‹ Moralistes françoisChapitre 252 sur 309 · AVIS · texte numérisé non relu

AVIS

de son ami ne pat le rassurer. Bernardin de -Pierre, encore inconnu à l'âge de plus de uite ans , fait une lecture de Paul et Virginie M™* Necker, et ce chef-d'œuvre de grâce et de -el endort un auditoire où se trouvoient Buffon , lias et l'abbé Galiani. Il est vrai que le public ?a M. de Saint-Pierre du faux jugement de cette ie; mais y dans son découragement, peu s'en qu'il ne brûlât tous ses manuscrits. Le sort de enargnes fut encore plus malheureux : cet es^ nste et sublime, qui n'eut d'autre illusion que ofondre la gloûre avec la vertu , mourut apprée Voltaire et inconnu de ses contemporains, lût général se forme ordmairement sur celui idques esprits supérieurs; mais lorsqu'U s'agit livre qui sort de la route commune, le temps )eat lui marquer sa place, le autre cause du peu de succès de Yauveles , c'est la hauteur de ses pensées. Celui- 5 calomnie pas l'humanité , il la soulève. H en le lisant, se désaccoutumer des autres moes qui humilient noire vanité et déshonorent '. grandeur. Ses paroles nous rendent meilleurs nspiration et par intuition ; il nous traite comme Doit sûr de trouver en nous un sage ou un héros, sst ainsi qu'il nous rend, pour ainsi dire, à notre -e primitive. Voyez ! il ne conseille pas la vertu, lalte et la fait adorer. Les sentiments vulgaires mt inconnus. S'il jette un regard sur nos foias et sur nos vices , ce n'est pas seulement pour étrir, mais pour les plaindre, mais pour nous Ter que nous leur sacrifions le bonheur. £n- Thomme est pour lui une créature sacrée, et me qu'il nous témoigne nous porte à un tel 5 de perfection , qu'il devient impossible d'en mdre. Voyez! tout est amour, tout est bonté son cœur; il croit à la vertu parcequ'elle est li, el ce n'est qu'après une profonde étude de lâme , qu'il a pu tracer cette ligne consolante l'humanité :lVo«s pouvons eonnottre fouie notre rfeetian sans être humiliés par cette vue, Comœtte pensée fondamentale donne de supériorité nvenargues sur tous les autres moralistes ! De- Fénelon, on n'avoit pas fait entendre un pareil ige , et l'on est toujours tenté en le lisant , de ier comme Voltaire : « Beau génie! aimable fature ! j'ai lu vos écrits , et je vais les lire enre! »

lant au style de Vanvenargues, il a mérité tant ges, qu'il est difficOe d'y rien ajouter. Veut-on r comment il a su rendre sublime une pensée ¥oit été exprimée avant lui d'une manière bril- ? il suffit d'ouvrir les œuvres de M"« de Lam- , on y lit : Rien ne peut plaire à l'esprit, quHl

ti'ait passé par le ecnur, Vanvenargues dégage, cette pensée de ce qu'elle a d'étroit et de brillant, il dit : Les grandes pensées viennent du coeur. Et voilà une ame qui se peint , et tout le monde retient cette ligne, qui est l'expression du sublime.

