‹ Moralistes françoisChapitre 237 sur 309 · DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES · texte numérisé non relu

DISCOURS SUR L'INÉGALITÉ DES RICHESSES

rope étoit en armes , ses plus belles provinces rava{vées; la mort avoit déiruit en un moment les armées les plus redoutables ; triomphantes sous leurs ruines, elles renaissoient de leurs oendres; de nouveaux soldats se rangeoient en foule sous nos drapeaux victorieux ; nous attendions tout de leur nombre , de leur chef ^ et de leur courage. Espérance fallacieuse! Ce spectacle nous imposoit. Celui pour qui nous avions entrepris de si grandes choses touchoit à son terme; la mort invisible assiégeoit son trône ; la terre l'appelle à son centre. 11 descend aux sombres demeures où la mon égale à jamais le pauvre et le riche , le foible et le fort , le prudent et le téméraire. Ses braves soldats, qui avoient perdu le jour sous ses enseignes, l'environnent saisis de crainte : 0 sage empereur, est-ce vous ? nous avons combattu jusqu'au dernier soupir pour votre gloire. Nous aurions donné mille vies pour rendre vos jours plus tranquilles. Quoi ! sitôt vous nous rejoignes; qutn ! la mort a osé interrompre vos vastes àes- Meins. Ah ! c'est maintenant que le sens des paroles de mon texte achève de se découvrir. Le pauvre et le riche se sont rencontrés, le sujet et le souverain ; mais ces distinctions de souverain et de sujet avoient 'disparu , et ce n'éloît • plus que des noms. O néant des grandeurs humaines ! 6 fragilité de la vie ! Sont-ce là les vains avantages sur lesquels, toujours prévenus , nous nous consumons de travaux ^? Sontce là les objets de nos empressements, de nos jalousies, de nos murmures audacieux contre la Providence? Dès que nos désirs injustes trouvent des obstacles , dès que notre ambition insatiable n'est pas assouvie; dès que nous souf-

< An mois dejanvier 1745, pendant lequel mourat Charles VII, ofttraité dTni on Tut conclu à Varsovie entre la reine de Hongrie, le roi d'Angleterre ei la Hollande. L'ambassadeur des Êtats- GéDétssm ayant rencontré le maréchal de Saxe dans la galerie de Versailles, lui demanda ce qu'il pensoitde ce traité : Je pente, répondit ce général, que ii le roi mon maitre veut me donner carte htanehâ , j'irai tire à La Haye t'originat du traité avant la fin de l'année. Cette réponse n'étoit pas une rodomontade : le maréchal de Saxe le prouva en garant la bataille de Fonlenoy le II mai 1745 , peu de temps après l'ouverture de la campagne. Mais Charles VU , pour qui l'on combattoit , iétoit d^ mort. Cependant la paix ne fut conclue que plus de trois ans après cette mort , le 18 octobre 1748. F.

• La première édition dit étaient. B.

s Sont-cê ta les voif» avantages , etc. Cette phrase est incorrecte, n faut |>ottr lesquels , ou toomer la phrAe autremmt. S.

frons quelque chose par les maladies , juste suite de nos excès ; dès que nos espérances ridicules sont trompées ; dès que notre orgueil est blessé, nous osons accuser de tous ces maux, vrais ou imaginaires , cette Providence adoi^ble de qui nous tenons tous nos biens. Que dîs-je, accuser? Combien d'hommes, par un aveuglement qui fait horreur, portent l'impiété et Taudace jusqu'à nier son existence ! La terre et les cieux la confessent ; l'univers en porte partout l'auguste marque. Mais ces caractères , ces grands témoignages ne peuvent toucher leur esprit. Inutilement retentit à leurs oreilles la merveille des œuvres de Dieu ; Tordre permanent des saisons , principe fécond des richesses qu'enfanle la terre ; les nuits succédant régulièrement aux jours, pour inviter l'homme au repos; les astres parcourant les cieux dans un effroyable silence, sans s'embarrasser dans leur cours; tant de corps si puissants et si impétueux enchaînés sous la même loi ; l\inivers éternellement assujetti à la môme règle ; ce spectacle échappe à leurs yeux malades et préoccupés. Aussi n'est-ce pas par sa pompe que je combattrai leurs erreurs : je veux les convaincre par ce qui se passe sur cette même terre qui enchante leurs sens, où se bornent toutes leurs pensées et tons leurs désirs. Je leur présenterai les merveilles sensibles qu'ils idolâtrent ; tous les hommes , tous les états , tous les arts enchaînés les uns aux autres , et concourant également au maintien de la société ; la justice manifeste de Dieu dans sa conduite impénétrable; le pauvre soulagé, sans le savoir, par la privation des biens môme qu'il regrette; le riche agité , traversé , désespéré dans la possession des trésors qu'il accumule, puni de son orgueil par son orgueil, châtié du mauvais usage des richesses par l'abus môme qu'il en ose faire ; le pauvre et le riche également mécontents de leur état, et par conséquent également injustes et aveugles, car ils portent ' envie l'un à l'autre ' et se croient réciproquement heureux ; le pauvre et le riche forcés par leur propre condition de s'entr'aider, mal- • gré la Jalousie des uns et l'orgueil injurieux des autres ; lé pauvre et le riche égalés enfin

