‹ Morceaux choisisChapitre 252 sur 439 · ACTE II · texte numérisé non relu

ACTE II

Justement maître André a trois jeunes clercs; Fortunio, « avec*son pétit air innocent », est désigné pour le rôle. Depuis longtemps il aime

Jacqueline. Elle le fait venir : il fera pour elle les achats qu'elle veut …

cacher à son mari, ik sera son confident, adroit, discret surtout; cela mettra entre eux un air de mystère, Voilà donc, d'emblée, Fortunio suf

le pied de complice. Mais les choses tournent au dépit de Clavaroche.

Maître André ne se soucie point d'être jaloux de Fortunio, — il est ravi de lui, il le trouve le plus joli, le plus sérieux garçon du monde, admirablement élevé : « C’est un cavalier pour ma femme. » Et il chante si bien! (V.p. 297, n. 2). — Un soir, Jacqueline prie Fortunio, qui a fait une commission pour elle, d'aller l’attendre dans sa chambre.] SCENE IV La chambre de Jacqueline.

Entre FORTUNIO

Est-il un homme plus heureux que moi ? J’en suis cer-

4. Il fait valoir sa générosité: | chaire : Bossuet : « Ceux dont :

en fait de sentiments comme en

fait d'argent, il tient à faire de | 1 . pression : meltre la lumière sous

bons placements. :

2. Il ne se sent pas de joie; bonne âme : le soupçon n’est point son état naturel,-tandis que lodieux Claudio 8’y épanouissait.

3. La locution (v. EITTRÉ) appar tient d’abord au style de Ïa

l'Eglise a besoin sur le chandelier. » (par opposition à lex-

le boisseau), c.-à-d. ceux qu’il faut mettre en vue. Dans le langage familier, étre sur le chandelier signifie étre en eue; — d’où le sens que prend le mot en galanterie. Clavaroche fournit

tain, Jacqueline m'aime, et à tous les signes qu'elle m'en donné, il n'y a pas à s’ y tromper. Déjà me voilà bien reçu, fêté, choyé dans la maison. Elle m'a fait mettre à table à côté d’elle ; si elle sort, je l’accompagnerai. Quelle douceur, quelle voix, quel Sourire ! Quand son regard se fixe sur moi, je ne sais ce qui me passe par le corps; j'ai une joie qui me prend. à la gorge; je lui sauterais au cou si je ne me retenais. Non; — plus j'y pense, plus je réfléchis, les moin- dres signes, les plus légères faveurs, tout est certain; elle m'aime, elle m'aime, et je serais un sot fieffé si je feignais de ne pas le voir!. Lorsque j'ai chanté tout à l'heure ? 2) comme J'ai vu briller ses yeux! Ællons! ne perdons pas de temps. Déposons ici cette boîte qui renferme quelques bijoux ; c'est une commission secrète, et Jacqueline, sûrement, ne tardera pas à venir.

Entre Jacqueline.

JACQUELINE Êtes-vous là, Fortunio ?

FORTUNIO

Oui. Voilà votre écrin, Madame, et ce que vous avez demandé, ù JACQUELINE

Vous êtes homme de parole, et je suis contente de vous. FORTUNIO

Comment vous dire ce que j ’éprouve ? Un regard de vos yeux a changé mon sort, et je ne vis que pour vous servir,

; JACQUELINE

Vous nous avez chanté, à table, une jolie chanson tout à l'heure. Pour qui est-ce donc qu’elle est faite ? Me la voulez-vous donner par écrit ?

d ailleurs une interprétation qui Je fais ce que sa fantaisie n'a pas sa source dans l’Ecriture. | Veut m'ordonner, 4. I-n°y a que la peur d’être Et je puis, s’il lui faut ma vie, sot qui puisse décidercetimide |- La lui donner, à se croire aimé. Du mal qu'une amour ignorée 2. Voici la chanson de Fortu- Nous fait souffrir, tunio : < J'emporte l'âme déchirée Si vous croyez que je vais dire Jusqu'à mourir. Qui j'ose aimer, Mais j'aime trop pour que je die Je ne saurais pour un empire Qui j'ose aimer, Vous la nommer, Et je veux mourir pour ma mie,

