me feisoit ensuite voir les défauts, que je n'aurois jamais connus sans ses avis. Si je disois quelquefois par occasion que j'avois vu une belle femme, il se fàchoit, et me disoit qu'il ne falloit jamais tenir ce discours devant des laquais ni des jeunes gens , parceque je ne savois pas quelles pensées
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je poorroifl exciter par là eo eux. Il ne poavoît souffrir aussi les caresses que je reeerois de mes en&BlSy et il me disoH qu'il falloit les en désacooatumer, et que cela ne pouvoit que leur nuire : et qu'on leur pouvoit témoigner de la tendresse en mille autres manières. Voilà les instructions qu'il me donnoit làdessus; et voilà quelle étoit sa vigilance pour la conservation de la pureté dans lui et dans les autres.
Il lui arriva une rencontre, environ trois mois avant sa mort, qui en fut une preuve bien sensible, et qui fait voir en même temps la grandeur de sa charité : conmie il revenoit un jour de la messe de Saint-Sulpice, il vint à lui une jeune fille d'environ quinze ans (fort belle) qui lui demanda l'aumône; il fut touché de voir cette personne exposée à un danger si évident ; il lui demanda qui elle éloit , et ce qui l'obligeoit ainsi à demander l'aumône; et ayant su qu'elle étoit de la campagne , et que son père étoit mort , et que sa mère étoit tombëe malade , on l'avoit portée à THôtel-Dieu ce jour-là même, il crut que Dieu la lui avoit envoyée aussitôt qu'elle avoit été dans le besoin; de sorte que dès l'heure même il la mena au séminaire , où il la mit entre les mains d'un bon prêtre à qui il donna de l'argent, et le pria d'en prendre soin et de la mettre en quelque condition où elle pût recevoir.de la conduite à cause de sa jeunesse, et où elle fût en sûreté de sa personne. Et pour le soulager dans ce soin, il lui dit qu'il lui enverroit le lendemain une femme pour lui acheter des habits et tout ce qui lui seroit nécessaire pour la mettre en état de pouvoir servir une maltresse. Le lendemain il lui envoya une femme qui travailla si bien avec ce bon prêtre,- qu'après l'avoir fait habiller, ils la mirent dans une bonne condition. Et cet ecclésiastique ayant demandé à cette femme le nom de celui qui faisoit cette charité, elle lui dit qu'elle n'avoit point charge de le dire , mais qu'elle le viendroit voir de temps en temps pour pourvoir avec lui aux besoins de cette fille , et il la pria d'obtenir de lui la permission de lui dire son nom : Je vous promets, dit-il, que je n'en parierai jamais pendant sa vie; mais si Dieu permettoit qu'il mourût avant moi , j'aurois de la consolation de publier cette action : car je la trouve si belle , que je ne puis souffrir qu'elle demeure dans l'oubli. Ainsi par cette seule rencontre ce bon ecclésiastique, sans le connoitre, jogeoit combien il avoit de charité et d'amour pour la pureté. Il avoit une extrême tendresse pour nous; mais celte affection n'alloit pas jusqu'à l'attachement. Il en donna une preuve bien sensible à la mort de ma sœur, qui précéda la sienne de dix mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle il ne dit rien, sinon , Dieu nous fasse la grâce d'aussi bien mourir : et il s'est toujours depuis tenu dans une soumission
admirable aux ordres de la providence de Dieu , san» faire jamais réflexion que sur les grandes grâces que Dieu avoit faites à ma sœur pendant sa vie , et les circonstances du temps de sa mort , ce qui lui feisoil dire sans cesse : Bienheureux ceux qui meurent, poorvu qu'ils meurent au Seigneur ! Lorsqu'il me voyott dans de contiimelles afflictions pour cette perte que je ressentois si fort, il se fichoit, et me disoit que cela n'étoit pas bien , et qu'il ne falloit pas avoir ces sentiments pour la mort des justes , et qu'il falloit au contraire louer Dieu de ce qu'il l'avoit si fort récompensée des petits services qu'elle lui avoil rendus.
C'est ainsi qu'il falloit voir qu'il n'avoit nulle attache pour ceux qu'il aimoit ; car s'il eût été capable d'en avoir, c'eût été sans doute poiu- ma sœur, parceque c'étoit assurément la personne du monde qu'il aimoit le plus. Mais il n'en demeuroit pas là; car nonseulement il n'avoit point d'attache pour les antres , mais il ne vouloit point du tout que les autres en eussent pour lui. Je ne parle pas de ces attaches criminelles et dangereuses : car cela est grosûer, et tout le monde le voit bien; mais je parle de ces amitiés les plus innocentes; et c'étoit une des choses sur laquelle il s'observoit le plus régulièrement, afin de n'y point donner de sujet, et même pour l'empêcher : et comme je ne savois pas cela , j'étois toute surprise des rebuts qu'il me faisoit quelquefois , et je le disois à ma sœur, me plaignant à elle que mon frère ne m'aimoit pas , et qu'il sembloit que je lui feîsois de la peine , lors même que je lui rendois mes services les plus affectionnés dans ses infirmités. Ma sœur me disoit là-dessus que je me trompois, qu'elle savoit le contraire; qu'il avoit pour moi une affection aussi grande qoe je le pouvois souliaiter. C'est ainsi que ma sœur remettoit mon esprit, et je ne tardois guère à en voir des preuves; car aussitôt qu'il se présentoit quelque occasion où j'avois besoin du secours de mon frère, il l'embrassoit avec tant de soin et de témoignage d'affection , que je n'av<Hs pas lieu de douter qu'il ne m'aimât beaucoup; de sorte que j'attribuois au chagrin de sa maladie les manières froides dont il recevoit les assiduités que je lui rendois pour le désennuyer, et cette énigme ne m'a été expliquée que le jour même de sa mort, qu'une personne des plus considérables par la grandeur de son esprit et de sa piété, avec qui il avoit eu degrandes communications sur la pratique de la vertu, me dit qu'il lui avoit donné cette instruction entre autres , qu'il ne souffrit jamais de qui que ce fût, qu'on l'aimât avec attachement; que c'étoit une faute sur laquelle on ne s'e;[amine pas assez, parce qu'on n'en conçoit pas assez la grandeur et qu'on ne oonsidéroit pas qu'en fomentant et souffrant ces atta-
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ctaneolB, on oocapoit un cœur qui ne deToit être qu'à Dieu seal : que c'étoit lai faire un larcin de la eboBe du monde qui lui étoit la plus précieuse. Nous avons bien m ensuite que ce principe étoit bien ivant dans son cœur; car pour l'avoir toujours présent, il TaToit écrit de sa, main sur un petit papier séparé où il y avoit ces mots : « Il est injuste qu'on c s'attache, quoiqu'on le fasse avec plaisir et vokm- € uirement : je tromperois ceux en qui je ferois a naître ce désir, car je ne suis la fin de personne , c et o'ai de quoi le satisfaire. Ne suis-je pas prêt à € nmnir? et ainsi l'objet de leur attachement mourra
• donc ? Coaune je serois coupable de faire croire « ime fiiusseté, quoique je la persuadasse doucement, « qu'on la crôt avec plaisir, et qu'en cela on me fit
< plaisir : de même je suis coupable si je me fais ■ aimer , et si j'attû^ les gens à s'attacher à moi , je i dois avertir ceux qui seroient prêts à consentir au
< mensonge, qu'ils ne le doivent pas croire, quelque
• aiantage qu'il m'en revienne, et de même qu'ils
• ne doivent pas s'attacher à moi, car il fout qu'ils
< lussent leur vie et leurs soins à plaire à Dieu et
< i le chercher. »
Voilà de quelle manière il s'instruisoit lui-même,
et oomme il pratiquoit si bien ses instructions , que j*jarob été trompée moi-même. Par ces marques fKDoos avons de ses pratiques, qui ne sont venues iDotreeonnoissance que par hasard, on peut voir aK partie des lumières que Dieu lui donnoit pour la perfection de la vie dirélienne.
