‹ Morceaux choisisChapitre 314 sur 439 · NE | LM · texte numérisé non relu

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LETTRES DE DUPUIS ET COTONET 375 NÉ LA S k ï + fectionnant. Que diantre cela peut-il être? Nous ôtera-t-on nos cinq sens de nature? nous en donnera-t-on un sixième ? Les chauves-souris, dit-on, sont ainsi bâties ; triste perspective pour nous que de ressembler à: pareille bête ! c'est. à faire dresser les cheveux. Mais, bon! c’est une fantaisie; nous nous alarmons à tort; quand on tournerait cent ans autour de mes pieds, on ne perfectionnerait jamais que mes bottes; la raison seule doit nous rassurer, Comment,

. cependant, croire que c’est là tout ? S'il ne s'agissait que , de faire des routes, ou des ballons, ou des lampes, on ne - crierait jamais si haut ; Adam lui-même perfectionnait à sa

modé, quand il bêchait dans le paradis ; il faut qu’il y aït quelque mystère. Seraienti-ce nos passions que l’on corrigerait ? Par Dieu ! ce serait une belle merveille que de nous empêcher d’être gourmands, ivrognes, menteurs, avares, . vicieux ! el si j'aime les œufs à la neige, me défendrez-vous -d’en manger? Et si mon vin est bon, ou le vôtre, à vous qui parlez, et si votre femme... Vous me feriez dire quelque sottise ; non, ce ne doit point être encore cela. Ouvrirait-on quelque grand gymnase pour nous y administrer, au nom du roi, une éducation jusqu'alors inconnue ? D’ailleurs, qui ose décider, ici-bas, entre un savant el un ignare, lequel des deux est le plus parfait, ou le moins sot, pour parler net? Helvétius dit, ilest vrai, que toutes les intelligences sont égales ; mais en cela il fit tort à la sienne, car, pour plâtrer sa balourdise, il fut obligé d'ajouter que la différence entre les hommes résultait du plus ou du moins d'attention qu’ils apportent à leurs études; belle découverte ! Passons donc plus loin. Serait-ce qu’au moyen de certaines lois on changerait tellement nos mœurs et le milieu dans lequel nous vivons, que, doucement et sans effort, on nous rendrait ce paradis terrestre dont nous parlions. tout à HER Mais si nous ne sommes plus à Sparte, nous voilà en pleine utopie. Diable ! je commence à croire derechef qu’on se moque de nous pour nous faire peur; car comment nous perfectionner, du moment que nous restons hommes ? On se tâte sans le, vouloir en pensant à ces choses-là. Serait-ce seulement qu'à l'avenir on s’occupera des intérêts du peuple, qu’on l’hébergera plus chaudement, vêtira, prêchera, instruira et nourrira de pommes de terre? Mais nous voilà revenus aux fritures… Ma foi, monsieur, bien lé bonjour; si vous trouvez la clef de cette porte, soyez assez bon pour nous l'envoyer; nous vous le rendrons en une barrique de notre vin de cette année. Mais jusque-là, nous vous l’avouons, nous nous renfermons dans ce dire : ,ou il s’agit de perfectionner les choses, et

c’est plus vieux que Barabas; ou il s’agit de perfectionner =

les hommes, et les hommes, quelque manteau qu'ils portent, quelque rôle qu'ils jouent, risquent fort de vivre et de mourir hommes, c'est-à-dire singes, FE la parole, dont “ils abusent. |

Agréez, Monsieur, etc. e

[La troisième Lettre. ($ mars 1837) dit leur fait aux - tout-puissants

journalistes 1.]

Ils ont le grand art de l’à-propos, se choquent de tout, jamais ne pardonnent, ne laissent rien passer sans riposte. Toujours prêts, alertes, il en pleut. Seraient-ils par hasard. éloignés? rassurez-vous; vous les offenserez à cinquante lieues de distance en louant quelqu'un qu'ils n’ont jamais vu: voilà des ennemis implacables. Il y à, dit-on, un certain arbre, —' je ne sais ni son nom, ni où il pousse : un cheval galopant tout un jour ne peut sortir de son ombre.’ Parfait symbole, monsieur, du journalisme : suez, galopez, l’ombre immense vous suit, vous couvre, vous glace: vous étreint comme un rêve. Que préténdez-vous? de quoi parlez-vous? où marchez-vous pour n'être point sur les terres’ des journaux? où respirez-vous un- air si hardi que d’oser n'être point à eux? De quoi est-il question? De littérature? C'est leur côtelette et leur chocolat. — De politique? C’est. leur potage même, leur vin de Bordeaux et leur rôti. — Des arts, des sciences, d'architecture et de botanique? C’est de quoi payer leurs fiacres. — De peinture? Ils en soupent. —. De musique? Ils en dorment. De quoi enfin, qu'ils ne \digèrent, dont ils ne battent monnaie ?