Nous allons chanter à la ronde, ER RER

Si vous voulez, Plusieurs compositeurs l'ont Que je l'adore et qu'elle est blonde mise en musique, notamment Comme les blés. Offenbach, ;

FORTUNIO Elle est faite pour vous, Madame ; je meurs d'amour, et ma vie est à vous.

ll se jette à genoux.

JACQUELINE

Vraiment! Je croyais que votre refrain défendait de dire

qui on aime.

FORTUNIO | À

Ah ! Jacqueline, ayez pitié de moi ; ce n’est pas d’hier que je souffre. Depuis deux ans, à travers ces charmilles, je suis la trace. de vos pas. Depuis deux ans, sans que jamais peut-être vous ayez su mon existence, vous n’êtes pas sor- . tie ou rentrée, votre ombre tremblante et légère n’a pas paru derrière vos rideaux, vous n’avez pas ouvert votre fenêtre, vous n’avez pas remué dans l’air?, que je ne fusse là, que je ne vous aie vue; je ne pouvais approcher de vous, mais votre beauté, grâce à Dieu, m’appartenait comme le soleil à tous; je la cherchais, je la respirais, je vivais de

14. M. Antoine Benoist (Le théa- d'abord\‘en deux phrases courtre de Musset, dans Æssais de | tes, — puis l’aveu qui Ss’'épanche crilique dramatique, 1898) cite | en une phrase de sept ou huit la déclaration de Fortunio, qui | lignes, puis la litanie d'amour.

est tout le contraire d’une « ti- 2. Fantasio est, comme Musrade à effet », d’un « morceau sel, un sensitif : tout à l’heure de bravoure », comme un exem- | Ja joie l’étreignait dune déliple de style dramatique : «Fé- | cieuse angoisse, — maintenant

nelon, dit-il, qui aimait pas il se souvient d’avoir perçu le style de Molière, aurait été | les allées et venues de Jacquecharmé de ce morceau: cela est | line, par les frémissements de écrit dans le goût de Térence, l'air dans lequel elle vit; mais son favori... Il n’y à pas un mot | il le dit en supprimant toutes inutile, pas un mot qui ne serve | les expressions intermédiaires à peindre le caractère de For- | qui analyseraient sa sensation: tunio, ou sa passion naive et « Vous n'avez pas remué dans brûlante. D’un bout à l’autre, l’air » est l'expression directe il ne dit qu'une chose : je vous et vivante.

aime. Il le répète sous dix for- 3. I1 y était en effet, — car la mes différentes, sans nous las- résence est chose qui varie seser, car il est naturel qu'il se on les sensibilités. Tel, qui n’a

répète, n'ayant qu’un sentiment que des sens lourds, n'est pas dans le cœur, qu’une pensée | présent à des choses très voidans l'esprit. » Quand Delau- | sines; tel qui a les sens très nay jouait ce rôle «il portait | fins,enveloppe dans sa présence un habit gorge de pigeon, et il bien des êtres qui sont inäperavait Pair de sortir d’une toile | çus pour des sensibilités ordide Watteau. C'était de la fan- naires.

taisie pure, et- C'était la vérité 4. Sur cette splendeur génémême, telle que Musset l'avait reuse de la beauté, qui rayonne comprise.» Voir à la suite une sur les plus indignes, cf. p. 401, très intéressante étude du ryth- | n.A4. — Le petit Savoyard qui me de ce morceau : timidité | voyait passer M»Récamier ne

l’ombre de votre vie!. Vous passiez le matin sur le seuil de la porte, la nuit j’y revenais pleurer. Quelques mots, tombés de vos lèvres, avaient pu venir jusqu’à moi, je les répétais tout un jour. Vous cultiviez des fleurs, ma chambreen était pleine. Vous chantiez le soir au piano, je savais par cœur vos romances. Fout ce que vous aimiez, je l’aimais ; je m'enivrais de ce qui avait passé par votre bouche et dans votre cœur?, Hélas ! je vois que vous souriez. Dieu sait que ma douleur est vraie, et que je vous aime à en mourir.