n avoit un si grand zèle pour la gloire de Dieu , qi'fl ne pouvoit souffrir qu'elle fût violée en que» que œ nit; c*est ce qui le rendoit si ardent pour le servîte du roi, qu'il résistoit à tout le monde lors des mriiics de Pans , et toujours depuis il appeloit des frétâtes, toutes les raisons qu'on donnoit pour ex- CKer o^te rébellion; et il disoit que dans un état établi en république comme Venise, c'étoit un gmd mal de contribuer à y mettre un i*oi , et opprinKr la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée ; flBBs que égais un état où la puissance royale est établie, on ne pouvoit violer le respect qu'on lui doit, qoepar oife espèce de sacrilège; puisque c'est non- «■kment une image de la puissance de Dieu , mais ve participation de cette même puissance, à laqKlle on ne pouvoit s'opposer sans résister visibleà l'ordre de Dieu; et qu'ainsi l'on ne pouvoit exagérer la grandeur de cette faute, outre qi'eile est toujours accompagnée de la guerre civile, qn est le plus grand péché que l'on puisse commettre la charité du prochain. Et il observoit cette si sincèrement , qu'il a refusé dans ce tempslà des avantages très considérables pour n'y pas mann disoit ordinairement qu'il avoit un aussi
grand éloignement pour ce pédié-lâ , que pour assassiner le monde ou pour voler sur les grands chemins; et qu'enfin il n'y avoit rien qui fût plus contraire à son naturel , et sur quoi il fât moins tenté.
Ce sont là les sentiments où il étoit pour le service du roi : aussi étoit-il irréconciliable avec ceux qui s'y opposoient ; et ce qui faisoit voir que ce n'éloit pas par tempérament ou par attachement à ses sentiments , c'est qu'il avoit une douceur admirable pour ceux qui l'offensoient en particulier. £n sorte qu'il n'a jamais fait de différence de ceux-là d'avec les autres, et il oublioit si absolument ce qui ne regardoit que sa personne , qu'on avoit peine à l'en faire souvenir, et il falloit pour cela circonstancier les choses. Et comme on admiroit quelquefois cela , il disoit : Ne vous en étonnez pas, ce n'est pas par vertu, c'est par oubli réel, je ne m'en souviens point dû tout. Cependant il est certain qu'on voit par là que les offenses qui ne regardoient que sa personne ne lui faisoient pas de grandes impressions, puisqu'il les oublioit si facilement; car il avoit une mémoire si excellente, qu'il disoit souvent qu'il n'avoit jamais rien oublié des choses qu'il avoit voulu retenir.
n a pratiqué cette douceur dans la pratique des choses désobligeantes jusqu'à la fin, car peu de temps avant sa mort, ayant été offensé dans une partie qui lui étoit fort sensible, par une personne qui lui avoit de grandes obligations, et ayant en même temps reçu un service de cette personne , il la remercia avec tant de compliments et de civilités, qu'il en étoit excessif: cependant ce n'étoit pas par oubli, puisque c'étoit dans le même temps; mais c'est qu'en efiet il n'avoit point de ressentiment pour les offenses qui ne regardoient que sa personne.
Toutes ces inclinations dont j'ai remarqué les particularités se verront mieux en abrégé par une peinture qu'il a faite de lui-même dans un petit papier écrit de sa main en cette manière :
« J'aime la pauvreté , parce que Jésus - Christ l'a « aimée. J'aime les biens, parce qu'ils donnent « moyen d'en assister les misérables. Je garde la fidéa lité à tout le monde. Je ne rends pas le mal à ceux a qui m'en font, mais je leur souhaite une condition <c pareille à la mienne , où l'on ne reçoit pas le mal ' « ni le bien de la plupart des hommes. J'essaie tt d'être toujours véritable, sincère, et fidèle à tous a les hommes, et j'ai une tendresse de cœur pour « ceux que Dieu m'a unis plus étroitement; et soit a que je sois seul ou à la vue des hommes , j'ai en: a toutes mes actions la vue de Dieu qui les doitju- « ger , et à qui je les ai toutes consacrées. Yoili « quels sont mes sentiments , et je bénis tous les a jours de ma vie mon Rédempteur qui les a mis en « moi , et qui d'un homme plein die foiblesse , de
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a misère, de concupiscence, d'orgueil et d'ambia tion , a fait un homme exempt de tous ces maux <c par la force de la grâce à laquelle tout en est dû , a n'ayant de moi que la misère et l'horreur. »
n s'étoit ainsi dépeint lui-même, afm qu'ayant continuellement devant les yeux la voie par laquelle Dieu le conduisoiC, il ne pût jamais s'en détourner. Les lumières extraordinaires, jointes à la grandeur de son esprit, n'empêchoient pas une simplicité merveilleuse qui paroissoit dans toute la suite de sa vie , et qui le rendoit exact à tout^ les pratiques qui regardoient la religion. Il avoit un amour sensible pour tout l'office divin, mais surtout pour les petites heures-, parce qu'elles sont composées du psaume 148, dans lequel il trouvoit tant de choses admirables , qu'il sentoit de la délectation à le réciter. Quand il s'entretenoit avec ses amis de la beauté de ce psaume, il se transportoit en sorte qu'il paroissoit hors de luimême ^ et cette méditation i'avoit rendu si sensible à toutes les choses par lesquelles on tâche d'honorer Dieu , qu'il n'en négligeoit pas une. Lorsqu'on lui envoyoit des billets tous les mois, comme on fait en beaucoup de lieux, il les recevoit avec un respect admirable ; il en récitoit tous les jours la sentence ; et dans les quatre dernières années de sa vie, comme il ne pouvoit travailler, son principal divertissement étoit d'aller visiter les églises où il y avoit des reliques exposées , on quelque solennité ; et il avoit pour cela un almanach spirituel qui l'instruisoit des lieux où il y avoit des dévotions particulières^ et il faisoit tout cela si dévotement et si simplement, que ceux qui le voyoient en étoient surpris : ce'qui a donné lieu à cette belle parole d'une personne très vertueuse et très éclairée : Que la grâce de Dieu se fait connoitre dans les grands esprits par les petites choses , et dans les esprits communs par les grandes.
