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DANS LES CHOSES DE LA NATURE ET DE L’ART

(Publié en 1757)

L’œuvre expliquée.

[Duclos, l’auteur des Considérations sur les Mœurs de ce Siècle, le secrétaire perpétuel de l’Académie française, terminait ainsi ses Considérations critiques et historiques sur le Goût : « Trois de mes confrères dont le nom seul fait une recommandation pour leurs ouvrages, ont traité cette matière chacun dans le caractère qui lui est propre. » Duclos pensait à Voltaire, à Montesquieu, à d’Alembert. Il aurait pu citer bien d’autres « essais sur le goût »; le i8' siècle a complaisamment traité cette matière.

Montesquieu destinait son Essai à V Encyclopédie. D’Alembert disait dans son Eloge : « 11 nous destinait un article sur le goût, qui a été trouvé imparfait dans ses papiers ; nous le donnerons en cet état au public... » L’article parut au Tome VII en 1757. Il a été réimprimé en 1784 sous ce titre : Réflexions sur les causes du plaisir qu’excitent en nous les ouvrages d’esprit et les productions des beaux-arts. 11 est intéressant parce qu’il nous montre Montesquieu critique d’art et critique littéraire, et parce qu’il nous aide à mieux comprendre l’écrivain.]

Analyse et Extraits.

[Voici sa théorie : « Les différents plaisirs de notre âme forment les objets du goût, comme le beau, le bon, l’agréable, le naïf, » etc. Or « les sources du beau, du bon, etc., sont dans nous mêmes » ; « examinons donc notre âme, étudions-la... cherchons-la dans nos plaisirs.... rendons raison de nos sentiments ; cela pourra contribuer à nous former le goût, qui n’est autre chose que l’avantage de découvrir avec flnesse et avec promptitude la mesure du plaisir que chaque chose doit donner aux hommes ».

Il y a des plaisirs qui « sont dans la nature de l’âme, indépendamment des sens, parce qu’ils appartiennent à tout être qui -pense » ; il y a des « plaisirs naturels » et des « plaisirs acquis » ; on croit d’abord

ESSAI SUR LE GOUT

qu’il suffirait d-(en) connaître les diverses sources pour avoir le goût

mais le goût naturel n’est pas une connaissance de théorie... tous les

préceptes ne peuvent regarder que le goût acquis La définition la

plus générale du goût est ce qui nous attache à une chose par le sentiment, ce qui n’empêche pas qu’il ne puisse s’appliquer aux choses intellectuelles. L’âme connaît par ses idées et par ses sentiments, elle reçoit des plaisirs par ces idées et par ces sentiments. »

Cela posé, Montesquieu étudie ces idées et ces sentiments, et, après avoir indiqué que « l’esprit est le genre qui a sous lui plusieurs espèces : le génie, le bon sens, le discernement, la justesse, le talent, le goût », il examine les tendances de notre âme et les plaisirs qui y correspondent.]

^ De la curiosité.

Notre âme est faite pour penser, c’est-à dire^ pour apercevoir ; or un tel être doit avoir de la curiosité ; car, comme toutes les choses sont dans une chaîne où chaque idée en précède une et en suit une autre, on ne peut aimer à voir une chose sans désirer ^ d’en voir une autre; et, si nous n’avions pas ce désir pour celle-ci, nous n’aurions eu aucun plaisir à celle-là. Ainsi quand on nous montre une partie d’un tableau, nous souhaitons de voir la partie que l’on nous cache, à proportion^ du plaisir que nous a fait celle que nous avons vue.

C’est donc le plaisir que nous donne un objet, qui nous porte vers un autre ; c’est pour cela que l’âme cherche toujours des choses nouvelles, et ne se repose jamais.

Ainsi^, on sera toujours sur de plaire à l’âme lorsqu’on lui fera voir beaucoup de choses, ou plus qu’elle n’avait espéré d’en voir.

Par là on peut expliquer la raison pour quoi^ nous avons du plaisir lorsque nous voyons un jardin bien régulier, et que nous en avons encore lorsque nous voyons un lieu brut et champêtre : c’est la même cause qui produit ces effets. Gommç nous aimons à voir un grand nombre d’objets, nous voudrions étendre notre vue, être en plusieurs lieux,

1. C’est-à-dire est à remarquer; apercevoir = penser ; c’est l’influence du « sensualisme» de Locke qui a surtout agi sur J a philosophie du 18e siècle. Toutes nos idées sont des sensations transformées.

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