Nous avons cherché à faire voir que le véritable but de Vanvenargues étoit de venger l'homme des calomnies des moralistes. En effet , sans jamais en- , trer en lice avec eux, il renverse tous leurs systèmes, en leur présentant la vérité. Par exemple , le marquis de Lassay, qui a écrit une multitude de choses q[>irituelles peu connues, d'abord parcequ'il ne fit hnprimer qu'un petit nombre d'exemplaires de ses mémoires , puis parceque ses éditeurs en firent imprimer un trop grand nombre, que personne n'eut la curiosité de lire , car on ne lit les choses médiocres que si eUes sont rares; le marquis de Lassay dit dans son ouvrage : Il n'y a rien de si beau que V esprit de l'homme , rien de si effroyable que son coeur. Ne semble-t-il pas que Vanvenargues ait voulu rendre à cette injure , lorsqu'U a dit : Le corps a ses grâces, l'esprit ses talents; le cour n'auroit-il que des vices ? et l'homme capable de raison seroit'il incapable de vertus? Souvent aussi Vanvenargues se plaît à réfuter La Rochefoucauld , cet autre calomniateur de l'humanité , qui ne voit partout que des égoïstes , et chez qui le bien même est le résultat d'un vice. Ainsi La Rochefoucauld dit de la pitié : a que c'est une b^ile prévoyance des mal- « heurs où nous pouvons tomber, et que les services a qne nous rendons sont, à proprement parler, un « bien que nous nous faisons par avance. » Vanvenargues ne daigne pas répondre à un pareil sophisme; il établit la vérité, et son aspect tue le mensonge. « La pitié , dit-il , n'est qu'un sentiment ^ a mêlé de tristesse et d'amour; je ne pense pas a qu'elle ait besoin d'être excitée par un retour sur a nous-mêmes , comme on le croit. Pourquoi la mi- « sère ne pourroit-elle faire sur nos cœurs ce que a fait la vue d'une plaie sur nos sens ? N'y a-t-il pas a des choses qui affectent immédiatement l'esprit ? a L'impression des nouveautés ne prévient-elle pas a toujours nos réflexions ? et notre ame est-elle ina capable d'un sentiment désintéressé? etc. » Nous remarquerons que la fbrme dubitative ajoute ici à la force de la pensée , car chaque objection est appuyée sur des faits qui se réveiUent naturellement dans la mémoire du lecteur, et il suffit de descendre en soi pour y reconnoltre tous les sentiments que Vanvenargues vient d'exprimer.

Nous ne dirons rien des Dialogues : ce ne sont que des études bien incomplètes. Les caractères y sont affoiblis, mal étudiés, et manquent quelquefois de vérité et toujours de profondeur. Ici Vauvenaiigues

VAUVENARGUES

n'est qaUmitatenr de Fénelon, et s'il reste au-dessoQs de son modèle, c'est que l'imitation ne sied pas au génie : il n'est grand que lorsqu'il ouvre la route. Toute allure empruntée l'arrête , toute préoccupation l'enchaîne ; mais bientôt il se dégage , et après l'imitation vient la création.

A la suite des Dialogues , viennent des Réflexions , des Maximes et des Caractères. Là l'auteur est original , et sa supériorité reparolt. Voici quelques-unes de ses pensées détachées qui donneront envie de connoltre le recueil entier.

n Les passions des hommes sont autant de che- « mins ouverts pour aller à eux.

ce Les grands hommes parlent comme la nature, c( simplement.

« Les vues courtes multiplient les maximes et les « lois, parcequ'on est d'autant plus enclin à prèsa crire des bornes à toutes choses, qu'on a l'esprit a moins étendu.

« Les vertus régnent plus glorieusement que la a prudence : la magnanimité est l'esprit des rois.

a II y a des honmies qui vivent heureux sans le a savoir.

tt Les grandes places instruisent promptement les (c grands esprits. ^

a La science des mœurs ne donne pas celle des « hommes.

« Quelque service qu'on rende aux hommes , on <c ne leur fait jamais autant de bien qu'ils croiept en a mériter. »

Ces pensées sont à-la-fois délicates et profondes; elles touchent à tous les fibres du cœur et de l'intelligence. Le nouveau recueil que nous publions en „ renferme un grand nombre peut-être supérieures, mais que leur étendue nous empêche de citer. Nous terminerons donc ici cette courte Préface, en faisant observer toutefois que les ouvrages les plus dignes d'être médités ne peuvent exercer d'influence qu'autant que nous avons la volonté de devenir meilleurs. Or, c'est cette volonté si rare aujourd'hui que l'auteur des Maximes a l'art de réveiller eh nous : voilà pourquoi son livre est un véritable bien- Êiit pour l'humanité. Il ne nous donne pas seulement ses pensées , il appelle les notices , et c'est ainsi qu'il nous amène à la sagesse, suivant celte maxime d'un homme peu connu quoique très distmgné, le chevalier Temple, qui s'exprimoit ainsi : aLespen- « sées des hommes de génie nous rendent plus a savants, plus polis, plus agréables; mais il n'y a « que les nôtres qui puissent nous rendre véritable- « ment sages et heureux. »

Page 1