Cette grande simplicité paroissoit lorsqu'on lui parloit de Dieu , ou de lui-même ; de sorte que la veille de sa mort , un ecclésiastique qui est un homme d'une très grande science, et d'une très grande vertu , l'étant venu voir, comme il I'avoit souhaité, et ayant demeuré une heure avec lui , il en sortit si édifié , qu'il me dit : Allez , consolez-vous ; si Dieu l'appelle , vous avez bien sujet de le louer des grâces qu'il lui fait^ j'avois toujours admiré beaucoup de grandes choses en lui, mais je n'y avois jamais remarqué la grande simplicité que je viens de voir : cela est incomparable dans un esprit tel que le sien, je voudrois de tout mon cœur être en sa place.
Monsieur le curé de Saint - Etienne *^ qui l'a vu dans sa maladie, y voyoit la même chose , et dtsoit à toute heure : C'est un enfant: il est hnmMe , il est
* G'étoit le père Beurrier, dc|ftii%^l)bé de Sainte^eneriève.
soumis comme un enfent. C'est par cette même simplicité qu'on avdt une liberté tout entière pour l'avertir de ses défiiuts, et il se rendoit aux avis qu'en lui donnoit , sans résistance. L'extrême vivacité de son esprit le rendoit quelquefois si impatient , qn'on avoit peine à le satisfaire ; mais quand on l'avertîssoit, ou qu'il s'apercevoit qu'il avoit fâché quelqu'un dans ses impatiences , il réparoit incontinent cela par des traitements si doux et par tant de bienfeits, que jamais il n'a perdu l'amitié de personne par là. Je tâche tant que je puis d'abréger , sans cela j'aurois bien des particularités à dire sur chacune des choses que j'ai marquées ^ mais comme je ne veux pas m'étendre , je viens à sa dernière maladie.
Elle commença par un dégoût étrange qui lui prit deux mois avant sa mort : son médecin lui conseilla de s'abstenir de manger du solide, et de se pni^r ; pendant qu'il étoit en cet état , il fit une action de charité bien remarquable. Il avoit chez loi un bonhomme avec sa femme et tout son ménage , à qui il avoit donné tine chambre, et à qui il foumissoit du bois, tout cela par charité^ car il n'en tiroit point d'autre service que de n'être point seul dans sa maison. Ce bonhomme avoit un fils, qui étant tombé malade, en ce temps-là, de la petite-vérole, mon frère , qui avoit besoin de mes assistances , eut peur queje n'eusse de l'appréhension d'aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l'obligea à penser de se séparer de ce malade; mais comme U craignoit qu'il ne fût en danger si on le transportoit en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu'il fût déjà fort mal , disant : Il y a moins de danger pour moi dans ce cliangement de demeure, c'est pourquoi il faut que ce soit moi qui quilte. Ainsi U sortit de sa maison le 29 juin , pour venir chez nous , et il n'y rentra jamais; car trois jours après il commença d'être attaqué d'une colique très violente qui lui ôtoit absolument le sommeil. Ma» comme il avoit unegrande force d'esprit et un grand courage, il endurcit ses douleurs avec une patience admirable. Il ne laissoit pas de se lever tous les jours et de prendre luimême ses remèdes, sans vouloir soufTrir qu'on luîrendft le moindre service. Les médecins qui le traitoient voyoient que ses douleurs étoient considéraliles ; mais parce qu'il avoit le pouls fort bon , sans aucune altération ni apparence de fièvre , ils assnroient qu'il n'y avoit aucun péril , se servant même de ces mots : Il n'y a pas la moindre ombre de danger. Nonobstant ce discours , voyant que la continuation de ses douleurs et de ses grandes veilles Fa^biblissoit , dès le quatrième jour de sa colique, et avant même que d'être alité il envoya quérir M. le curé et se confessa. Cela fit du bruit parmi ses amis, et on obligea quelques uns de le venir voir, tout épouvantés d'appré-
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hcBsbii. Les inédediis mêmes en ftirent si surpris , <|u*îls ne purent s'empéchei; de le témoigner, disant qne c'éloit one marque d'appréhension à quoi ils ne s'attendoîent pas de sa pari. Mon frère voyant Témotîooque cela avoit causé, en fut fâché et me dit: y tasse voulu communier; mais puisque je vois qu'on est surpris de ma confession, j'aurois peur qu'on ne k (ni davantage; c'est pourquoi il vaut mieux dififém. M. le curé ayant été de cet avis, il ne communia pas. Cependant son mal contînuoit, et comme M. le corélevenoit voir de temps en temps par visite, il ne perdoit pas une de ces occasions pour se confesser, et n'en disoit rien, de peur d^effrayer le monde , parce que les médecins assuroient toujours qu'il n'y i¥«t nul danger à sa maladie ; et en effet il y eut quelque diminution en ses douleurs, ensorte qu'il se kmi quelquefois dans sa chambre. Elles ne le quittèrent jamais néanmoins tout-à-fait , et même elles rerenoieiU quelquefois, et il maigrissoit aussi beauonp, ce qui n'effrayoit pas beaucoup les médecins : mais, quoi] qu'ils pussent dire , il dit toujours qu'il étoit en danger, et ne manqua pas de se confesser toutes les fois que M. le curé le venoit voir. H fit même son testament durant ce temps-là, où les pmTres ne furent pas oubliés , et il se fit violence pour ne leur pas donner davantage , car il me dit (jwsi M. Périer eût été à Paris, et qu'il y eût con- «nti , il aaroit disposé de tout son bien en faveur des pauvres; et enfin il n'avoit rien dans l'esprit et dans leosar que les pauvres, et il me disoit quelquefois : D'où vient que je n'ai jamais rien fait pour les pannes, quoique j'aie toujours eu un si grand amour pour eux ? Je lui dis : C'est que vous n'avez jamais en assez de bien pour leur donner de grandes assistances. £t il me répondit : Puisque je n'avois pas de pour leur en donner, je devob leur avoir donné temps et ma peine; c'est à quoi j'ai failli ; et si ks médecins disent vrai , et si Dieu permet que je me relève de cette maladie, je suis résolu de n'avoir potDt d^autre emploi ni point d'autre occupation tout le reste de ma vie que le service des pauvres. Ce sont les sentiments dans lesquels Dieu l'a pris.
0 joignoit à cette ardente charité pendant sa maiafie une patience si admirable, qu'il édifîoit et surprenoit toutes les personnes qui étoient autour de im, et il disoit à ceux qui lui témoignoient avoir de la pdne de voir l'état où il étoit , que, pour lui, il n'en avoit pas, et qu'il appréhendoit même de guérir; et <|iiaod on lui en demandoit la raison, il disoit : C'est que je oonnois les dangers de la santé et les avantages de la maladie. Il disoit encore au plus fort de ses douleurs, quand on s'affligeoit de les lui voir souffrir : Ne me plaignez point, la maladie est l'état natnrd des dirétiens, parcequ'on est par là, comme on
devrait toujours être, dans la souffrance des maux, dans la privation de tous les biens et de tous les plaisirs des sens, exempt de toutes les passions qui travaillent pendant tout le cours de la vie, sans ambition, sans avarice, dans l'attente continuelle de la mort. N'est-ce pas ainsi que les chrétiens devroient passer la vie ? Et n'est-ce pas un grand bonheur quand on se trouve par nécessité dans l'état où l'on est obligé d'être, et qu'on n'a autre chose à faire qu'à se soumettre humblement et paisiblement ? C'est pourquoi je ne demande autre diose que de prier Dieu qu'il me fasse cette grâce. Yoilà dans quel esprit il enduroit tous ses maux.
