Cf. pp. 332 sq. ; toujours même vision du bon roi
* (( Quand on auralu, écrit Villemain dans son Eloge de Montes^uieii, l’hymne sublime que Cleanthe le Stoïcien adressait à la divinité adorée sous tant de noms divers, au créateur qui a tout fait dans le mondes excepté le mal qui sort du cœur du méchant ; (quand on aura médité dans Platon la résignation du juste condamné) ; quand on saura par cœur les pensées d’Epictète et le règne de Marc Aurele, on devra s’étonner encore du langage retrouvé par Montesquieu dans l’épisode de Lysimaque. )) Développer cette opinion, et la discuter.
ARSACE ET ISMÉNIE
Histoire orientale.
L’œuvre expliquée,
[Montesquieu écrivait à l’abbé de Guasco, le 15 décembre 1754 : « Tout bien pesé, je ne puis encore me déterminer à livrer mon roman d’Arsace à l’imprimeur. Le triomphe de l’amour conjugal de l’Orient est peut-être trop éloigné de nos mœurs pour croire qu’il serait bien reçu en France ». Ce n’était peut-être pas la raison principale, car le public qui avait tant goûté la tnrquerie des Lettres Persanes, aurait goûté pour les mêmes motifs celle à'Arsace. Peut-être en 1754, Montesquieu avait-il plus de scrupules à livrer au public un ouvrage qui, venant après VEsprit des Lois, devrait montrer, pour plaire, des qualités de premier ordre. 11 aurait retouché ce roman s’il en avait eu le loisir; L’ouvrage ne parût qu’en 1783 dans les Œuvres posthumes', on y retrouvera l’admirateur et l’imitateur de Fénelon, et l’auteur des Troglodytes* Voici le sujet :
Analyse et Extraits,
Artaméne, roi de la Bactriane, meurt en laissant une fille Isménie. Son premier ministre Aspar dirige les affaires. Le roi d’Hircanie, ayant demandé la jeune reine en mariage et ayant éprouvé un refus, envahit la Bactriane. 11 ravage la contrée, jusqu’au jour où un soldat nouvellement arrivé dans l’armée des Bactriens, accomplit des prodiges de valeur, se fraye un chemin jusqu’à l’endroit où combattait vaillamment le roi d’Hircanie, et le fait prisonnier L
1. La Bactriane est une contrée de l’Asie centrale entre le fleuve Oxus (Amou-Daria) et le mont Parapasimus ( Hindou • Kouch ) ; c’est le Turkestan russe et une partie du Turkestan afghan. Capitale Bactres (Balkh), non loin de l’Oxus. La Médie est la vaste région de l’Asie ancienne, située au Sud delà Caspienne, capitale Echatane (ou Agbatane) = Bag-
histan. L’Hircanie est la partie comprise entre la Caspienne, la Parthie et la Médie. Les noms d’ Artaméne {Artaméne ou le grand Crnis, i6o0), d’Aspar(l’As*par de Fontenelle est de 1680) étaient connus des lecteurs ; ceux qui l’étaient moins ou qui ne l’étaient pas du tout, sont très heureusement choisis par Montesquieu.
Fig. ‘21. - Alsace venge Isménie.
Une gravure de l’édilion d'Arsace et Isménie (édition Dklot, an IV, 1796, à la suite du Temple de Guide.)
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ARSACE ET ISMÉNIE
L’inconnu est un héros mystérieux et modeste. Aspar frappé d’admiration le prie de raconter ses aventures, et l’étranger Arsace confie sa douleur au premier ministre.
Né dans la Mèdie, d’une illustre famille, il aimait une jeune femme Ardasire. Mais le roi des Mèdes l’oblige à épouser sa fille, et on exige de lui qu’il se sépare de celle qu’il aime. Ce sacrifice est au-dessus de ses forces, et il s’évade avec Ardasire. Réfugiés dans la Margiane, ils vivent tous deux loin du monde, au milieu des biens de toutes sortes : car un génie invisible les comble de richesses.
Cette félicité est interrompue par l’ambition d’ Arsace. Désireux de conquérir la gloire, il abandonne quelque temps Ardasire, vient à la cour de Margiane, et se signale par des exploits guerriers. Il diffère son retour auprès d’ Ardasire jusqu’au moment où il pourra lui apparaître dans tout l’éclat de sa nouvelle fortune, mais, celle-ci ayant appris que la sœur du roi de Margiane ne regardait pas avec indifférence le vaillant capitaine, fait enlever brusquement Arsace et le transporte dans la Sogdiane.
