ACTE III
Lorenzo fait des armes avec le spadassin Scoronconcolo, qui crie, par ordre, comme un homme qu’on égorge, — tandis que Lorenzo lui-même hurle à, pleins poumons : « Meurs, infime! je te saignerai, pourceau... O jour de sang, jour de mes noces! les rives de l’Arno pleines d’adieux ! » C’est une fièvre, un délire, une hallucination : ce ne
peut être un jeu. Il s’évanouit ; et Scoronconcolo: « Tu as un ennemi,
maitre... » En effet, et Lorenzo compte sur lui : « Je t’avertirai en
temps et lieu. — Amen. »] SCENE II Au palais Strozzi.
Eñntrent PHILIPPE er PIERRE! :
; PIERRE
Quand je pense à cela, j'ai envie de me couper la main droite. Avoir manqué cette canaille! Un coup si juste, et l'avoir manqué! À qui n’était-ce pas rendre service que de faire dire aux gens : il y a un Salviati de moins dans les rues? Mais le drôle a fait comme les araignées, — il s’est
laissé tomber en repliant ses pattes crochues,et il a fait le mort de peur d’être achevé.
PHILIPPE Que t’imporle qu'il vive? ta vengeance n’en est que plus complète. [2 | PIERRE
Oui, je le sais bien, voilà comme vous voyez les choses.
Tenez, mon père, vous êtes bon patriote, mais encore meilleur père de famille : ne vous mêlez pas de tout cela?.
1. D’après la chronique de . Varchi, Pierre, l’aîné, et le fils ‘ préféré de Philippe Strozzi(Musset a conservé ce trait) courtisait assidûment le duc, mais à contre-cœur. « Il ne pouvait se résoudre... à obéir à celui à qui, durant son enfance, il avait durement commandé comme à son page, ou plutôt à son valet. Pierre était d’un extérieur noble et agréable... Il avait l’âme grande, aventureu-
se, passionnée pour la gloire,
mais il était vain, obstiné et orgueilleux à l’excès.» Musset a supprimé cette attitude contrainte de courtisan, qui gâtait Pierre Strozzi ; quant au reste, cette scène montre assez
comment il l’a mis en valeur.
2, Philippe à bien des raisons de ne pas relever le ton de son fils qu’iladmire ; mais l’une d'elles est qu’il accepte son jugement : « Vous.autres vieux ré-
veurs, a-t-il dit (IT, 1), quelle ta- ;:
che originelle avons-nous lavée sur la face humaine depuis quatre ou cinq mille ans que nous jaunissons avec nos livres ?» Et I, 5 : « Pourquoi empêcheraiton le mal qui m'arrive, quand je n’ai pas empêché celui qui
arrive aux autres, moi qui-en
avais le pouvoir ? Je me suis
. courbé sur des livres, et jai ré-
vé pour ma patrie ce que j’admirais dans l'antiquité... » — I] se sent coupable, mais, malgré
"à Far PHILIPPE
Qu’ as-tu encore en tête ? Ne saurais-tu pe vivre un quart d'heure sans penser à mal!1?
PIERRE
Non, par l'enfer! je ne saurais vivre un quart d'heure tranquille dans cet air empoisonné ?. Le ciel me pèse sur la tête comme une voûte de prison, et il me semble "que je respire dans les rues des quolibets et des hoquets d'ivrognes. Adieu, j'ai affaire à présent.
Où vas-tu?
PHILIPPE
PIERRE PO oo voulez-vous le savoir ? Je vais chez les Pazzis.
PHILIPPE Attends-moi donc, car j'y vais aussi.
PIERRE
Pas à présent, mon père; ce n'est Pi un bon moment
pour vous.
PHILIPPE
+ Parle-moi franchement.
/ | PIERRH ES 0 NAS Cela est entre nous. Nous sommes là une cinquantaine,
les Ruccellais et d’autres, qui ne poriqus pas le Date
dans nos entrailles.
PHILIPP E
‘Ainsi donc?
lui, il retombe toûjours dans le péché des spéculatifs. Dans la réflexion, qu’il vient de faire, Pierre voit tout son caractère,
1. Cette tendresse bourrue n’a . plus assez dé vigueur pour mater la pétulance généreuse de cet « écervelé», qui a refusé de se roue après Son Coup.