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SEE

FANTASIO

‘ Qui sait? un calembour console de bien des chagrins ; et jouer avec les.mots est un moyen comme un autre de jouer avec les pensées, les actions et les êtres. Tout est calembour ici-bas!, et il est aussi diflicile de comprendre le regard d’un enfant de quatre ans, que le galimatias de trois drames modernes ?.

ELSBETH F 4

Tu me fais l'effet de regarder. le monde à travers un prisme tant soit peu changeant. Ce FANTASIÔ

Chacun a ses lunettes; mais personne ne sait au juste de

quelle couleur en sont les verres. Qui est-ce qui pourra me

dire au juste si je suis heureux ou malheureux, bon ou mauvais,-triste ou gai, bête ou spirituel?

ELSBETH

Tu es laid, du moins; cela est certain.

FANTASIO

Pas plus certain que votre beauté“. Voilà votre père qui

14. Tout est « dans un flux 2. Ceci doit être désagréable perpétuél », nos conceptions aux dramaturges romantiques, sont nécessairement aussi chan- à Hugo/qui voulait mettre toute geantes et fluides que les cho- une philosophie dans le dram

ses sur lesquelles nousles avons — Ce n’est pas sans raison qu’à établies ; nous n’en connaissons ces théories laborieusementConjamais le contenu, et nous n’en struites Musset oppose le resaurions préciser le sens. Les gard tranquille à la fois et in-

distinctions tranchées que nous terrogateur d’un enfant: aux

faisons entre les idées et les yeux d’un rêveur, ce regard dé-

choses ne sont que des con- | cèle l'intuition de la vie, Paspivéntions : Fantasio est un scep- piration à vivre, le souvenir - tique absolu. Le monde lui ap- peut-être, et l'attente d’un monparaît comme infiniment mys- de de choses que la raison rai-

térieux. Le fantaisiste a plus sonneuse ne soupçonne pas.

de chances que l'esprit lourd et 3. Cf. Acte I, sc. r.

sérieux de comprendre ou du 4. Deux sens possibles : ou : moins de sentir la vie, car il est «Ma laideur est douteuse, comdans une instabilité, une volu- me toutes choses, et comme vo-

bilité perpétuelles, comme les tre beauté même »; ou bien :

choses. Il ne poursuit en elles, « Oui, je suis laid, non moins au hasard de l'inspiration, que certainement que vous êtes belles symboles infiniment mobi- | le.» Le premier sens est d’acles d’une vérité qui se dérobe. cord avec tout. ce qui précède, — Remarquer ce qu’il y a de et avec la fin de cette réplique: : tristesse au fond de cette bou- Fantasio taquine Elsbeth; il ne tade de virtuosité spirituelle, songe nullement à lui faire un ce qu’il y a de douloureux dans | fade compliment. — Il ne suf:

ce parti pris de gaieté! * fit pas à Elsbeth d’être trou.

À fr3 FANTASIO 213

vient avec votre futur mari. Qui est-ce qui peut savoir si vous l’épouserez ? a Il sort. sie.

[Et en effet, elle ne l’épousera pas. Pourquoi ? Fantasio péBhe la perruque royale, — portée, bien entendu, par le chef de Marinoni, mais royale pourtant, intangible, sacrée, — au bout d’un hameçon, au moment où le pseudo-prince faisait solennellement son entrée à cheval, à la tête de son état-major. Le prince étouffe de colère, il écume, les yeux lui sortent de la têéle; après un tel outrage, « puisque les majestés divines et humaines sont impitoyablement viclées et lacérées, », il reprend son habit ; on verra ce qu’il est. Etle voilà parti, en déclarant la guerre.

Et Fantasio ? il reste un peu en prison. Et c’est Elsbeth qui va l’en tirer. Il ne gardera point la charge de bouffon : mais quand il lui plaira, quand ses créanciers l’ennuieront, il reprendra son habit bariolé et redeviendra, pour le temps qu’il voudra, le bouffon d’Elsbeth, celui qui, au défaut de sa gouvernante, sémera « dans sa pauvre pensée tant de fleurs étranges et mystérieuses! ».]

vée belle : elle voudrait que sa beauté fût chose démontrable,

certaine. Elle n’est pas, comme :

Fantasio, débarrassée du préjugé de la certitude valable pour tous, et qui s'impose. Au contraire, pour Fantasio, ce qu’il

a de plus réel, le seul réel, c'est l'illusion. Si une femme pouvait le comprendre, elle serait heureuse qu’il lui dise : « Je vous trouve belle », bien plus

Le

que s’il lui disait: « Vous êtes belle », ce qui n’a point de sens.

— Il n’y a aucune subtilité verbale dans la fantaisie de Musset, profonde par boutade, ét répugnant à s’ensevelir en de longnes pensées.

4. Cf. Maitre Martin, d'Hoffmann : « Sa conversation est pour moi comme un beau jardin rempli de fleurs inconnues, »

(JEAN GirAUD, article cité.)

L'œuvre expliquée

| Cette comédie fut publiée, comme Proverbe, dans la REVUE DES DEUX MONDES du 1er juillet 1834, et représentée le 18 novembre 1861, à la Comédie-Française. On retrancha quelques passages, et on ajouta quelques mots, pour ménager des éntrées et des sorties. Ainsi, malgré l’opinion de quelques zélateurs intolérants de la fantaisie poétique, cette pièce n’est pas i#jouable, et il a sufñ de très peu dé chose pour l'adapter à la scène. On: verra d’ailleurs qu’en intitulant modestement Proverbe cette œuvre émouvante et profonde, Musset ne se souciait pas de savoir si elle était conforme à la loi du genre : « Le Proverbe, dit Sauvage, se joue terre à terre dans un salon, des paravents tiennent lieu de décoration, point d’illusion théâtrale. » Et Carmontelle n'admettait pas qu'un proverbe füt autre chose qu’une historiette. Sous le nom de ce genre « vieillot et frivole », Musset donnait un poème dramatique en prose, avec des parties bouffonnes, où pétille un esprit qui n’a rien de sglonnier ?

IL l’écrivit à son retour d'Italie, en prosei assure son frère, faute de pouvoir l'écrire en vers. Il y a laissé voir beaucoup de son état sentimental ; la lutte d’orgueil qui se livre entre Camille x -et Perdican n'aurait pas été ainsi analy sée, si le poète m'avait eu âme tourmentée par le souvenir de ses amours avec George Sand, souvenir qui commande d’ailleurs presque toute sa production littéraire jusqu’en 1836; et au delà. (V. les notes.) |

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