‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 14 sur 113 · LA MENAGERIE MITAINE · texte numérisé non relu

LA MENAGERIE MITAINE

Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon comme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au front et coiffé du laurier séculaire,^ maintenant que nous avons raconté cette vie héroïque dans un |t*î1''-"

l8 ALPHONSE DAUDET.

modeste, ses joies, ses douleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux grandes pages de son histoire et au singulier événement qui devait donner l'essor à cette incomparable destinée.

C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le maniement du fusil à aiguille,* alors dans toute sa nouveauté. . . . Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite effaré dans la boutique, en criant: "Un lion! ... un lion! . . ." Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin croise la baïonnette,^ Costecalde court fermer la porte. On entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce qu'on apprend : la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à Tarascon et venait de s'installer sur la place du Château avec un tas de boas,^ de phoques, de crocodiles et un magnifique lion de l'Atlas.*

Un lion de l'Atlas à Tarascon ! Jamais, de mémoire d'homme,* pareille chose ne s'était vue.'' Aussi comme nos braves chasseurs de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde, quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées! L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne trouvait un mot à dire. . . .

Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir. ... Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas ! Un lion ! c'est-à-dire la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves, le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de cette troupe idéale qui lui louait de si beaux drames dans son imagination. , , , >, mille dieux 1 ' . . .

Et de TAtlas encore ! ! ! C'était plus que le grand Tartarin n'en pouvait supporter. . . .

Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.

Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil à aiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voix de tonnerre : " Allons voir ça, commandant."

— "Hél bé" . . . hé! bé. . . . Et mon fusil! . . . mon fusil à aiguille que vous emportez ! . . ." hasarda timidement le prudent Costecalde ; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrière lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement le pas.*^

Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup de monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privée de spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaine et l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine était bien contente. ... En costume kabyle,^^ les bras nus jusqu'au coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une main, dans l'autre un poulet vivant quoique plumé, l'illustre dame faisant les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, et comme elle avait doubles muscles^ elle aussi, son succès était presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.^^

L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement devant les cages, sans armes, sans méfiance, sans même aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur assez naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son formidable engin de guerre. Il y avait donc quelque chose à craindre, puisque lui, ce héros. ... En un clin d'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfants criaient de peur, les dames

regardaient la porte. Le pharmacien Bézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil. . . .

Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages. Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentement le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du phoque, regarda d'un œil dédaigneux la longue caisse pleine de son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter devant la cage du lion. . . .

Terrible et solennelle entrevue ! le lion de Tarascon et le lion de l'Atlas en face l'un de l'autre. . . . D'un côté, Tartarin, debout, le jarret tendu,** les deux bras appuyés sur son rifle ; de l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'œil clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes de devant. . . . Tous deux calmes et se regardant.

Chose singulière I soit que le fusil à aiguille lui eût donné de l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain mépris en leur bâillant au nez de tous," le lion eut tout à coup un mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement, écarta ses griffes, étira ses pattes ; puis il se leva, dressa la tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de casquettes, le brave commandant Bravida lui-même. . . . Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas. ... Il était là, ferme et résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue " que toute la ville connaissait. . .* . Au bout d'un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef, ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion : " Ça, oui,, ^ chasse." ^'

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage ; mais le malheureux en avait déjà trop dit. . . .

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage. . . .

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours,^^ au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient d'un air effaré :

' " Et autrement, ^^ vous savez la nouvelle, au moins?

— Et autrement, quoi donc ? ... le départ de Tartarin, au moins ? "

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement^ qu'on prononce autremain, et finissent par au moins, qu'on prononce au tnouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres, les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler les vitres.^^

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est que la vanité ! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre Tartarin — la première fois qu'on lui parla de ce voyage — fit d'un petit air évasif : " Hé ! ... hé !.. . peut-être ... je ne dis pas." La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette idée, il répondit : "C'est probable." La troisième fois : " C'est certain ! "

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par le punch aux œufs, les bravos, les lumières ; grisé par le succès* que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et qu'il allait, avant peu,^^ se mettre à la poursuite des grands lions de l'Atlas. . . .

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Làdessus, nouveau punch aux œufs, poignées de mains, accolades et sérénade aux flambeaux" jusqu'à minuit devant la petite maison du baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance ; et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une scène effroyable,^ l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant par le menu^ toutes les catastrophes qui l'attendaient dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres chaudes,^ dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste. . . .

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences, qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sables du désert comme feu Cambyse,* et l'autre Tartarin ne parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était pas pour tout de suite,^' que rien ne pressait et qu'en fin de compte ils n'étaient pas encore partis.

Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour une expédition semblable sans prendre quelques précautions. Il faut savoir où l'on va, que diable ! ^ et ne pas partir comme un oiseau. . . .

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des grands touristes africains, les relations de Mungo-Park,^ de Caillé,* du docteur Livingstone," d'Henri Duveyrier.*^

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de longue main ^ à supporter la faim, la soif, les marches forcées, les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux, et, à partir de ce jour-là, ne se

nourrit plus que ^eau bouillie, — Ce qu'on appelle eau bouillie^ à Tarascon, c'est quelques tranches de pain noyées dans de Teau chaude, avec une gousse d'ail,^ un peu de thym, un brin de laurier. — Le régime était sévère, et vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace.** . . .

A Tentraînement par Teau bouillie Tartarin de Tarascon joignit d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de ville * sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs dans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards, à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût derrière le baobab. . . .

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon, les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château,*^ un homme mystérieux se promenant de long en large derrière la baraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.

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