[La quatrième Lettre (5 mai 1837) raconte d’abord avec une, verve. exquise l’histoire de ce mauvais sujet de Polémon qui entre un matin, par hasard, dans l’école du philosophe Xénocrate, la poitrine et les bras nus, une couronne de fleurs fanées lui pendant sur loreille, et fut con. verti par sa parole. Fait « simple», fait « énergique » : il serait absurde aujourd’hui. Et Dupuis et Cotonet de déplorer « ces temps héroïques!! de la pensée », à jamais perdus?, « Et qu'est-ce que cela prouve ? direzvous. Cela prouve, Monsieur, plus que vous ne croyez, répondent les citoyens de La Ferté avec leur- sagacilé un peu solennelle et pesante bar

4. Cf. Nos Morceaux choisis de | chez Musset, et les formes dif-

Balzac, p.293 et passim. férentes que ‘prend sa nostalgie 2. Noter la persistance du re- | de la Grèce; c£ p. 163, n. 2.

gret de l'antiquité hellénique V ;

“instants (c étaient les mœurs du genre), mais si agile un moment après ; cela prouve que toute action, ou tout écrit, .ou toute démonstration quelconque, faite à limitation du passé, ou sur une inspiration étrangère à nous, est absurde et extravagante. » — Là-dessus ils développent cette idée qu'aujourd'hui, « il ny a plus de possible que le simple, réduit à sa nie expression », « qu'il n’est plus permis à personne de nous jeter de la. poudre au nez. » D'où quelques portraits de gens qui veulent nous faire prendredes vessies pour des lanternes, Ce Sont des caractères à la fiçon de La Bruyère, des demi-pastiches, comme en avaient fait Vauvenargues, et, plus récemment, P.-L. Courier, en maints pamphlets, Al, Dumésnil, en ses Mœurs politiques, et tant d’autres écrivains, surtout dans la presse de l’opposition, aù cours de la Restauration. C’est un genre, classé, où Musset excelle. ]

| Caractères ou mœurs de ce siècle.

=. Le professeur à la mode.

Soixante badauds, assis au large, composent l’auditoire

de Florimond; les trois quarts sont des femmes. D’où vien-

nent ces visages-là ? Personne ne peut le dire. On les a évoqués, et ils sont sortis de terre. Florimond a cédé aux instances de ses nombreux et indiscrets amis, et il consent à ébaucher à ses heures perdues un cours d'histoire philosophique, fantastique et pittoresque. Mais il annonce que, parlant au beau sexe, il ne s’astreindra pas à uñe méthode aride, et il voltige, comme un papillon, de Pharamond à la Pompadour, et de Gengis-Khan à Moïse. Les uns se pâment,

d’autres tendent le cou pour se donner un air d'attention; quelques gens graves froncent le sourceil et regardent sf on.

croit qu'ils réfléchissent; les petites filles écarquillent leurs yeux et poussent de profonds soupirs. Florimond soulève son verre d’eau sucrée, se recueille une seconde, déroule sa péripétie, lance le trait et avale le verre d’eau. On se lève, on l’entoure, il est épuisé. La foule s'écoule avec respect, et un petit nombre d’élus accompagnent l’orateur au logis.

Là, étendu sur un sofa, passant son mouchoir sur ses

lèvres, il tend le nez aux encensoirs, et se couronne de palmes inconnues. « Vous avez parlé comme -Bossuet,

comme Fénelon, comme Heeques, comme Quintilien,

comme Mirabeau ! »

.Cependant le pauvre diable, assommé d’éloges, conserve encore une lueur de bon sens; il soulève le rideau, regarde les passants dans la rue; à l'aspect de cette ville immense, il-sent que sa coterie s’agite au fond d’un puits, et que personne ne se doute à Paris de son triomphe d’entresol.

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Le romancier du siècle. ;

Il est arrivé un grand malheur à Evariste!, qui fait des romans presque lisibles, et dont le style, nourri de barbarismes, en impose. Les journaux le traitent bien; on l’invite à diner, et il gagne par an une somme assez ronde. Mais il a écrit en 1825?, dans la préface d’un de ses livres, qu'un homme de génie devait être l’expression de son siècle. Depuis ce jour, il n’a ni repos ni trêve qu’il ne découvre l’esprit de son siècle, afin d’en être l'expression; il cherche les mœurs du temps pour les peindre, et ne peut réussir à les trouver : sont-elles à la Chaussée-d’Antin, au faubourg Saint-Germain, dans les boutiques des’marchands, ou dans les salons des ministres, au Marais, au Quartier Latin, à la place Maubert#? Ne seraient-elles pas au corps de garde, au Jockey-Club ou à Tortoni? La lanterne en. main, comme Diogène, il va et vient; et, chemin faisant, dit que Walter Scott n’est qu'un drôle {, et que, pour lui, il a plus d'influence, sur notre siècle que Voltaire sur le sien?. Mais ce damné siècle ne veut pas répondre; et au lieu de se contenter de peindre ce qu’il voit et de constater les nuances, Evariste veut saisir un fil qui puisse tout réunir

LU . D e . L - et tout concentrer; son ambition est d’être le criterium, le

nec plus ultra de l’époqué, et d'en posséder seul une clef unique. En attendant, il avoue, en rougissant, qu'on lui

paye ses livres vingt mille écus, que ses créanciérs le sup- ; plient à genoux de leur emprunter quelque argent, que, du

1. La plupart des traits d'Evariste conviennent très exactement à H. de Balzac; je ne doute pas que Muüsset ne l'ait visé. Balzac ne lui en à pas voulu; il a parlé avec admiration de Mus- ‘set à plusieurs reprises, notamment de ses Nouvelles, dans la

Revue Parisienne de 1840. Dans

sa Monographie de la Presse pa-

risienne (1843), il s’est amusé à

Pr Sainte-Beuve jugeant

fusset, qu’il appelle Abel Mu-.

tin : cètte interprétation me paraît plus que plausible.

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