> car ils portent envit Vun A Vautre. H but ils se partent envie Vun à Vautre, S.

VAUVENARGUES

par la mort et par les jugements de Dieu.

S*îl est des misères sur la terre qui méritent d*étre exceptées, parcequ'elles paroissent sans compensatiou, prouvent- elles l'injustice de la Providence , qui donne si libéralement aux riches les moyens de les soulager, ou l'endurcissement de ceux-là même qui s'en font un titre contre elle ? Grands du monde ! quel est ce luxe qui vous suit et vous environne ? quelle est cette somptuosité qui règne dans vos bâtiments et dans vos repas licencieux ? Quelle profusion , quelle audace, quel faste insensé! Cependant le pauvre, affamé, nu, malade, accablé d'injures, repose à la porte des temples où veille le Dieu des vengeances. Cet homme, qui a une ame comme vous, qui a un même Dieu avec vous , môme culte , même patrie , et sans doute plus de vertu, il languit à vos yeux, couvert d'opprobres; la douleur et la faim intolérable abrègent ses jours ; les maux qui l'ont environné dès son enfance, le précipitent au tombeau à la fleur de sa vie. 0 douleur! ô ignominie! 6 renversement de la nature corrompue ! Rejetterons-nous sur la Providence ces scandales que nous sommes inutilement chargés de réparer et que la Providence venge si rigoureusement après la vie! Conclurions -nous donc autrement, si de tels désordres étoient sans vengeance, si les moyens de les prévenir nous avoient été refusés , si l'obligation de le faire étoit moins manifeste et moins expresse.

Violateurs de la loi de Dieu, ravisseurs du dépôt qui nous est confié, nous ne nous contentons pas de nous livrer à notre dureté, à notre cupidité, à notre avarice, nous voulons encore que Dieu soit l'auteur de ces excès; et quand on nous fait voir qu'il ne peut l'être, parceque cela détruiroit sa perfection , aveuglés par ce qui devroit nous éclairer, encouragés par ce qui devroit nous confondre, enhardis peut-être par l'impunité de nos désordres, nous concluons que cet Ètre-Suprême ne se mêle donc pas de la conduite de l'univers, et qu'il a abandonné le genre humain à ses caprices. Ah ! s'il étoit vrai , si les hommes ne dépendoient plus que d'eux-mêmes, s'il n'y avoit pas des récompenses pour les bons et des châtiments pour le crime, si tout se bomoit à la terre , queue condition lamentable! où seroit la consolation du

pauvre, qui voit ses enfonts dans les pleurs astour de lui^ et ne peut suffire par un travail continuel à leurs besoins , ni fléchir la fortane inexorable? Quelle main cahneroit le cœur di riche , agité de remords et d'inquiétudes, confondu dans ses vains projets et dans ses espérances audacieuses! Dans tous les états de la vie, s'il nous falloit attendre nos consobtiom des hommes, dont les meilleurs sont si changeants et si frivoles, si sujets à négliger leurs amis dans la calamité, ô triste abandrai ! Diei clément! Dieu vengeur des foibtes! je ne si» ni ce pauvre délaissé qui languit sans secoon humain , ni ce riche que la possession raéoK des richesses trouble et embarrasse; né dav la médiocrité, dont les voies ne sont pas peolr être moins rudes, accablé d'afflictions dans h force de mon âge, ô mon Dieu ! si vous n étia pas, ou si vous n'étiez pas pour moi; seule et délaissée dans ses maux, où mon ame e^ji^éreroit-elle? Seroit-ce à la vie qui m'échappe et me mène vers le tombeau par les défresses? Seroit-ce à la mort, qui anéantiroit, avec m vie, tout mon être? Ni la vie ni la mort, éfftlementà craindre, ne pourroient adoucir mt peine; le désespoir sans bornes seroit mon pa^ tage. Je m'égare, et mon foiUe esprit sort da bornes qu'il s'est prescrites. Vous , qui dispefrsez l'éloquence comme tous les antres talento; vous qui envoyez ces pensées et ces expressioas qui persuadent, vous savez que votre sagesse et votre infinie Providence sont l'objet de tout ce discours : c'est le noble sujet qui nous est proposé par les maîtres de la parole ; et qiid autre seroit plus propre à nous inapirer di^ ment? Toutefois qui peut le traiter avec Tétendue qu'il mérite? Je n'ose me livrer à tous les sentiments qu'il excite au fond de mon cœur : Qui parle long-tempt^ parle trop uuu douie, dit un homme illustre '. Je ne œnnoi* pomi, oooti* nue-t-il , de (Uscours oratoire où il ny ait da longueurs. Tout art a $on endroit foibU. Qmdk tragédie est 9am remplissage^ quelle ode sou strophes inutiles î Si cela est ainsi , Messieurs, comme l'expérience le prouve, quelle retenie ne dois-je pas avoir en m'exprimant pour h première fois dans l'assemblée la [dus polie et