JACQUELINE

Je ne souris pas de vous entendre dire qu'il y a deux ans que vous m'aimez, mais je souris de ce que je pense qu’il y aura deux jours demain.

FORTUNIO

Que je vous perde si la vérité ne m'est aussi chère que mon amour! que je vous perde s’il n’y a deux ans que je n'existe que pour vous ! * ù

JACQUELINE

Levez-vous donc; si on venait, qu'est-ce qu’on penserait de moi ?

FORTUNIO

Non ! je ne me lèverai pas, je ne quitterai pas cette place, que vous ne croyiez à mes paroles. Si vous repoussez mon amour, du moins n’en douterez-vous pas.

JAGQUELINE Est-ce une entreprise que vous faites ?

FORTUNIO

. Une entreprise pleine de crainte, pleine de misère et d’espérance. Je ne sais si je vis ou si je meurs; comment j'ai osé vous parler, je n’en sais rien. Ma raison est perdue ; j'aime,

retenait pas un cri d'admiration, et elle en était flattée.

4. Est-ce pécher par subtilité, que de demander si Musset ne songe pas vaguement aux ombres que perçoivent les prisonniers au fond de- la caverne, dans l’allégorie platonicienne ?

Ils ne voient pas le soleil, mais ils voient les ombres que la lumière dessine. — Mais on peut expliquer cette expression autrement.

2. Toujours cette fusion des sens et de l'imagination sentimentale, qui a fait dire à Musset : « Appuyer en tremblant ses lèvres sur mon cœur. »

3. Jacqueline continue à le traiter comme un jeune homme à bonnes fortunes, qui n’en serait pas à sa première expérience. Elle n’a jamais rencontré tant de candeur, — et elle ne comprend pas. - ‘#

je souffre ; il faut que vous le sachiez, que vous le voyiez, que vous me plaigniez !.

JACQUELINE

Ne va-t-il pas rester là une heure, ce méchant enfant obstiné ? Allons ! levez-vous, je le veux.

FORTUNIO Vous croyez donc à mon amour ? ?

JACQUELINE Non, je n’y crois pas : cela w’arrange de n’y pas croires. FORTUNIO C’est impossible! vous n’en pouvez douter.

i JACQUELINE Bah! on ne se prend pas si vile à trois mots de galan-

terie.

FORTUNIO

De grâce! jetez les yeux sur moi. Qui m'aurait appris à tromper ? Je suis un enfant né d'hier, et je n’ai jamais aimé personne, si ce n’est vous qui l'ignoriez.

JACQUELINE

Vous faites la cour aux grisettes, je le sais comme si je

l'avais vu.

FORTUNIO Vous vous moquez. Qui a pu vous le dire ?

S JACQUELINE Oui, oui, vous allez à la danse et aux dîners sur le gazon,

FORTUNIO

Avec mes amis, le dimanche. Quel mal y a-t-il à cela ? JACQUELINE Je vous l’ai déjà dit hier, cela se conçoit : vous êtes jeune, et à l’âge où le cœur est riche, on n’a pas les lèvres avares. FORTUNIO Que faut-il faire pour vous convaincre? Je vous en prie, dites-le moi.

4, Il ne demande rien deplus: | il redira : « Me voilà à genoux ce qu'il ne peut plus souffrir, | devant vous.» . c’est d’être ignoré où méconnu, | 3. Lt il lui plait aussi de fuir

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