REGARD INDISCRET
(Sonnet)
Regard brûlant d'Eté, tu glisses dans ce bois, Dont je vis sur mon front descendre mainte feuille En cette grâce émue où la Mort nous accueille, Quand l'Automne en nos cœurs fait soupirer sa voix.
Mais, regard indiscret, sais-tu ce que je vois, Lorsque le Souvenir pieusement recueille La joliesse en fleurs dont le regret m'endeuille. Revoici la fraîcheur de mes premiers émois.
Regard brûlant d'Eté, cette fraîcheur où j'ouvre, Telle une fleur, mon rêve, à l'ombre de l'Amour, Veux-tu la prendre aussi ? Mais non, car je découvre
— Oh ! patiente un peu — ce pur et frais retour C'est toute la fraîcheur de mon Ame ingénue, Qui ne s'est pas en vain du grand Ciel souvenue
Montmorency.
L'HALLUCINATION (Conte pyrénéen)
Si vous voulez bien me suivre dans ce voyage que je fais chaque an aux Pyrénées, vous verrezdéjà, en m'observant dans le train, rien qu'à la façon dont je me désintéresse du paysage, des progrès du voyage, que je ne suis pas un de ces touristes, qui, loin du but encore, cherchent à l'horizon la ligne violette, où s'annonce la chaîne ; vous verrez que je ne suis pas un de ces voyageurs, obligés de s'absenter, dans les regards mélancoliques de qui on lit les rêves, qui semblent, avec la fumée du train allant en sens inverse de celui-ci, revenir vers le point de départ où sont leurs affections.
Suis- je un de ces élégants désœuvrés qui vont, au hasard, flâner et se distraire ? Non ! j'ai un but : j'y vais automatiquement, sans empressement, comme par devoir. Je suis une sorte de pèlerin. Ce que je suis ? ce que je suis... Vous le saurez tout à Vheure, quand, après m' être annoncé à l'hôtel pour quelques jours, j'irai avec vous dans le sentier, qui, baigné de soleil, monte vers l'azur, entre la noirceur des abîmes.
Je ne suis plus jeune ; mais, à vrai dire, l'ai-je jamais été, sauf une l'ois ?
C'est parce que je manquai de courage que je ne me lançai pas plus dans la vie de dissipation que dans une vie utile, occupée. J'avais fait des études, mais ne conduisant pas à un but précis qui m'eût effrayé... Je sommeillais dans la petite vie bourgeoise à laquelle j'étais habitué, sans désir de l'améliorer ni de la rendre pratique, laborieuse. J'avais lu ; mais les livres, feuilletés au vent de ma fantaisie, sans à propos, ne m'avaient donné ni idées de suite, ni logique.
Les philosophies, les romans bourdonnaient en moi confusément, sans m' enthousiasmer pour une œuvre ou une idée.
Ni la religion que je pratiquai longtemps, par habitude, ni la morale laïque ne m'avaient démontré la nécessité demecroireuneconscience... Une conscience? Je m'en découvris une seulement depuis le jour où... mais n'allons pas trop vite.
Je me croyais aussi incapable d'une action d'éclat que d'une lâcheté, conduit par un instinct bourgeois et timide.
Je me liai d'amitié avec Octave X... ; si on peut appeler amitié ce qui est dû au besoin de nous imprégner de la destinée d'un autre, quand, la i ôtre ne nous plaisant plus, nous n'avons pas la force de la modifier ; quand l'isolement nous fatigue ; et qu'en pensant un peu par un autre, en voyant par d'autres yeux que
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d'une activité, d'une intelligence. Mais que l'amitié est donc parfois dangereuse I
On est plus facilement jaloux, je crois, d'un ami que d'un étranger... Mais était-ce bien l'amour qui créa cette jalousie ? En tout cas, cette passion, je n'aurais pas pu l'avoir, vu mon caractère, si elle ne m'avait pas été inculquée par un ami, précisément.
Nous fîmes connaissance, au casino de cette ville-ci, d'une jeune fille espagnole et de sa mère, que nous accompagnâmes dans leurs promenades et excursions dans la montagne, et que nous allions voir, chercher et reconduire dans leur villa.
La séduction de cette jeune fille, dona Florita, je ne la remarquai pas d'abord ; elle ne commença à me faire une impression que lorsque j'eus vu celle qu'elle faisait sur Octave.