» Voltaire. B.

ÊLOfcE DE SEYTRES.

b plus éclairée de Tunivers! Ce discours si fotbie aura pour juge une compagnie qui Test, par son institution, de tous les genres de littérature ; une compagnie toujours enviée et toujours respectée dès sa naissance, où les places , recherchées avec ardeur, sont le terme de l'am- Intion des gens de lettres ; une compagnie où se sont formés ces grands hommes qui ont feit retentir la terre de leur voix ; où Bossuet , animé d*un génie divin, surpassa les orateurs les plus oâëbres de Fantiquité dans la majesté et le sublime du discours ; où Fénelon , plus gracieux et {Jus tendre, apporta cette onction et cette aménité qui nous font aimer la vertu et peignent par-tout sa grande ame ; où Tauteur immortel des Caractères ' donna des modèles d'énergie et de véhémence. Je ne parlerai pas de ces poètes, Fomement et la gloire de leur siècle, nés pour fflustrer leur patrie et servir de modèles à la postâ*ité. Je dois un hommage plus tendre à celui ^ gui excite du tombeau nos foibles voix par l'espoir flatteur de la gloire, à qui Féloquence fut si chère et si naturelle, dans un siède encore peu instruit; ce tribut que j'ose lui rendre, me ramène sans violence à mon déplorable sujet. A la vue de tant de grands hommes qui n*ont fait que parottre sur la terre, confondus après pour toujours dans Fombre étemelle des morts, le néant des choses humaines s'offre tout entier à mes yeux , et je répété sans cesse ces tristes paroles : c Le pauvre et le riche se sont rencontrés ; Fignorant et le savant, celui quicharmoit nos oreilles par son éloquence, et ceux qui écoutoient ses discours : la mort les a tous égalés, t

L'Étemel partage ses dons : il dispense aux ms la science , aux autres l'esprit des affaires ; à ceux-ci la force, à ceux-là l'adresse ; aux autres Famour du travail ouïes richesses, afin que tons les arts soient cultivés, et que tous les homnies s'entr'aident, comme nous Favons vu d'abord. Après avoir distribnéle genre humain en différentes classes , il assigne encore à chacune des biens et des maux manifestement compensés, et eirfbi pour égaler les hommes plus par-

< La Bnirfere* nemlm de rAfiadémle Françoise, aimi que Buttiet ctFéoeloa. F.

* Balzac, iMidatear du prix d'éloquence auquel lapiroit oe

faitement dans une vie plus parfaite et plus durable , pour punir Fabus que le riche a pu faire de ses faveurs, pour venger le foibie opprimé, pour justifier sa bonté qui éprouve quelquefois dans les souffrances le juste et le sage, luimême anéantit ces distinctions que sa Providence avoit établies ; un même tombeau confond tous les hommes ; une même loi les condamne ou les absout : même peine et même faveur attendent le riche et le pauvre.

O vous, qui viendrez sur les nues pour juger les uns et les autres, fils de Dieu très haut , roi des sièdesl, à qui toutes les nations et tous les trônes sont soumis, vainqueur de la mort! la constemation et la crainte marcheront bientôt sur vos traces ; les tombeaux fuiront devant vous : agréez, dans ces jours d'horreur, les vœux humbles de Finnocence; écartez loin d'elle le crime qui Fassiége de toutes parts, et ne rendez pas inutile votre sang versé sur la croix !

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