Il souhaitoit beaucoup de communier ; mais les médecins s'y opposoient, disant qu'il ne le pouvoit faire à jeun, à moins que ce ne fût la nuit: ce qu'il ne trouvoit pas à propos de faire sans nécessité, et que pour communier en viatique il falloit être en danger de mort; ce qui ne se trouvant pas en lui, ils ne pouvoient pas lui donner ce conseil. Cette résistance le fâchoit; mais il étoit contraint d'y céder. Cependant sa colique continuant toujours, on lui ordonna de boire des eaux, qui en effet le soulagèrent beaucoup : mais au sixième d'août il sentit un grand étourdissement avec une grande douleur de tête; et quoique les médecins ne s'étonnassent pas de cela, et qu'ils l'assurassent que ce n'étoit que la vapeur des ' eaux, il ne laissa pas de se confesser, et il demanda avecdes instances incroyables qu'on le fit conununier, et qu'au nom de Dieu on trouvât moyen de remédier à tous les inconvénients qu'on lui avoit allégués jusqu'alors; et il pressa tant pour cela, qu'une personne qui se trouva présente lui reprocha qu'il avoit de l'inquiétude, et qu^il devoit se rendre au sentiment de ses amis; qu'il seportoit mieux, etqu'il n'avoit presque plus de colique ; et que ne lui restant plus qu'une vapeur d'eau , il n'étoit pas juste qu'il se fit porter le saintsacrement; qu'il valoit mieux différer, pour faire cette action à l'église. Il répondit à cela : On ne sent pas mon mal, et on y sera trompé; ma douleur de tête a quelque chose de fort extraordinaire. Néanmoins voyant une si grande opposition à son désir, il n'osa plus en parier ; mais il dit : Puisqu'on ne me veut pas accorder cette grâce, j'y voudroisbiensuppléer parquelque bonne œuvre, et ne pouvant pas oonmmnier dans le chef je voudrois bien conmiunier dans lesmembres, et pour cela j'ai pensé d'avoir céans un pauvre malade à qui on rende les mêmes services comme à moi, qu'on prenne une garde exprès, et enfin qu'il n'y ait aucune difTérence de lui à moi, afin que j'aie cette consolation de savoir qu'il y a un pauvre aussi bien traité que moi, dans la confusion que je souflre de me voir dans la grande abondance de toutes choses où je me vois. Car quand je pense qu'au même temps
VIE DE PASCAL
que je sois si bien, îl y a une infinité de pauvres qui sont plus malades que moi , et qui manquent des choses les plus nécessaires, cela me foit une peine que je ne puis supporter , et ainsi je vous prie de demander un malade à monsieur le curé pour le dessein que j'ai.
J'envoyai à monsieur le curé à l'heure même, qui manda qu'il n'y en avoit point qui fût en état d'être transporté; mais qu'il lui donneroit, aussitôt qu'il seroit guéri, un moyen d'exercer sa charité, en se chargeant d'un vieux homme dont il prendroit soin le reste de sa vie : car monsieur le curé ne doutoit pas alors qu'il ne diU guérir.
Comme il vit qu'il ne pouvoit pas avoir un pauvre en sa maison avec lui , il me pria donc de lui faire cette grâce de le foire porter aux Incurables, parce qu'il avoit grand désir de mourir en la compagnie des pauvi'cs. Je lui dis que les médecins ne tronvoîent pas à propos de le transporter en l'état où il éioit : ce qui le fâcha beaucoup; il me fit promettre que s'il avoit un peu de relâche, je lui donnerois cette satisfaction.
Cependant cette douleur de tète augmentant, il la souffroit toujours comme tous les autres maux , c'est-à-dire sans se plaindre; et une fois, dans le plus fort de sa douleur, le dix-septième d'août, il me pria de faire une consultation ; mais il entra en même temps en scrupule , et me dit : Je crains qu'il n'y ait trop de recherche dans cette demande. Je ne laissai pourtant pas de la faire; et les médecins lui ordonnèrent de boire du petit-lait , lui assurant toujours qu'il n'y avoit nul danger, et que ce n'étoit que la migraine mêlée avec la vapeur des eaux. Néanmoins , quoi qu'ils pussent dire , il ne les crut jamais , et me pria d'avoir un ecclésiastique pour passer la nuit auprès de lui , et moi-même je le trouvai si mal , que je donnai ordre, sans en rien dire , d'apporter des cierges et tout ce qu'il folloit pour le foire communier le lendemain matin.
Ces apprêts ne furent pas inutiles ; mais ils servirent plus tôt que nous n'avions pensé : car environ minuit, il lui prit une convulsion si violente , que, quand elle fut passée , nous crûmes qu'il étoit mort , et nous avions cet extrême déplaisir avec tous les autres, de le voir mourir sans le saint-sacrement, après l'avoir demandé si souvent avec tant d'instance. Mais Dieu, qui vouloit récompenser un désir si fervent et si juste, suspendit comme par un miracle cette convulsion , et lui rendit son jugement entier, comme dans sa parfaite santé; en sorte que monsieur le curé entrant dans sa chambre avec le mint-sacrement , lui cria ; Voici celui que vous avez tant désiré. Ces paroles achevèrent de le réveiller; et comme monsieur le curé approcha pour
lui donner la communion, il fit un effort, el il se leva seul à moitié , pour le recevoir avec plus de respect ; et monsieur le curé l'ayant interrogé, suivant la coutume , sur les principaux mystères de la foi , il répondit distinctement : Oui, monsieur, je crois tout cela de tout mon ccBur. Ensuite il reçut le saint viatique et l'extréme-onction avec des sentiments si tendres^ qu'il en versoit des larmes. Il répondit à tout, remercia monsieur le curé; et lorsqu'il le bénit avec le saint ciboire, il dit : Que Dieu ne m'abandonne jamais. Ce qui fut comme ses dernières paroles; car après avoir fait son action de grâces, un moment après ses convulsions le reprirent, qui ne le quittèrent plus , et qui ne lui laissèrent pas un instant de liberté d'esprit : elles durèrent jusqu'à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d'août mil six cent soixante-deux, à une heure du matin, âgé de trente^ieuf ans deux mois.
PRÉFACE
Où l'on (adt Toir de quelle manière ces Pensées ont été écrites et recueillies: ce qui en a tait retarder l'impressioa ; quel étoit le dessein de l'auteur dans cet ouvrage , et comment il a passé les dernières années de sa Tie.
Pascal , ayant quitté fort jeune l'étude des mathématiques , de la physique et des autres sciences profanes , dans lesquelles il avoit fait un si grand progrès , commença , vers la trentième année de son âge , à s'appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées , et à s'adonner uniquement , autant que sa santé le put permettre , à l'étude, de l'Écritiure, des Pères , et de la morale chrétienne.