Sa séduction ne provenait pas de sa seule beauté ; mais surtout de ce que cette fleur d'Espagne était si bien à sa place dans ce cadre de rochers et de torrents, où elle semblait parfois se confondre avec les fleurs qu'elle cueillait ; dont elle faisait des bouquets, qui se fanaient dans les vases, où mon ami venait les respirer complaisamment, et moi-même, en secret, en me cachant ; dans ce cadre où sa voix faisait écho à celle des eaux vives 1
Ce qu'elle avait d'un peu sauvage dans la physionomie venait corriger heureusement la banalité que la civilisation raffinée et les manières donnent aux gens du monde. Il y avait en elle à la fois du puéril et du sérieux, ce qui la rendait délicieuse. Ses sourires et ses réflexions étaient des lumières brillantes, qui appelaient les cœurs vers elle...
Mais comme les papillons, qu'attirent les feux où
ils brûlent leurs ailes délicates, les rêves ne viennentils pas brûler leurs ailes aux flammes séductrices, parfois ?
Et puis, pour augmenter son charme auprès de mon amiérudit et lettré, ne devaient-elles pas intervenir les grâces d'une Dona Sol et autres héroïnes ; la magie du passé pittoresque et des grands ancêtres de l'Espagne, des nobles gueux drapés dans leur gueuserie, leur fierté arrogante, et même des bandits qui, l'escopette sur l'épaule, attendaient les diligences, avant de quitter les forêts des pays latins pour prendre place dans les opéras-comiques ?
Oui, tout ce passé naïf, grandiloquent, sauvage et doux brillait en ses regards... Ah 1 l'imagination, grisée par les spectacles des Pyrénées, ne pouvait-elle pas facilement concentrer sur elle la poésie dispersée de la terre d'Espagne, soudée aux merveilles d'un chaos qu'elle continue par son passé comme en tout I
Hélas ! n'avait-elle pas un peu l'âme d'un bandit, cette innocente, dont on ne se méfiait pas, et qui, malgré vous, prenait votre cœur ?
Un jour qu'Octave cueillait une fleur pour elle et la lui offrait, je me détournai brusquement.
« Je regarde le paysage », répondis-je à son étonnement.
« Alors vous aimez le paysage, quand je n'y suis pas », dit-elle en riant. Cette boutade me causa un malaise et un ravissement à la fois...
Un autre jour, il lui prit la main pour l'aider à franchir un fossé, et détacha de sa robe une ronce indiscrète ; je devins très pâle. « Qu'a-t-il ? le pauvre garçon ! » Gomme j'en étais arrivé dans ma timide passion au point où j'eusse désiré qu'elle fût un peu comprise par elle, cette réflexion et le rire d'Octave
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m'humilièrent au point qu'après le dîner je prétextai un malaise, pour me retirer aussitôt chez moi, sans prendre la main que me tendait Octave... Une autre fois, hélas ! je devais la lui refuser.
La saison touchait à sa fin. Nous fîmes une dernière excursion. C'était vers le soir ; nous redescendions. Etant resté en arrière dans de sombres réflexions — nous devions nous séparer le lendemain — je rejoignis Octave qui s'était attardé pour cueillir quelques fleurs qu'affectionnait Florita, qui se trouvait enavant ; et en dehors du sentier, sur la pente gazonnée conduisant à l'abîme — que vous voyez ici devant vous — il était penché vers les Heurs. Il éprouva de la peine à remonter, le talus étant glissant. D'une main il prit un maigre arbuste qui végétait là, et me tendit l'autre : « Votre main », me dit-il. Je m'approchai. Mon cœur se mit tout à coup à battre violemment ; j'étais sur le bord, immobile...
La lune s'était levée, et sa clarté ruisselait, fouillait les profondeurs mystérieuses où le vent s'engouffrait à l'appel amoureux des cascades, dont il venait m' apporter la fraîcheur ; tandis que les cimes lointaines étaient roses encore des derniers baisers du soleil couchant, au dessous d'un voile discret de nuées, comme un voile nuptial, où s'éteignaient les lueurs crépusculaires,
« Tendez-moi donc la main », reprit-il inquiet ; et il me sembla que la bande de terre, sur laquelle il était, vacillait. Je fis un vain effort pour étendre le bras : hélas ! j'avais une hallucination : Bien qu'elle
fût déjà loin, je voyais l'Espagnole entre nous ; la lune l'auréolait pour la désigner sainte et reine de cette fin de jour voluptueuse qui, avec une nuit enchantée, promettait dans ses yeux noirs l'amour... l'amour I
Hélas 1 évitant mon regard, elle souriait à Octave ; et lui, lui dont je ne voyais plus l'angoisse, tendait ses fleurs à Florita.
