Michelet (d'après Jean Gi
ROLLA 189
Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi,
Et de pleurer, à Christ ! sur cette froide terre
Qui vivait de tä mort, et qui mourra sans toi !
Oh ! maintenant, mon Dieu! qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ?
Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ! ?
Nous sommes aussi vieux qu’au jour de ta naissance.
Nous attendons autant, nous avons plus perdu.
Plus livide et plus froid, dans son cereueil immense, Pour la seconde fois Lazare est étendu.
. Où donc est le Sauveur pour entr’ouvrir nos tombes ? Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ? Où donc est le Cénacle ? où donc les Catacombes ? Avec qui marche donc l’auréole de feu ? ?
raud, article’ cilé) : « J'ai baisée de bon cœur la croix de bois qui s'élève au milieu du Colisée, vaincu par elle... Aujourd’hui encore, quel que soit l'avenir, cétte croix, toujours plus’solitaire, n’est-ellé pas pourtant l’unique asile de l’âme religieuse ? L’autel a perdu ses honneurs, l'humanité s’en éloigne peu à peu ; maîs je vous en prie, oh ! dites-le moi, si vous le savez, s'est-il élevé un autre autel ? » — Michelet est optimiste quand même . « L’humanité, nous l'avons dit, procède éternellement de la décomposition à la composition, de l’analyse à la synthèse. La société achève un laid et sale ouvrage de démolition ; elle déblaie...
L'ordre reviendra tôt ou tard, sur nos tombeaux. » — Dans le même sens, Quinet dira (ÆHistoire de mes idées), parlant des angoisses morales de sa jeunesse :« J’avaislepressentiment qu'il s'agissait d’un renouvellement presque entier des choses de l’esprit. Et comme je ne voyais personne y travailler, je me croyais seul... Chacun se croyait seul comme moi... La force renaissante du siècle les travaillait tous en même temps, et ils éprouvaient les douleurs de la croissance morale qui per-
cent jusqu'aux 05...» — V.aussi
le début de la Confession d'un Enfant du Siècle, qui donne la
‘note du désespoir,
1. Cet ardent désir de régénération, de palingénésie, a inspiré aux environs de 1830 beaucoup de théoriciens sociaux.
Ballanche, en particulier, avait publié en 4827 sa Palingénésie sociale, et il écrit dans son Orphée : « Tout ce qui est sera un jour en déclin : où commence la
vie, commence aussi la mort...
Tout est destruction et renaissance : la palingénesie est la loi réparatrice.» — Musset n’espère pas ; il reste sous l’influence d’un passage de Jean-Paul Richter, cité par Michelet (d’après J. Giraud, art. cité) :
«.. Le soleil s’abaisse toujours!
davantage, et les nuits devien-.
nent de plus en plus longues, et les froides et sombres puissances entrent de plus en plus dans la vie. »
2, Expression inventée par analogie avec la colonne de feu qui guidait les Hébreux. Cf. Le tableau d'Eglise : «O Christ..:
qui t’arrachera l’auréqle de feu ‘achetée au prix de la couronne d’épines ?... » (En ce même pas-
sage, Musset appelle le Christ
un «célèbre imposteur », ce qui marque un bizarre mélange de voltairianisme et de sensibilité religieuse.)
Ne 2
Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ! ? Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine ? Qui-de nous, qui de nous va devenir un Dieu ??
La Terre est aussi vieille, aussi dégénérée,
Elle branle une tête aussi désespérée ;
Que lorsque Jean parut sur le sable des mers 5,
Et que la moribonde, à sa parole sainte Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers.
Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ; : Tout ici, comme alors, est mort avec le temps, Et Saturne est au bout du sang de ses enfants # ; Mais l’espérance humaine est lasse d’être mère,
Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité ?,
Elle fait son repos de sa stérilité.
[Jacques Rolla, « grand, loyal, intrépide et superbe », « naïf comme l'enfance, bon comme la pitié », a brülé sa vie, comme une sorte d’Alcibiade romantique. Il est résolu à « se faire sauter » quand il
n'aura plus rien. — A peine Musset a-t-il entamé ce récit, qu'il l’interrompt par le morceau suivant, où nous allons reconnaitre la
parenté de Rolla avec Frank de La Coupe et les Levres.]
Lorsque dans le désert la cavale sauvage, : ;
1. Faut-il rappeler que Marie de Magdala répandit sur les pieds de Jésus un parfum précieux ?
2. Cet appel, qui est presque une objurgation, se trouve aussi dans le Daphné de Vigny:
« Où est le maître ? où le Législateur, où le Demi-dieu, où le Prophète ?» — Ce passage dit assez que Musset ne fut jamais séduit par les Saint-Simoniens, qui prétendaient alors fonder une nouvelle religion et un nouveau culte. — Rapprochez-en ces beaux vers d’un poëête mort tout jeune : Henri Franck (La danse devant l'arche, 1912) :
Moi, je croyais que Dieu allait naître [de nous,
Et qu'il se léverait un jour de nos L -[paroles,
Que nous le tiendrions dans nos mains ART [réunies
Ét qu'il serait l'effet de nos vœux [confondus.
3. Jean l’Evangéliste avait été pêcheur. Mais il est plus pro-
bable que Musset songe ici aux
voyages de Papôtre et au séjour:
qu’il fit, selon la Tradition, dans l'ile de Patmos, au milieu de
- l'archipel grec. Les verssuivants
semblent, d'ailleurs, une allusion directe à l’Apocalypse.