Là, Arsace repentant vit auprès d’Ardasire, et le génie bienfaisant continue à lui fournir argent et pierreries. Mais le roi du pays, ayant appris qu’ Ardasire était très belle, ordonne à Arsace de la lui livrer. Arsace pénètre jusqu’au roi sous un déguisement, le tue, s’écljappe dans la nuit, et ne retrouve Ardasire qu’au moment où elle expirait; croyant Arsace infidèle, Ardasire s’était empoisonnée.
Désespéré, Arsace jure de venger Ardasire ; or le fils du roi de Sogdiane est ce même roi d’Hircanie qui a envahi la Bactriane ; voilà pourquoi Arsace l’a fait prisonnier de sa propre main, et l’a livré à Aspar.
Et maintenant, voici l’explication de tout ce qui précède : ]
La surprise d’Aspar avait commencé presque avec le récit qu’il avait entendu. Sitôt qu’il avait ouï le nom d’Arsace, il avait reconnu le mari de la reine. Des raisons d’État l’avaient obligé d’envoyer chez les Mèdes Isménie, la plus jeune des filles du dernier roi, et il l’avait fait élever en secret sous le nom d’Ardasire. Il l’avait mariée à Arsace ; il avait toujours eu des gens affidés dans le sérail d’Arsace ; il était le génie qui, par ces mêmes gens, avait répandu tant de richesses dans la maison d’Arsace, et qui, par des voies très simples^ avait fait imaginer tant de prodiges.
Il avait eu de très grandes raisons pour cacher à Arsace la naissance d’Ardasire ; Arsace, qui avait beaucoup de courage, aurait pu faire valoir les droits de sa femme sur la Bactriane et la troubler.
Mais ces raisons ne subsistaient plus ; et quand il entendit le récit d’Arsace, il eut mille fois envie de l’interrompre ; mais il crut qu’il n’était pas encore temps de lui apprendre son sort. Un ministre accoutumé à arrêter ses mouvements revenait toujours à la prudence ; il pensait à préparer un grand événement, et non pas à le hâter.
MONTESQUIEU
[Ces raisons ne subsistaient plus, puisque Tainée des filles du roi était morte.
C’est en effet ce que le ministre expose au peuple qui s’est révolté à la nouvelle qu’on avait mis sur le trône une fausse Isménie. ]
Aspar, monté sur un éléphant, s’avança dans la foule. «Bac- Iriens, dit-il, écoutez-moi. » Et comme on murmurait encore ; « Écoutez-moi, vous dis-je. Si vous pouvez me faire mourir à présent, vous pourrez dans un moment me faire mourir tout de même. Voici un papier écrit et scellé de la main du feu roi : prosternez-vous, adorez-le ; je vais le lire.»
Il le lut :
« Le ciel m’a donné deux filles qui se ressemblent au point que tous les yeux peuvent s’y tromper. Je crains que cela ne donne occasion à de plus grands troubles et à des guerres plus funestes. Vous donc, Aspar, lumière de l’empire, prenez la plus jeune des deux ; envoyez-la secrètement dans la Médie, et faites-en prendre soin. Qu’elle y reste sous un nom supposé, tandis que le bien de l’État le demandera. »
Il porta cet écrit au-dessus de sa tête, et il s’inclina. Puis reprenant la parole :
« Isménie est morte, n’en doutez pas ; mais sa sœur la jeune Isménie est sur le trône. Voudriez-vous vous plaindre de ce que, voyant la mort de la reine approcher, j’ai fait venir sa sœur du fond de l’Asie ? Me reprocheriez-vous d’avoir été assez heureux pour vous la rendre, et la placer sur un trône qui, depuis la mort de la reine sa sœur, lui appartient ? Si j’ai tu la mort de la reine, l’état des affaires ne l’a-t-il pas demandé ? Me blâmez-vous d’avoir fait une action de fidélité avec prudence ? Posez donc les armes. Jusqu’ici vous n’êtes point coupables ; dès ce moment vous le seriez. »
[Aspar explique alors comment il avait fait transporter Isménie dans la contrée des Mèdes] sous un nom supposé; comment il l’avait mariée à un grand seigneur du pays ; comment il l’avait fait suivre dans tous les lieux oii la fortune l’avait conduite ; comment la maladie de la reine l’avait déterminé à la faire enlever pour être gardée en secret dans le sérail ; comment, après la mort de la reine, il l’avait placée sur le trône.
Gomme les flots de la mer agitée s’apaisent par les zéphyrs, le peuple se calma par les paroles d’Aspar. On n’entendit plus que des acclamations de joie ; tous les temples retentirent du nom de la jeune Isménie.
ARSACE ET ISMÉNIE
[Mais, dira-t-on, Ardasire-Isménie n’etait donc pas morte? Non; comme tant d’autres héroïnes de mélodrames, elle n’avait pris qu’un narcotique. Aspar va donc préparer une grande scène.