C'en était trop ! J'étais incapable de vouloir... Je vous jure que je n'avais pas d'intention homicide : j'étais halluciné !
L'hallucination ne prit fin qu'au cri rauque, sauvage et désespéré, qui troua le silence de la nuit pour se répercuter mille fois ; le cri d'Octave qui, emportant dans sa chute l'arbuste qu'il tenait, tournoya dans l'abîme, en épouvantant des oiseaux de proie qui voletèrent en mêlant leurs cris aux siens... et à ce cri, ma main jetée enfin en avant ne rencontrait que le vide ; et l'espagnole, revenue sur ses pas, était là, horrifiée et muette. Je ne sais pas si ses regards purent soupçonner dans les miens ce qui s'était passé...
« Je vais rejoindre mon fiancé », me dit -elle, le lendemain, après une nuit d'angoisses, en me montrant un médaillon où était un portrait...
Mon ami la savait-il fiancée ?
Devais-je la croire ?...
Je ne me lierai plus d'amitié avec personne..
Mais je me suis découvert une conscience, puisque, chaque an, à cette place funèbre, je jette mes pleurs dans l'abîme, dans les vôtres, torrents du Disparu
« Eh 1 bien, Pierre, tu Tas eue, cette fois ? », demanda à un homme qui, au crépuscule, traversait le hameau, son fusil à l'épaule, un de ceux qui prenaient le frais sur leur porte.
Celui-ci tressaillit, ferma les poings rageusement ; l'ombre n'éteignit qu'à moitié l'éclat soudain de ses yeux, comme si la question banale, qui lui était faite, lui rappelait des préoccupations plus graves que celles d'un chasseur.
Tout le monde savait qu'il allait, tous les jours, à l'affût dans le bois communal voisin, où il guettait une tourterelle qui y avait élu domicile, et dont le roucoulement tendre, en ce commencement d'été, mettait une note d'amour, semblait rappeler aux fiancés leurs déclarations et leurs serments, et promettre, devant la moisson blonde, le pain de l'amour à ceux qui en avaient faim.
Le mouvement de Pierre n'avait pas échappé à Claude qui le rejoignit sur le chemin : « Qu'as-tu donc ? » lui demanda-t-il.
Tous deux, des cultivateurs, avaient fait la grande guerre ensemble ; et sa question s'était moulée sur un des fameux : « On les aura... on les a eus... », que la confiance de vaincre, puis l'ivresse de la victoire ont mis dans la bouche de tous les poilus et de tous les Français.
« Qu'as-tu ? A propos, j'ai encore reçu une lettre de ma cousine Livia. Pourquoi n'es-tu pas venu dîner avec nous ? Tu sais bien qu'elle te regarde comme son fiancé... Toutes tes lettres du front, elle les lit et les relit. Après tant d'épreuves, elle ne peut pas croire son amour en danger. Pourquoi boudes-tu ? As-tu des scrupules ? Confie-les moi... Oui, je sais, Livia est orpheline et riche... mais toi, tu es travailleur... »
« Ce n'est pas cela interrompit l'autre, je suis pressé. »
Que lui est-il donc arrivé ? se demanda le brave garçon qui avait fait semblant de s'intéresser à sa chasse, pour avoir un prétexte à causer un peu... Il s' inquiétait à pré sent, lui qui avait été le confident et le complice de cet amour de Pierre et de Livia ; il s'inquiétait surtout de voir dépérir sa cousine pour qui il avait de l'affection.
Ah ! Pierre était en ce moment loin de penser à Livia !
Un amour fou, stupide, ridicule s'était emparé d'une de ces bonnes têtes de paysans, robustes et bien pensantes souvent, mais qui, lorsqu'elles se laissent prendre par une mauvaise idée ou une mauvaise passion, sont les têtes les plus brûlées qu'on puisse voir...
Vouloir en déloger, y déraciner ce qu'une mauvaise graine y a mis, serait plus téméraire que de vouloir déraciner avec la main un de ces chênes sous lesquels Pierre attendait le bon plaisir de l'oiseau.