Mais quoiqu'il n'ait pas moins exceUé dans ces sortes de sciences , comme il l'a bien fait paroitre par des ouvrages qui passent pour assez achevés en leur genre, on peut dire néanmoins que, si Dieu eût permis qu'il eût travaillé quelque temps à celui qu'il avoit dessein de faire sur la religion , et auquel il vouloit employer tout le reste de sa vie, cet ouvrage eût beaucoup surpassé tous les autres qu'on a vus de lui ; parcequ'en effet les vues qu'il avoit sur ce sujet étoient infiniment au-dessus de celles qu'il avoit sur toutes les autres choses.
Je crois qu'il n'y aura personne qui n'en soit focilement persuadé en voyant seulement le peu que l'on en dbnne à présent, quelque imparfoit qu'il paroisse , et principalement sachant la manière dont il y a travaillé , et toute l'histoire du recueil qu'on en a fait. Voici comment tout cela s'est passé.
PRÉFACE
al eonçnt le dessein de cet ouvrage plosieure ivani sa mort ; mais il ne faut pas néanmoins er s'il fut si long-temps sans en rien mettre it : car il avoit toujours accoutumé de songer up aux choses , et de les disposer dans son ivant que de les produire au dehors, pour nsidérer et examiner avec soin celles qu'il nettre les premières ou les dernières, et l'ordre m- devoit donner à tontes , afin qu'elles pusre l'effet qu'il desiroit. Et comme il avoit une re excellente , et qu'on peut dire même proe , en sorte qu'il a souvent assuré qu'il n'avoit rien oublié de ce qu'il avoit une fois bien édans son e^rit; lorsqu'il s'étoit ainsi qael* ups applîqaé à un sujet, il ne craignoit pas \ pensées qui lui étoient venues lui pussent édiapper; et c'est pourqud il differoit assez tde les écrire , soit qu'il n'en eût pas le loisir, i sa santé , qui a presque toujours été languisne fût pas assez forte pour lui permettre de er avec application.
L ce qui a été cause que l'on a perdu â sa plus grande partie de ce qu'il avoit déjà conçu It son dessein ; car il n'a presque rien écrit idpales raisons dont il vouloit se servir, des eots sur lesquels il prétendoit appuyer son ;, et de l'ordre qu'il vouloit y garder : ce qui sûrement très considérable. Tout cela étoit ment bien gravé dans son esprit et dans sa e; mais, ayant négligé de l'écrire lorsqu'il peot-étre pu faire, il se trouva, lorsqu'U bien voulu , hors d'état d'y pouvoir du tout
rencontra néanmoins une occasion , il y a dix oa douze ans , en laquelle on l'oUigea , ( d'écrire ce qu'il avoit dans l'esprit sur ce , mais d'en dire quelque chose de vive voix. donc en présence et à la prière de plusieura es très considérables de ses amis. Il leur déen peu de mots le plan de tout son ouvrage : eprésenta ce qui en devoit faire le sujet et la : il leur en rapporta en abrégé les raisons ÎDcipes , et il leur expliqua l'ordre et la suite ies qu'il y vouloit traiter. Et ces personnes , aussi capables qu'on le puisse être de juger rtes de choses , avouent qu'elles n'ont jamais tendu de plus beau, de plus fort, de plus t , ni de plus convaincanl; qu'elles en furent ss ; et que ce qu'elles virent de ce projet et ssein dans un discours de deux ou trois heures i sar-ie-KduHtnp , et sans avoir été prémédité 31é, leur fit juger ce que ce pourroit être un il étoit jamais exécuté et coiiduit à sa per- Mo- une personne dont elles connoissoient la
force et la capacité ; qui avoit accoutumé de travailler tellement tous ses ouvrages , qu'il ne se contentoit presque jamais de ses premières pensées , quelque bonnes qu'elles parussent aux autres , et qui a refait souvent, jusqu'à huit on dix fois, des pièces que tout autre que lui troovoit admirables dès la première.
Après qu'U leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes, et qui sont les plus propres à les persuader , il entreprit de montrer que la religion chrétienne avoit autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont reçues dans le monde pour les plus indubitables.
Il commença d'aboid par une peinture del'homme, où il n'ouldia rien de tout ce qui le pouvoit fiûre connoitre et au dedans et au dehors de lui-même , et jusqu'aux plus secrets mouvements de son cœur. H supposa ensuite un homme qui , ayant toujours vécu dans une ignorance générale, et dans l'indifférence à l'égard de toutes choses , et sur-tout à l'égard de soi-même, vient enfin à se considérer dans ce tableau, et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses auxquelles il n'a jamais pensé; et il ne sauroit remarquer, sans élonnement et sans admiration , tout ce que Pascal lui fait sentir de sa grandeur et de sa ba£»esse , de ses avantages et de ses foiblesses, du peu de lumières qui lui reste , et des ténèbres qui l'environnent presque de toutes parts , et enfin de toutes les contrariétés étonnantes qui se trouvent dans sa nature. Il ne peut plus après cela demeurer dans l'indifférence , s'il a tant soit peu de raison ; et quelque insensible qu'il ait été jusques alors , il doit souliaiter , après avoir ainsi connu ce qu'il est , de connoitre aussi d'où il vient et ce qu'il doit devenir.
Pascal , l'ayant mis dans cette disposition de chercher à s'instruire sur un doute si important, l'adresse premièrement aux philosophes; et c'est là qu'après lui avoir développé tout ce que les plus grands philosophes de toutes les sectes ont dit sur le sujet de l'homme, il loi fait observer tant de défauts, tant de foiblesses , tant de contradictions, et tant de faussetés dans tout ce qu'ils ont avancé , qu'il n'est pas difficile à cet homme de juger que ce n'est pas là on il doit s'en tenir.
n lui fait ensuite parcourir tout l'univers et tous les âges, pour lui faire remarquer une infinité de religions qui s'y rencontrent; mais il lui fait voir en même temps , par des raisons si fortes et si convamcantes, que tontes ces religions ne sont remplies que de vanité , de folies , d'erreurs , d'égarements et d'extravagances, qu'H n'y trouve rien encore qui le puisse satisfaire.
