‹ Moralistes françoisChapitre 290 sur 309 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

A Venaillefl, le 7 jaiiTler 1745.

Le dernier ouvrage ' que vous avez bien

voulu ro'envoyer, monsieur, est une nouvelle

preuve de votre grand, goût dans un siècle où

tout me semble un peu petit, et où le faux bel-

^ esprit s'est mis à la place du génie.

Je crois que si on s'est servi du terme d'instinct pour caractériser La Fontaine, ce mot instinct signifioit génie. Le caractère de ce bon homme étoit si simple , que dans la conversation il n'étoit guère au-dessus des animaux qu'il €siisoit parler ; mais , comme poète , il avoit un instinct divin , et d'autant plus instinct , qu'il n'avoit que ce talent. L'abeille est admirable , mais c'est dans sa ruche ; bore de là l'abeille i^'est qu'une mouche.

J'aurois bien des choses à vous dire sur Boi-

< Rifiêaâonâ eriUqmâ êw quelques poètes.

leau et sur Molière. Je conviendrois sans doute que Molière est inégal dans ses vers ^«ais je ne conviendrois pas qu'il ait choisi des, personnes et des sujets trop bas. Les ridicules fins et déliés dont vous parlez ne sont agréables que pour un petit nombre d esprits déliés. Il faut au public des traits plus marqués. De plus^ ces ridicules si délicats ne peuvent guère fournir des personnages de théâtre. Vu défout presque imperceptible n'est guère plaisant. Il faut des ridicules forts , des impertinences dans lesquelles il entre de la passion, qui soient propres à l'intrigue ; il faut un joueur, un avare , un jaloux, etc. Je suis d autant plus frappé de cette vérité , que je suis actuellement occupé d'une fête pour le mariage de M. le Dauphin , dans laquelle il entre une comédie; et je m'aperçois plus que jamais que ce délié, ce fin, ce délicat, qui funt le charme de la conversation , ne conviennent guère au théâtre. X^esi cette féte qui m'empêche d'entrer avec vous, monsieur, dans un plus long détail , et de vous soumettre mes idées ; mais rien ne m'empêche de sentir le plaisir que me donnent les vôtres.

Je ne prêterai à personne le dernier manu^ scrit que vous avez eu la bonté de me confier. Je ne puis refuser le premier à une personne digne d'en être touchée. La. singularité frappante de cet ouvrage, en faisant des admirateurs^ a fait nècesstûrement des indiscrets. L'ouvrage a couru ; il est tombé entre les mains de M. de La Bruère, qui, n'en connoissant pas l'auteur, a voulu, dit-on, en enrichir son Mercure. Ce monsieur de La Bruère est un homme de mériie et de goût. Il faudra que vous lui pardonniez. II n'aura pas toujours de pareils présents à faire au public. J'ai voulu en arrêter l'impression , mais on m'a dit qu'il n'en étoit plus temps. Avalez, je vous prie, ce petit dégoût, si vous haïssez la gloire.

Votre état me touche à mesiu*e que je vois les productions de yotre esprit , si vrai , si naturel, si facile et quelquefois si. sublime. Qu'il serve à vous consoler, comme il servira à me charmer. Conservez-moi une amitié que vous devez à celle que vous m'avez inspirée.

A4ieu , iponsieur, je vous embrasse tendre- 'n|ent. '

Voltaire.

VAUVENARGUES

LETTRE V

Ce «medi au aoir. 12 mai 1746.

J'ai apporté à Paris , monfiieur, la lettre que je vous avois écrite à Versailles. Elle ne ?ous en sera que plus tôt rendue. J'y ajoute que la reine veut vous lire, qu'elle en a Tempressement que vous devei inspirer» et que, si vous avez un exemplaire que vous vouliez bien m'envoyer, il lui sera rendu demain matin de votre part. Je ne doute pas qu'ayant lu l'ouvrage , elle n'ait autant d'envie de oonnoltre l'auteur, que j'ai ai d'être honoré de son amitié.

Voltaire.

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