‹ Morceaux choisisChapitre 267 sur 439 · PO NT · texte numérisé non relu

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même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante! elle ressemblait si bien à l’espérance, elle fauchait de si verts épis qu’elle était comme devenue jeune, et qu'on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n'y avait vraiment plus de vieillards ; il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux. Ets Cependant l’immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s’égorger ! ; comme il ne savait -pas encore s’il serait le maître du monde eu seulement de la moitié, Azraël passa? sur la route ; il l’effleura du bout de l'aile, et le poussa dans l'Océan. Au bruit de sa chute, les puissances ? moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleur, et, avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l’Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d’Arlequin. | De même qu'un voyageur, tant qu’il est.sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s’apercevoir de ses veiltes ni des dangers ; mais, dès ‘qu'il est arrivé au milieu de Sa famille et qu’il s’asseoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner à son lit; ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s’endormit d’un si profond sommeil qué ses vieux rois, la croyant morte, l'enveloppèrent d’un linceul blane. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée, de fatigue, et les . foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement. Alors ces hommes de l'Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, émbrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent deleurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s’y virent si vieux, si mutilés, qu’ils se souvinrent de leurs fils, afin qu’on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient ; les enfants

1. La bataille de Waterloo, où | avait dit : « Azraël a passé, et les Français occupèrent le Mont |. jai vu luire entre nous deux Saint-Jean. Le compte de sept | l'éclair de lépée flamboyante », — peuples n’est pas juste. Musset mêlant ainsi le souvenir d’Azchoisit ce chiffre par réminis- | raël, ange de la -mort chez les cence de lApocalypse de Saint Mahométans, et celui de « La Jean, où il a un rôle-:mystique | flamme de l’épée tournoyante » (les 7 chandeliers, les 7 sceaux, mise par Jéhovah sur le che-

les 7 trompettes, les 7 signes, min de larbre de la vie pour

etc.). . en défendre l'accès à Adam et . 2. C’est le ton de Apocalypse | Eve chassés du Paradis. Au- (familier à Famennais dont l’in- cun ange de lPApocalypse n’a”

gnés suivantes). Dans une lettre 3. Var., Edit. de 1836 : les à G. Sand, 48 juin 1835, Musset | vieilles croyances moribondes…

-fluence est visible dans les li- | de nom.

sorlirent des collèges, et, ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, el que les portraits de Wellington et de Blücher! étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades ?, avec ces deux mots au bas : Salvaloribus mundi3.

Alors s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brüant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides #. Is n'étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que, par chaque barrière de ces villes, on allait à une capitale d'Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain. |

De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes; d’autres frappaient aux portes des maisons, et, dès qu’on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants 6 De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux.

1. Le général prussien Blücher sauva l’armée de l'anglais Wel- -—lington à Waterloo.— Il existe des portraits de Wellington avec ce seul titre : Maréchal de F'rance.

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