Dans un café de la petite ville voisine, où il allait souvent le dimanche, il avait vu une petite danseuse.
Chose curieuse ! son amour était né, parce qu'il s'imagina qu'en dansant elle le regardait à la dérobée et tournait parfois la tête vers lui. Dame ! il n'était pas mal tourné, lui non plus.
Même, un soir, les baisers qu'elle envoyait, après la danse, lui étaient sûrement destinés.
En réalité, Stella — Stella, quel joli nom, semblant la désigner étoile de la danse! — ne l'avait, sans doute, pas remarqué ni regardé, avant que timidement d'abord, par des intermédiaires, puis audacieusement lui-même, il lui eût offert des bouquets... Il osa même écrire... Et elle, à part ses œillades — ses regards en étaient devenus, c'est sûr — comment répondait-elle à ses aveux ? Avec le charme et la délicatesse qu'ont pour les humbles mortels les vraies étoiles du ciel, insaisissables : elle scintillait pour lui, insaisissable.
Un jour pourtant, le frôlant presque, elle l'arrêta ravi, émerveillé par un « bonjour I », auquel il n'eut pas le temps de répondre, car elle disparut, en sautillant...
Oui, la petite danseuse, de son pied mignon chaussé de souliers brodés de perles, avait donné un coup dans son faible cœur, qui, blessé mais ravi, dansait lui aussi, à présent, en battant pour elle... Il dansait sur un océan, où le vent de l'espérance le poussait au bonheur.. Il oubliait qu'il pouvait aussi, ce cœur, y chavirer.
Mais, depuis quelque temps, un nuage avait passé dans le ciel où il voyait briller son étoile.
Le patron du Café de l'Univers lui faisait un brin de
cour, auquel elle n'était pas insensible : dame ! il était riche. Il lui avait même offert une superbe bague en or, la bague des fiançailles, affirmait-on. Pauvre Pierre ! depuis, il avait des cauchemars. Une nuit, il rêva qu'il dansait et la poursuivait en dansant, transformé par sa passion pour lui plaire en danseur émérite, lui aussi. Aux applaudissements de la foule, il allait la saisir par la taille, quand elle fit une pirouette, et, comme un oiseau, se posa — horreur ! — sur l'épaule de son rival qu'il n'avait pas vu, et qui s'enfuit avec son joli fardeau... Il poussa un grand cri et se réveilla.
S'il allait tous les soirs à l'affût de la tourterelle, n'était-ce pas pour s'affermir dans la volonté de prendre le cœur de la danseuse ? Et puis ce roucoulement entretenait une flamme dans le sien... Il se calmait, en faisant comme chasseur ce qu'il voulait faire comme amoureux.
La question de Claude « Eh î bien, tu l'as eue, cette fois ? », lui avait semblé une question ironique, faite, non au sujet de la tourterelle, mais de la danseuse...
Pourtant Claude ne savait rien encore de son triste roman.
Cependant, bien que Claude ne fût pas perspicace, il devina qu'il devait y avoir quelque chose. Quand on a de l'affection pour une personne, comme Claude pour Livia, une sorte d'instinct nous transforme, iris-
tinct merveilleux chez les gens comme chez les bêtes. Il suivit Pierre secrètement à la ville ; il sut tout.
Il n'eut plus qu'une idée : parler à la danseuse.
« Bah ! ce sont des personnes légères, se dit-il, — une danseuse, il faut bien — mais elle ne sera pas perverse au point de vouloir le malheur de Pierre ; elle a autant, sans doute, d'amants qu'elle veut. Même elle nous aidera à le faire revenir à Livia... » Il prit enfin son courage à deux mains et alla voir chez elle Stella — qui n'est pas amoureux a toutes les audaces, — 11 lui montra quelques lettres, pour la convaincre, de Pierre à Livia, qu'il avait prises en cachette chez celle-ci. Stella eut l'air intéressé, promit qu'on pouvait compter sur elle.
Claude, rassuré maintenant, regardait passer Pierre. « Ah ! mon petit, pensait-il, elle va te désabuser. Tu vas être guéri... et Livia sera heureuse... »
Cependant, la danseuse n'avait rien dit à Pierre de son entretien avec Claude. Ils en étaient déjà à échanger quelques mots rapides. Elle l'avait même à moitié rassuré : il n'y avait rien de sérieux avec le patron du café.