PENSÉES DE PASCAL
Enfin il lai fidt jeter les yeux sur le peufile Juif, et il lui en foit observer des ciroonstances si extraordinaires, qu'il attire facilement son attention. Après lui avoir représenté tout ce que ce peuple a de singulier, il s'arrête particulièrement à lui faire remarquer un livre unique par lequel il se gouverne , et qui comprend tout ensemble son histoire , sa loi et sa religion. A peine a-t-il ouvert œ livre, qu'il lui apprend que le monde est l'ouvrage d'un Dieu, et que c'est ee même Dieu qui a créé l'homme à son image , et qui l'a doué de tous les avantages du corps et de l'esprit qui convenoient à cet état. Quoiqu'il n'ait rien encore qui le convainque de cette vérité, elle ne laisse pas de lui plaire ; et la raison seule suffit pour lui faire trouver plus de vraisemblance dans cette supposition, qu'un Dieu est l'auteur des honmieset de tout ce qu'il y a dans l'univers, que dans tout ce que ces mêmes hommes se sont imaginé par leurs propres lumières. Ce qui l'arrête en cet endroit, est de voir, par la peinture qu'on lui a faite de l'homme, qu'il est bien éloigné de posséder tous ces avantages qu'il a dû avoir lorsqu'il est sorti des mains de son auteur; mais il ne demeure pas long-temps dans ce doute : car, dès qu'il poursuit la lecture de ce même livre, il y trouve qu'aprèç que l'honune eut été créé de Dieu dans l'état d'innocence , et avec toute sorte de pofections , sa première action fut de se révolter contre sou créateur, et d'employer à l'offenser tous les avantages qu'il en avoit reçus,
Pascal lui fait alors comprendre que ce crime ayant été le plus grand de tous les crimes en toutes ses circonstances , il avoit été puni non seulement dans ce premier homme, qui, étant déchu par -là de son état , tomba tout d'un coup dans la misère , dans la foiblesse , dans l'erreur et dans l'aveuglement, mais encore dans tous ses descendants, à qui ce même homme a communiqué et communiquera encore sa corruption dans toute la suite des temps.
n lui montre ensuite divers endroits de ce livre où il a découvert cette vérité. Il lui fait prendre garde qu'il n'y est plus parlé de l'homme que par rapport à cet état de foiblesse et de désordre; qu'il y est dit souvent que toute chair est corrompue , que les hommes sont abandonnés à leurs sens , et qu'ils ont une pente au mal dès leur naissance. H lui fait voir encore que cette première chute est la source , non seulement de tout ce qu'il y a de plus incompréhensible dans la nature de l'homme , mais aussi d'une infinité d'effets qui sont hors de lui, et dont la cause lui est inconnue. Enfin il lui représente l'homme si bien dépemt dans tout ce livre , qu'il ne lui parolt plus différent de la première image qu'il lui en a tracée.
Ce n'est pas assez d'avoir fait connoltre à cet homme son état plein de misère; Pascal lui apprend
encore qu'il trouvera dans ce même livre de quoi se consder. Et en effet , il lui fait remarquer qu'U y est dit que le remède est entre les mains de Dieu; que c'est À lui que nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent; qu'il se laissera fléchir^ et qu'il enverra même aux honmies un libérateur, qui satisfera pour eux, et qui suppléera à leur impuissance.
Après qu'il lui a expliqué un grand nombre de remarques très particulières sur le livre de ce peuple, il lui fait encore oon«dérer que c'est le seul qui ait parlé dignement de l'Etre souverain , et qui ait donné l'idée d'une véritable religion. H lui en fait concevoir les marques les plus sensibles qu'il applique à celles que ce livre a enseignées ; et U lui fait faire une attention particulière sur ce qu'elle lait consister l'essence de son culte dans l'amour du Dieu qu'elle adore : 6e qui est un caractère tout singulier, et qui la distingue visiblement de toutes les autres religions, dont la fausseté parolt par le défaut de cette marque si essen- UeUe.
Quoique Pascal , après avoir conduit si avant cet honune qu'il s'étoit proposé de persuader insensible ment , ne lui ait encore rien dit qui le puisse convaincre des vérités qu'il lui a fait découvrir, il l'a mis néanmoins dans la disposition de les recevoir avec plaisir , pourvu qu'on puisse lui faire voir qu'U doit s'y rendre , et de souhaiter même de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées, puisqu'il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'édaircissement de ses doutes. C'est aussi l'état où devroit être tout homme raisonnable, s'il étoit une fois bien entré dans la suite de toutes les choses que Pascal vient de représenter : il y a sujet de croire qu'après cela il se rendroit facUement à toutes les preuves que l'auteuK apportera ensuite pour confirmer la certitude et l'évidence de toutes ces vérités importantes dont il avoit parlé, et qui font le fondement de la religion chrétienne, qu'il avoit dessein de persuader.
Pour dire en peu de mots quelque chose" de ces preuves , après qu'il eut montré en général que les vérités dont il s'agissoit étoient contenues dans un livre de la certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvoit douter , il s'arrêta principalement au livre de Moïse , on ces vérités sont particulièrement répandues , et il fît voir, par un très grand nombre de circonstances indubitables, qu'il étoit également impossible que Moïse eût laissé par écrit des choses fausses , ou que le peuple à qui il les avoit laissées s'y fût laissé tromper , quand même Moïse auroit été capable d'être fourbe.
n parla aussi des grands miracles qui sont rapportés dans ce livre; et comme fis sont d'une grande
PRÉFACE
ooméqacnee pour te reUgk» qui y est enseignée, il proara qu'il n'était pas possible qu'ils ne fassent vrais, non seolement par l'aotorité dn lirre où ils soDtoonteniis, mais encore par tontes les ciroonstan- «8 qui les accompagnent et qui les rendent indobitables.
n fit Toir encore de quelle manière tonte la loi de Moise ëtoit figurative ; que tout ce qui étoit arrivé aux Svàk n'avdt été que la figure des vérités accomplies à la venue dn Messie, et que, le voile qui couvroit ces figures ayant été levé , il étoit aisé d'en voir l'acs cuMi[iiiaBenient et te consommation parfaite en faveur de ceux qui ont reçu Jésus-Christ.
n entreprit ensuite de prouver la vérité de te religion par tes prophéties; et ce fut sur ce sujet qu'il i^étendit beaucoup plus que sur les autres. Gomme il «voit beaoooup travaillé te^essus , et qu'U y avoit des vues qui loi étoient toutes particulières, il les expliqua d'une manière fort intelligible : il en fit voir le sens et te soite avec une facilité merveilleuse , et il les mit dans toot leur jour et dans tonte leur force.
Enfin , après avoir parcouru les livres de Tanden Testament , et fait encore plusieurs observations conlabicantes pour servir de fondements et de preuves à)a vérité de la rdigion, il entreprit encore de parier dn nouveau Testament, et de tirer ses preuves de te vèité même de l'Évangile.
n commença par Jésus-Christ; et quoiqu'il l'eût A^a prouvé invinciblement par les prophéties et par tontes les figures de la loi , dont on voyoit en lui l'aceoui|riiKement parfait, il a{^rta encore beaucoup depreuvestiréesdesa personne même, de sesmiradn , de sa doctrine et des circonstances de sa vie.
0 s'arrêta ensuite sur les apôtres; et pour faire yoà te vérité de la foi qu'ils ont publiée hautement pir-tout , après avoir établi qu'on ne pouvoit les accuser de fausseté, qu'en supposant, ou qu'ils avoient été des fourbes , on qu'ils avoient été trompés euxmêmes, il fit voir dairement que l'nne et l'autre de ces suppositions étoit également impossible. . Enfin il n'onblte rien de tout ce qui pouvoit servir à la vérité de l'histoire évangélique , faisant de très belles remarques sur l'Evangile même, sur le style des évangdistes , et sur leurs personnes ; sur les apôtres en particulier, et sur leurs écrits; sur le nombre prodigieux de miracles ; sur les martyrs ; sur les saints ; en un mot , sur toutes les voies par lesquelles te rdigion dirétienne s'est entièrement établie. Et qooîqu'il n'eât pas le loisir, dans un sunple discours , de traiter an long une si vaste matière, comme il mk dessein de faire dans son ouvrage , il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne poovoit être l'ouvrage des hommes , et qu'U n'y avoit que Dieu seal qui eiH pu conduire l'événement de
tant d'effets dilferents, qui concourent tous également à prouver d'une manière invincible la religion qu'il est venu lui-même établb' parmi les hommes.
