‹ Morceaux choisisChapitre 178 sur 439 · ACTE ;1 2 40 ea · texte numérisé non relu

ACTE ;1 2 40 ea

[La princesse Elsbeth, fille du roi de Bavière, est promise au- prince de Mantoue. Quelques jeunes gens de Munich s'entretiennent de l'événement. Entre Fantasio ;-il s'ennuie à mourir, & de mois dé mai sur les joues, le mois de janvier dans le cœur ». Spark essaye de le - distraire : « Bois donc, désœuvré, au lieu de te creuser l: tête. » Il ne en

comprend rien à sa | mélancolie.] EAN

F1G. 27. — Fantasio : Décor du premier acte.

(Phot. Bert.)

Fantasio a été représenté avec vif succès au Théâtre des Arts en 1911, sous la direction Jacques Rouché. Voici la scène du 1°" acte, entre Fantasio (debout à droite), Spark (assis) et leurs camarades.

FIG. 28. — Fantasio. Décor final.

(Phot. Bert.)

C'est la scènc (p. 213) où Elsbeth va trouver Fantasio dans sa prison.

- - Eh bien donc?

FANTASIO 201

S SPARK

Tu me fais l'effet d’être revenu de tout, FANTASIO

. Ah! pour être revenu de tout, mon ami, il faut être allé dans bien des endroits. | SPARK

de

FANTASIO

Eh bien donc! où veux-tu que j'aille? Regarde cette vieille ville enfumée; il n’y a pas de places, de rues, de ruelles où je n’aie rôdé trente fois; il n’y a pas de pavés où je n’aie traîné ces talons usés, pas de maisons où je ne sache quelle est la fille ou la vieille femme dont la tête stupide se dessine éternellement à la fenêtre ; je ne saurais faire un pas sans marcher sur mes pas d'hier; eh bien! mon cher ami, cette ville n’est rien auprès dé ma cervelle, Tous les recoins m'en sont cent fois plus connus; toutes les rues, tous Jes trous de mon imagination sont cent fois plus fatigués: je m’y suis promené en cent fois plus de sens, dans cette cervelle délabrée, moi son seul-habitant! je m’y suis grisé dans tdus les cabarets; je m’y suis roulé comme un roi absolu dans un carrosse doré; j'y ai trotté en bon bourgeois sur une mule pacifique, et je n’ose seulement pas maintenant ÿ entrer comme un voleur, une lanterne sourde à la main+. ue

3 SPARK

Je ne comprends rien à ce travail perpétuel sur toi-même; moi, quand je fume, par exemple, ma pensée se fait fumée de tabac; quand je bois, elle se fait vin d’Espagne ou bière de Flandre; quand je baise la main de ma maîtresse, elle entre par le bout de ses doigts eflilés pour se répandre dans tout son être sur des courants électriques; il me fau

1. Musset développeñici, avec ! tences, et il pense w’il n'a plus

une verve abondante et spiri- rien à apprendre de lui-même, tuelle, le thème esquissé dans bien qu'il ait tout simplement le Roman par lettres : « Tu de- négligé de vivre d’une vie séviendras toi-même un lieucom- | rieuse et active. Il ne conçoit

mun, un carrefour, où les idées | rien en dehors de la platitude les plus rebattues traineront bourgeoise ou du farniente vo-

. comme autant de prostituées Juptueux. Il est las de lui-même,

déguenillées, avec des chiens | il craint le tête-à-tète avec luisans maître et des bouteilles même, et il ne peut s'évader de cassées. » Fantasio s’est exploré ! son être. — Spark va lui réen tous les sens ; il a essayé de | ‘pondre en homme qui n’a jatous les rêves ; il a mené, en mais souffert de la maladie du imagination, toutes les exis- | dédoublement,. ‘

202 ALFRED/DE

MUSSET

le parfum. d’une fleur pour. me distraire, et de tout ce que renferme l’universelle nature, le plus chétif objet eufft pour me changer en abeille et me faire voluger çà et là avec un plaisir toujours nouveau’.

FANTASIO Tranchons le mot, tu es capable de pêcher à la ligne.

SPARK Si cela m'amuse, je suis capable de tout.

FANTASIO Même de prendre la lune avec les dents?

Cela ne m’amuserait pas.

SPARK

/ FANTASIO

Aht ah! qu’en sais-tu? Prendre la lune avée les dents n’est pas à dédaïgner. Allons jouer au trente-et-quarante?.

SPARK Non, en vérité. En :

- FANTASIO : 2 Pourquoi?

SPARK

Parce que nous perdrions notre argent.

FANTASIO -

Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu vas imaginer là? Tu ne

sais quoi inventer pour te torturer l'esprit. Tu vois donc tout en noir, misérable? Perdre notre argent! tu n'as donc

4. La philosophie de Spark est celle de Rodolphe, dans ldylle, - de 1839: « Quand Ja réajité ne serait qu'une image, — Et le contour léger des choses d’ici-bas, — Me préserve.le ciel

d'en savoir davantage! — Le

masque est si charmant que j'ai peur du visage, — Et même en carnaval, je n’y toucherai pas. »

I ya bien ici une réminiscence de La Fontaine (Discours à M»: de La Sablière, 1684) :

« Je m'avôue, il est vrai, S'il faut par- [er ainsi,

Papillon du Parnasse, et semblable aux [abeilles

A qui le bon Platon compare nos nier- [veilles :

Je suis chose légère et vole à tout sujet :

Je vais de fleur en fleur et: d’objet en [objet. »

D'llenee Spark se serait, fort bien entendu avec les épicuriens délicats du 17% siècle, avec T 'héophile de Viau surtout, dônt je n’oserais dire qu’il fut tout à fait inconnu de Musset.

Ni lui, ni Tristan, ni Cyrano

de Bergerac ne méconnurent le ”

bi ‘de pétuner en buvant de

CRETE de Flandre à la Pomme in.

à Jeu de ere

ui se joue avec des cartes;

« mériterait le feu ! »

inette du Dissipateur, de bestouchien: assure que l'inventeur de ce jeu

; .Christ marchant sur les flots.

FANTASIO 203

“dans le cœur ni foi en Dieu ni espérance? tu es donc un

athée épouvantable, capable de me dessécher le cœur et de me désabuser de tout, moi qui suis plein de sève et de jeunesse ? |

Il-se met à danser. :

7 A Sur Le PARK En vérité, il y a de certains moments où je'ne jurerais pas que tu n’es pas fou,

FANTASIO, dansant toujours.

Qu'on me donne une cloche ! une cloche de verre!

| : SPARK

A propos de quoi une cloche”?

Le FANTASIO

Jean-Paul n’a-t-il pas dit qu'un homme absorbé par une grande pensée est comme un plongeur sous sa cloche, au milieu du vaste Océan!? Je n’ai point de cloche, Spark, point de cloche, et je danse comme Jésus-Christ sur le vaste Océan ?. En

SPARK

Fais-toi journaliste ou homme de lettres5, Henri; c’est encore le plus eflicace moyen qui nous reste de désopiler a misanthropie # et d'amortid l’imaginati à 1 thropie # et d’amortir l'imagination 5

FANTASIO ‘Oh! je voudrais me passionner pour un homard à la

Page 1