CCLXIV
La pitié est souvent .un sentiment de nos propres maux dans les maux d*autrui. C'est ime habile prévoyance des malheurs où uq^s pouvons tomber. Nous donnons du secours aux autres pour les engager à nous en donner en de semblables occasions; et ces services que nous leur rendons, sont, à proprement parler, des biens que nous nous faisons à nous-mêmes par avance.
La petitesse de l'esprit fait l'opiniâtreté , et nous ne croyons pas aisément ce qui est au-delà de ce que nous voyons '.
C'est se tromper que de croire qu'il n'y ait que les violentes passions, comme l'ambition et l'amour, qui puissent triompher des autres. La paresse , toute languissante qu'elle est , ne laisse pas d'en être souvent la maîtresse; elle usurpe sur tous les desseins et sur toutes les actions de la vie; elle y détruit et y consume insensiblement les passions et les vertus.
La promptitude à croire le mal sans l'avoir assez examiné , est un effet de l'orgueil et de la paresse. On veut trouver des coupables, et on m veut pas se donner la.peine d'examiner les crimes.
' Var. Il n'y a point de libéralité ; ce n'est que la vanité de donner que nous aimons mieux que ce que nous donnons. ( 1665 — n» 286.)
> La seconde partie de cette réflexion se trouve répétée deux fois dans la première édition. ( n^ 257« 288. )
ccLXVin.
Nous récusons des juges pour les plus petits intérêts, et nous voulons bien que notre repu-* taliton et notre gloire dépendent du jugement des hommes, qui nous sont tous contraires, ou par leur jalousie, ou par leur préoccupation, m par leur peu de lumières; et ce n'est que pour les faire prononcer en notre faveur, que nous exposons en tant de manières notre repos et notre vie '.
Il n'y a guère d'homme assez habile pour connoitre tout le mal qu'il fait.
L'honneur acquis est caution de celui qu'on doit acquérir.
^ CCLXXL
La jeunesse*est une ivresse continuelle ; c'est la fièvre de la raison *.
Rien ne devroit plus humilier les hommes qui ont mérité de grandes louanges , que le soin qu'ils prennent encore de se faire valoir par de petites choses.
ccLxxm.
Il y a desgens qu'on approuve.dans le monde, qui n'ont pour tout mérite que les vices qui servent au commerce de la vie.
La grâce de 1^ nouveauté est à l'amour oe que la fleur est sur les fruits; elle y donne un lustre qui s'efface aisément , et qui ne revient jamais.
' Far. Nous récusons tons les jours des juges poor les plus petits intérêts , et nous faisons dépendre notre gloire et notre rèputation, qui sont les plus grands biens du monde, du jugement des hommes qui nous sont tous contraires , ou par leur jalousie, ou parleur malignité , ou par leur préoccupation , ou par leur sottise; et c'est pour obtenir d'eux un arrêt en noire faveur, qtie nous exposons notre repos et notre vie en cent manières , et que nous la condamnons à une infinité de soucis, de peines et de travaux. ( «865 — n» 292. )
* Var, La jeunesse est une ivresse continuelle : c'est la fièvr» de la santé , c'est la folie de la raison. ( 1665 — n« 29S. )
DE LA ROCHEFOUCAULD
• CCLXXV. I CCLXXXIIl.
Le bon uatui-el , qui se vante d'être si sensMe, est souvent étouffé par le moindre inl#ét.
L'absence diminue les médiocres passions, et augmente les grandes, comme le vent éteint les bougies et allume le feu.
CCLXXMI.
Les femmes croient souvent aimer , encore qu'elles n'aiment pas. L'occupation d'une intrigue, l'émotion d'esprit que donne la galanterie, la pente naturelle au plaisir d'être aimées, et la peine de refuser , leur persuadent qu'elles ont de la passion lorsqu'elles n'ont que de la coquetterie.
CCLXXVffl.
Ce qui fait que l'on est souvent mécontent de ceux qui négocient , est qu'ils abandonnent presque toujours l'intérêt de leurs amis pour l'intérêt du succès de la négociation, qui devient le leur» par l'honneur d'avoir réussi à ce qu'ils avoient entrepris.
Quand nous exagérons la tendresse que nos amis ont pour nous , c'est souvent moins par reoonnoissance que par le désir de foire juger (le notre mérite.
L'approbation que Fon donne à ceux qui entrent dans le monde, vient souvent de l'envie secrète que l'on porte à ceux qui y sont établis.
L'orgueil qui nous inspire tant d'envie nous sert souvent aussi à la modérer.
ccLxxxn.
Il y a des faussetésdéguiséesqui représentent » bien la vérité, que ce seroit mal juger que de œ s'y pas laisser trom|)er.
Il n'y a pas quelquefois moins d'habileté à savoir profiter d'un bon conseil, qu'à se bien conseiller soi-même.