Yoite en substance les principales clioses dont il entreprit de parler dans tout ce discours, qu'il ne proposa à ceux qui l'entendnrent que comme l'abrégé du grand ouvrage qu'il méditoit; et c'est par le moyen d'un de ceux qui y furent présents qu'on a sn depuis le peu que je viens d'en rapporter.
Parmi les fragments que l'on donne au public , on verra quelque chose de ce grand dessein : mais on y en verra biofi peu; et les choses mêmes que Ton y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues, et si peu digérées, qu'elles ne peuvent donner qu'une idée très grossière de la manière dont il se prqiosoit de les traiter.
Au reste , il ne faut pas s'étonner si , dans te peu qu'on en donne , on n'a pas gardé son ordre et sa suite pour te distribution des matières. Comme on n'avoit presque rien qui se suivit , il eût été inutile de s'attacher à cet onlre; et l'on s'est contenté de les disposer â-pen-près en te manière qu'on a jugé être plus propre et |^us convenable à ce que l'on en avoit. On espère même qu'il y aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de l'auteur, ne snppléent d'eux-mêmes au défaut de cet ordre , et qui , en considérant avec attention les diverses ma* tières répandues dans ces fragments, ne jugent facilement où elles doivent être rapportées suivant l'idée de celui qui les avoit écrites.
Si l'on avoit seulement ce discours-là par écrit tout au long et en la manière qu'il fut prononcé , l'on aurait quelque sujet de se consoler de la peite de cet ouvrage, et l'on pourroit dire qu'on en auroit au moins un petit édiantlllon , quoique fort imparfait. Mais Dieu n'a pas permis qu'il nous ait laissé ni l'un ni l'autre; car peu de temps après il tomba malade d'une maladie de langueur et de foiblesse qui diwa les cpiatre dernières années de sa vie, et qui, quoiqu'elle parût fort peu au dehors, et qu'elle ne l'obligeât pas de garder le lit ni la chambre , ne laissoit pas de l'mcommoder beaucoup, et de le rendre presque Incapable de s'appliquer à quoi que ce fût : de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui étdent auprès de lui étoient de le détourner d'écrire , et même de parler de tout ce qui demandoit quelque contention d'esprit , et de ne l'entretenir que de choses ûidifférentes et mcapables de le fatiguer.
C'est néanmoins pendant ces quatre dernières aii^ nées de langueur et de maladie qu'il a fait et écrit tout ce que Ton a de lui de cet ouvrage qu'il méditoit, et tout ce que l'on en donne au publie. Car, quoiqu'il attendit que sa santé fût entièrement rétablie pour y travailler tout de bon , et pour écrire les choses qu'il
PENSÉES DE PASCAL
avoit déjà digérées et disposées dans son esprit, cependant , lorsqu'il lui |urvenoit quelques nouvelles pensées, quelques vues, quelques idées, ou même quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyoit lui pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il n'étoit pas alors en état de s'y appliquer aussi fortement que lorsqu'il se portoit bien , ni de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimoit mieux en mettre quelque chose par écrit pour ne les pas oublier; et pour cela il prenoit le premier morceau de papier qu'il tronvoit sous sa main , sur lequel il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent même seulement à demi-mot : car il ne l'écrivoit que pour lui; et c'est pourquoi il se oontentoitde le foire fort légèrement, pour ne pas se fatiguer l'esprit, et d'y mettre seulement les choses qui étoient nécessaires pour le faire ressouvenir des vues et des idées qu'il avoit.
C'est ainsi qu'il a fait la plupart des fragments qu'on trouvera dans ce recueil : de sorte qu'il ne fami pas s'étonner s'il y en a quelques uns qui semblent assez imparfaits , trop courts et trop peu expliqués , dans lesquels on peut même trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. n arrivoit néanmoins quelquefois , qu'ayant la plume à la main , il ne pouvoit s'empêcher, en suivant son inclination , de pousser ses pensées , et de les étendre un peu davantage , quoique ce ne Mt jamais avec la même force et la même application d'esprit que s'il eât été en parfaite santé. Et c'est pourquoi l'on en trouvera aussi quelques unes plus étendues et mieux écrites, et des chapitres plus suivis et plus parfaits que les antres.
Voilà de quelle manière ont été écrites ces Pensées. Et je crois qu'il n'y aura personne qui ne juge facilement , par ces légers coounencements et par ces foibles essais d'une personne malade , qu'il n'avoit écrits que pour lui seul , et pour se remetti*e dans l'esprit des pensées qu'il craignoit de perdre , qu'il n'a jamais revus ni retouchés , quel eût été l'ouvrage entier, s'il eût pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main , lui qui savoit disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé , à tout ce qu'il vouloit dire, qui avdt dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu'il avoit jamais feits , qui y voulcMt employer toute la force d'esprit et tous les talents que Dieu lui avoit donnés, et duquel il a dit souvent qu'il lui felloit dix ans de santé pour l'achever.
Gomme l'on savoit le dessein qu'avoit Pascal de travailler sur la religion , l'on eut un très grand soin , après sa mort, de recueillir tous les écrits qu'il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble
enfilés en diverses liasses, mais sans aocim ordre sans aucune suite , paroeque , comme je l'ai déjà re marqué, ce n'étoit que les premières expressions d ses pensées qu'il écrivoit sur de petits morceaux du papier à mesure qu'elles lui venoient dans l'esprit. El tout cela étoit si imparfait et si mal écrit , qu'on a en tontes les pemes du monde à le déchiffrer.
La première chose que l'on fit fut de les foire copier tels qu'ils étoient, et dans la même confosioD qu'on les avoit trouvés. Mais lorsqu'on les vit en cet état, et qu'on eut plus de facilité de les lire et de les exammer que dans les origbiaux , ils parurent d'»bord si informes, si peu suivis, et la plupart si pea expliqués , qu'on fut fort long-temps sans penser da tout à les foire imprimer, quoique plusieurs personnes de très grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes , paroeque l'on jugeoit bien qu'en donnant ces écrits en l'état où ils étoient, on ne pouvoit pas remplir l'attente et l'idée que tout le monde avoit de cet ouvrage , dont on avoit déjà beaucoup entendu parler.
Mais enfin on fut obligé de céder à l'impatience et au grand désir que tout le monde témoignoitde les voir imprimés. Et l'on s'y porta d'autant plus aisément , que l'on crut que ceux qui les liroient seroient assez équitables pour foire le 'discernement d'un dessin ébauché d'avec une pièce achevée , et pour juger de l'ouvrage par l'échantillon, quelque imparfoit qu'il fût. Et ainsi l'on se résolut de le donner au public. Mais comme il y avoit plusieurs manières de l'exécuter. Ton a été quelque temps à se déterminer sur celle que l'on devoit prendre.