Devant le peuple assemblé, il est convenu que l’étranger sera proclamé généralissime et que la reine lui ceindra l’épée. On devine le reste. Aux premiers mots d’Arsace, Isménie-Ardasir^ se précipite aux genoux de son mari : ]
« Baclriens, dit-elle, c’est aux genoux de mon époux que vous m’avez vue. C’est ma félicité d’avoir pu faire paraître devant vous mon amour. J’ai descendu de mon trône i, parce que je n’y étais pas avec lui ; et j’atteste les dieux que je n’y remonterai pas sans lui. Je goûte ce plaisir, que la plus belle action de mon règne c’est par lui qu’elle a été ftiile, et que c’est pour moi qu’il l’a faite. Grands, peuples, et citoyens croyez-vous que celui qui règne sur moi soit digne de régner sur vous? Approuvez-vous mon choix? Élisez-vous Arsace? Dites-le moi, parlez. »
A peine les dernières paroles de la reine furent-elles entendues, que tout lé palais retentit d’acclamations : on n’entendit plus que le nom d’Arsace et celui d’Isménie.
Pendant tout ce temps, Arsace était comme stupide^ Il voulut parler, sa voix s’arrêta ; il voulut se mouvoir, et il resta sans action. Il ne voyait pas la reine, il ne voyait pas le peuple; à peine entendait-il les acclamations : la joie le troublait tellement que son âme ne x>ut sentir toute sa félicité.
Mais quand Aspar eut fait retirer le peuple, Arsace pencha la tête sur la main de la reine.
« Ardasire, vous vivez! vous vivez, ma chère Ardasire! Je mourais tous les jours de douleur. Gomment les dieux vous ont-ils rendue à la vie? »
Elle se hâta de lui raconter comment une de ses femmes avait substitué au poison une liqueur enivrante. Elle avait été trois jours sans mouvement ; on l’avait rendue à la vie : sa première parole avait été le nom d’Arsace • ses yeux ne s’étaient ouverts que pour le voir ; elle l’avait fait chercher, elle l’avait cherché elle-même. Aspar l’avait fait enlever, et, après la mort de sa sœur, il l’avait placée sur le trône.
1. Cf. Crouzet..., Gr.i^r., pp. 93, 94. « J’ai descendu», marque plutôt l’action ; « je suis descendu »
marque plutôt l’état. Cf. : « la neige a tombé » et : « il est tombé de la neige toute la nuit ».
2. Stupide = frappé de stupeur^ Cf. Jes Considérations de Montesquieu, chap. VI : « Rome mit les rois dans le silence et les rendit comme stupides ».
MONTESQUIEU
Aspar avait rendu éclatante^ l’entrevue d’Arsace et d’Isménie. Il se ressouvenait de la dernière sédition. Il croyait qu’après avoir pris sur lui de mettre Isménie sur le trône, il n’était pas à propos qu’il parût encore avoir contribué à y placer Arsace. Il avait pour maxime de ne faire jamais lui-même ce que les autres pouvaient faire, et d’aimer le bien, de quelque main qu’il pût venir 2. D’ailleurs, connaissant la beauté du caractère d’iVrsace et d’Isménie, il désirait de les faire paraître dans leur joûr^. Il A^oulait leur concilier ce respect que s’attirent toujours les grandes âmes, dans toutes les occasions où elles peuvent se montrer. 11 cherchait à leur attirer cet amour que l’on porte à ceux qui ont éprouvé de grands malheurs. Il voulait faire naître cette admiration que l’on a pour tous ceux qui sont capables de sentir les belles passions. Enfin il croyait que rien n’était plus propre à faire perdre à Arsace le titre d’étranger, et à lui faire trouver celui de Bactrien dans tous les cœurs des peuples de la Bactriane.
Arsace jouissait d’un bonheur qui lui paraissait inconcevable'*. Ardasire, qu’il croyait morte, lui était rendue; Ardasire était Isménie ; Ardasire était reine de Bactriane, Ardasire l’en avait fait roi. Il passait du sentiment de sa grandeur au sentiment de son amour. 11 aimait ce diadème, qui, bien loin d’être un signe d’indépendance, l’avertissait sans cesse qu’il était à elle-; il aimait ce trône, parce qu’il voyait la main qui l’y avait fait monter ^
Isménie goûtait pour la première fois le plaisir de voir qu’elle était une grande reine. Àvant l’arrivée d’Arsace, elle avait une grande fortune, mais il lui manquait un cœur capable de la sentir ; au milieu de sa cour, elle se trouvait