En allant, ce soir-là, à l'affût, Pierre était plus nerveux que d'habitude. Etait-ce parce qu'il avait cet amour qui, rassuré d'un côté, craint d'un autre ; qui redoute une traîtrise après des mots trop tendres ?
Etait-ce aussi le temps orageux ?
« Ah I Stella, Stella, devait-il penser, de quel côté s'amuse-t-elle, de quel côté est-elle sérieuse ? Que ditelle en ce moment, peut-être, à ce laid homme mais
riche du beau garçon mais pauvre que je suis ? Est-ce pour moi son feu pur, éternel d'étoile ? ou pour moi seulement un feu qui va s'éteindre bientôt, pour se rallumer pour un autre... comme s'éteignent et se rallument les feux de la rampe, devant qui elle tourne et vole, à la fois papillon, fleur et oiseau ? .
« Tiens, la tourterelle serapproche; son roucoulement la trahit plus près que d'habitude... oui, elle est capricieuse... comme Stella ; mais son caprice peut la faire tomber en ma possession... comme l'autre... »
Tout-à-coup une blancheur palpitante s'abat sur le faîte noyé d'ombre de l'arbre, qui reçoit ses confidences, bien que muettes, enfiévrées. Cette blancheur, il l'ajuste.
Une flamme, un bruit sec éclairent la mort, disent l'oraison funèbre de la petite chose saignante au milieu 1 d'un duvet éparpillé et qui voltige encore.
Pierre s'en approche... mais qu'a-t-il donc ? pourquoi ne la ramasse-t-il pas ?
Il s'assied, dans l'herbe, auprès d'elle.
Quel air féminin a ce gracieux oiseau î innocente victime dont le roucoulement ne l'appellera plus...
Mais n'est-ce pas un bon présage ? Il l'a eue... et Stella, donc...
Non, il ne l'entend plus ainsi, sans doute...
Une larme a brillé dans ses yeux... ce n'est pas qu'il regrette son meurtre ? Voyons, un chasseur I
Il regarde la tourterelle ; il met le doigt là où son sang a rougi ses plumes... Il se relève...
Un oiseau de nuit soudain tourne autour de lui en voletant, semblant faire une danse.
Quel cri il pousse I
« Va-t-en, Stella, va-t-en, crie-t-il à l'oiseau de nuit I
« Perfidité ! monstre ! » Est-il fou ?
Brusquement, il prend la tourterelle, il la berce, la couvrant de baisers et de larmes.
« Oui, la tendre tourterelle, c'était toi, Livia ! Je ne l'avais pas compris... C'était ton âme qui m'appelait et me disait: « aime-moi I méfie-toi de la danseuse... méfie-t-en pour toi, pour moi ! » Un pressentiment me le dit ce soir. Dans l'orage qui s'annonce, un éclair me dit que tu avais raison.
« Oui, le pressentiment — horreur ! horreur ! — devant la tourterelle morte, me le dit : je l'ai tuée I je t'ai tuée ! » Il s'évanouit.
Le lendemain, Claude, qui l'avait cherché en vain chez lui, le retrouvait hébété sous l'arbre, devant la tourterelle.
Le malheureux, en sanglotant, tenait une lettre à la main. Il ne put que dire ces mots : « Livia s'est tuée... avec un fusil... s'est suicidée... »
Que s'était-il donc passé ?
Stella n'avait pas oublié ce qu'avait dit Claude ; mais elle voulut s'amuser un peu, faire une innocente espièglerie.
Elle envoya quelques unes des lettres de Pierre, à Livia qui, dans l'état d'angoisse où elle vacillait déjà, ne put pas, devant ces preuves d'infidélité de celui en qui elle voulait encore espérer, se résigner plus longtemps à une vie, où le destin se jouait d'elle aussi atrocement... et son cœur brisé de victime n'eut pas grand effort à faire pour en finir avec elle.
Tout cela, Pierre le sut plus tard, quand il eut repris
suffisamment sa raison, pour reprendre, en travaillant, une vie ô? animal où plus rien ne l'intéressait...
Ah ! la petite danseuse s'était vraiment bien amusée 1 Un regret peut-être, sinon un remord — se sentiraitelle coupable ? — voilera ses doux yeux un moment.
Et elle redansera plus légère que jamais : c'est la vie !