La première qui vint dans l'esprit , et celle qui étoit sans doute la plus focile , étoit de les faire imprimer tout de suite dans le même état où on les avoit trouvés. Mais l'on jugea bientôt que, de le foire de cette sorte, c'eût été perdre presque tout le fruit qu'on en pouvoit espérer, parceque les pensées plus suivies , plus claires et plus étendues , étant mêlées et c(mune absorbées parmi tant d'autres à demi digé; rées , et quelques unes même presque inintelligibles à tout autre qu'à celui qui les avoit écrites, il y avoit tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les autres, et que l'on ne oonsidéreroit ce volume, grossi inutilement de tant de pensées imparfoites, que conune un amas confus , sans ordre, sans suite, et qui ne pouvoit servir à rien.
n y avoit une autre manière de donner ces écrits au public , qui étoit d'y travailler auparavant , d'édaircir les pensées obscures, d'achever celles qui étoient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragments le dessein de l'auteur, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il vouloit faire. Cette voie
PRÉFACE
tùt été asmrémeiit la meillenre; mais il étoit au»! très dlfficik de la bien exécuter. L'oa s'y est néannuiiis airété assez long^temps, et l'on avoit en effet oQinineocé à y traTailler. Mais enfin on s'est résolu de la rejeter aussi bien que la première , parceque Ton a considéré qu'il étoit presque impossilile de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d'un auteur, et sor-tout d'un auteur tel que Pascal , et que ce n'eût pas été donner son ouvrage, mais un ouvrage tout diflférent.
Ainsi, pour éviter les inconvénients qui se trou- Toeat dans l'une et l'autre de ces manières de faire pauitre ces écrits, on en a choisi une entre deux, fâ est celle que l'on a suivie dans ce recueil. On a pris seulement parmi ce grand nombre de pensées oUes qui ont paru les plus claires et les plus adielus; et on les donne telles qu'on les a trouvées , sans T rien ajouter ni changer -, si ce n'est qu'au lieu «{D'elles étoient sans suite , sans liaison , et dispersées CBofasément de côté et d'autre , on les a mises dans fielque sorte d'ordre , et réduit sous les mêmes titres celles qui étcuent sur les mêmes sujets; et l'on a supprimé toutes les autres qui étoient ou trop obscures , oBlrap impar&ites.
Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussi de très bdles choses , et qu'elles ne fussent capables de don- ■er de grandes vues à ceux qui les entendroient bien. Ifaboonune on ne vouloit pas travailler à les éclairdr et i les achever, dles eussent été entièrement inn* liics en l'état où elles sont. £t afin que l'on en ait fviqne idée, j'en rapporterai ici seulement une pour lenrir d'exemple , et par laquelle on pourra juger de Mes les autres que l'on a retranchées. Voici donc fndle est cette pensée , et en quel état on l'a trouvée i ees fragments : « Un artisan qui parle des ri- , un procureur qui parle de la guerre , de la t niranté , etc. Mais le riche parle bien des richesses, ■ le roi parle froidement d'un grand don qu'il vient < de fiûre , et Dieu parie bien de Dieu. »
n y a dans ce fragment une fort belle pensée ; mais i y a pea de personnes qui la puissent voir , parce» ^dle y est expliquée très imparfiûtement et d'une ■anière fort obscure , fbrt courte et fort abrégée ; (t torte que , si on ne lui avoit souvent oui dire de boche la même pensée, il seroit difficile de la reeoBooitre dans une expression si oonfhse et si em-* IvouOlée. Voici i-peu-près en quoi elle consiste.
n avait fût plinleurs remarques très particulières nrle style de l'Ecriture, et prindpalemenl; de l'Ë- ; et il y trouvoit des beautés que peut-^re n'avoit remarquées avant lui. H admirait oireaatres choses la naïveté, la simplicité, et, pour le lire ainsi , la froideur avec laquelle il semble que JéRB-Christ y parle des choses les plus grandes et
les plus relevées, comme sont, par exemple, le royaume de Dieu , la gloire que posséderont les samts dans le ciel, les peines de l'enfer, sans s'y étendre, comme ont &it les pèi*es et tous ceux qui ont écrit sur ces matières. £t il disoit que la véritable cause de cela étoit que ces choses, qui à^la vérité sont infiniment grandes et relevées à notre égard, ne le sont pas de même à l'égard de Jésus-Christ, et qu'ainsi il ne faut pas trouver étrange qu'il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration; comme l'on voit, sans comparaison, qu'un général d'armée parle toiit simplement et sans s'émouvoir du siège d'une place importante, et du gain d'une grande bataille ; et qu'un roi parle froidement d'une somme de quinze ou vingt millions , dont un particulier et un artisan ne parleroient qu'avec de grandes exagérations.
Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous le peu de paroles qui composent ce fragment^ et dans l'esprit des personnes raisonnables , et qui agissent de bonne foi, cette considération, jointe à quantité d'autres semblables, pouvoit servir assurément de quelque preuve de la divinité de Jésus- Christ.
Je crois que ce seul exemple peut suffire , non seu^ lement pour faùre juger quels sont à-peu-près les autres fragments qu'on a retranchés , mais aussi pour foire voir le peu d'application et la né^igenoe , pour ainsi dire, avec laquelle ils ont presque tous été écrits ; ce qui doit bien convaincre de ce que j'ai dit , que Pascal ne les avoit écrits en effet que pour lui seul , et sans présumer aucunement qu'ils dussent jamais paroitre en cet état. Et c'est aussi ce qui fait espérer que l'on sera assez porté à excuser les défauts qui s'y pourront rencontrer.
Que s'il se trouve encore dans ce recueil quelques pensées un peu obscures, je pense que , pour peu qu'on s'y veuille appliquer, on les comprendra néanmoins ti'ès focilement , et qu'on demeurera d'accoitl que ce ne sont pas les moins belles , et qu'on a mieux fait de les donner telles qu'elles sont, que de les éclaircir par un grand nombre de paroles qui n'auroient servi qu'à les rendre traînantes et languissantes, et qui en auroient dté une des principales beautés , qui consiste à dire beaucoup de choses en peu de mots.
L'on eu peut voh- un exemple dans un des fragments du chapitre des Preuves de Jèsus-Ckrisi par les prophéties, qui est conçu en ces termes : « Les « prophètes sont mêlés de prophéties particulières , a et de ceUes du Messie : afin que les prophéties du « Messie ne fqsaent pas sans preuves , et que les pro- « phéties particulières ne fussent pas sans fruit, v Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle
PENSÉES DE PASCAL
fantaisie de vouloir exceller en toot, comme de se servir en Umtes choses des meillears oovriers , d'avoir toujours da meiOeur et du mieux feit, et mille autres choses semblables qu'on fait sans scrupule, pareeqn'on ne croit pas qu'il y ait de mal , mais dont il ne jugeoit pas de même ; et enfin qui lui a feit foire plusieurs actions très remarquables et très chrétiennes, que je ne rapporte pas id, de peur d'être trop long, et parceque mon dessein n'est pas d'écrire sa vie, mais seulement de donner quelque idée de sa piété et de sa vertu.