DURAND
Je fus d’abord garçon chez un vétérinaire.
On me donnait par mois dix-huit livres dix sous ; Mais il me déplaisait de me mettre à genoux Pour graisser le sabot d’une bête malade,
Dont je fus maintes fois payé d’une ruade.
Fatigué du métier, je rompis mon licou,
Et, confiant en Dieu, j’allai sans savoir où.
Je m'arrêtai d’abord chez un marchand d’estampes Qui pour certains romans faisait des culs-de-lampes. J'en fis pendant deux ans ; dans de méchants écrits Je glissais à tâtons de plus méchants croquis. Ce travail ignoré me servit par la suite ;
Car je rendis ainsi mon esprit parasite, L'accoutumant au vol, le greffant sur autrui,
Je me lassai pourtant du rôle d’apprenti.
J'allai diner un jour chez le père Latuile?; i
cette vaste terre encore imprégnée de l’humidité des mers que tu viens de signaler -aux
hommes, qui étreint la vie de
ses bras, et dont les muscles saillent au-dessus des eaux, par - des files sans fin d'îles et de recifs ?.… » (Ce passage désigne la Nouvelle-Hollande, l'Australie, qui paraissait aux utopistes la
terre d'élection des sociétés par faites, des grandes expériences societaires.)
4. Cf. le monologue de Figaro, dans la comédie de Beaumarchais : « Las d’attrister les bêtes malades. »
2. Le père Latuile tenait un cabaret célèbre, à la barrière de CHR
J'y rencontrai Dubois, vaudevilliste habile,
Grand buveur, comme on sait, grand chanteur de couplets, Dont la gaîté vineuse emplit les cabarets.
Il m'apprit l'orthographe et corrigea mon style. Nous fimes à nous deux le quart d’un vaudeville, Aux théâtres forains lequel fut présenté,
Et refusé partout à l’unanimité.
Cet échec me fut dur, et je sentis ma.bile
Monter en bouillonnant à mon cerveau stérile.
Je résolus d'écrire, en rentrant au logis,
Un ouvrage quelconque et d’étonner Paris.
De la soif de rimer ma cervelle obsédée
Pour la première fois eut un semblant d'idée.
Je tirai mon verrou, j’eus soin de m’entourer
De tous les écrivains qui pouvaient m'inspirer. Soixante in-octavos inondèrent ma table.
J'accouchai lentement d’un poème effroyable.
La lune et le soleil se battaient dans mes versi, Vénus avec le Christ y dansait aux enfers.
Vois combien ma pensée était philosophique :
De tout ce qu’on a fait, faire un chef-d'œuvre unique, Tel fut mon but : Brahma, Jupiter, Mahomet, - ë Platon, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,
Tout s’y trouvait; mon œuvre est l’immensité même ?.
4, Cf. p: 208, n.4,: Ce genre d'accidents, ou des accidents analogues ne sont point rares dans les spéculations de Fourièr : on y voit que la terre, dans sa première enfance, «a été atteinte d’une fièvre putride ; qu’elle a communiquée à la lune, qui en est morte. Mais la terre, organisée en harmonie, ressuscitera la lune, et alors lPharmonie rétablie entre toutes les planètes de notre système réagira sur l'univers entier ». (A. NETTEMENT.)
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2. Ces vastes synthèses hantaient beaucoup de cerveaux entre 1830 et 1840, des plus vastes aux plus médiocres. Vigny, dans son Journal, notait cette tendance au démesuré, à lencyclopédique, et il citait parmi les symptômes notoires de ce mal La divine Epopée d'A. Soumet.
D'ailleurs, il y-a dans La Flûte de Vigny quelques vers à rap, procher de ceux de Musset (*).
(Noter que le raté de Vigny est devenu modeste, et que le poète est plein de pitié pour lui) :
D'abord, à son départ, orgucil démesuré,:
Gigantesque écriteau sur un front assuré,
sonore trn.ss esse
Bonaparte et Byron, poète et capitaine, .
Législateur aussi, chef de religion
(De tous les écoliers c’est la contagion),
Père d’un panthéisme orné de plusieurs choses, De quelques âges d’or et des métempsycoses
De Bouddha, qu’en son cœur il croyait inventer...
(*) Les vers de Vigny sont postérieurs en date.
F1G. 47. — Un poète du temps. (B N.E.)
Durand devait quelque peu ressembler à ce poète que caricatu-: rise le Charivari du 29 octobre 1835 ; au-dessus de cette légende : M. M..y, poète. (S'agit-il du poète Méry ?)
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