‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 24 sur 113 · LA MULEi DU PAPE · texte numérisé non relu

LA MULEi DU PAPE

De tous les jolis dictons, proverbes ou adages, dont nos paysans de Provence passementent leurs discours, je n'en sais pas un plus pittoresque ni plus singulier que celui-ci. A quinze lieues autour de mon moulin, quand on parle d'un homme rancunier, vindicatif, on dit : " Cet homme-là ! méfiez-vous ! ... il est comme la mule du Pape, qui garde sept ans son coup de pied."

J'ai cherché bien longtemps d'où ce proverbe pouvait venir, ce que c'était que cette mule papale et ce coup de pied gardé pendant sept ans. Personne ici n'a pu me renseigner à ce sujet, pas même Francet Mamaï, mon joueur de fifre, qui connaît^ pourtant son légendaire provençal sur le bout du doigt. Francet pense comme moi qu'il y a là-dessous quelque ancienne chronique du pays d'Avignon ; mais il n'en a jamais entendu parler autrement que par le proverbe. . . .

— Vous ne trouverez cela qu'à la bibliothèque des Cigales, m'a dit le vieux fifre en riant.

L'idée m'a paru bonne, et comme la bibliothèque des Cigales est à ma porte, je suis allé m'y enfermer pendant huit jours.

C'est une bibliothèque merveilleuse, admirablement montée, ouverte aux poètes jour et nuit, et desservie par de petits bibliothécaires à cymbales qui vous font de la musique tout le temps. J'ai passé là quelques journées

délicieuses, et, après une semaine de recherches, — sur le dos, — j'ai fini par découvrir ce que je voulais, c'est-à-dire l'histoire de ma mule et de ce fameux coup de pied gardé pendant sept ans. Le conte en est joli quoique un peu naïf, et je vais essayer de vous le dire tel que je l'ai lu hier matin dans un manuscrit couleur du temps,* qui sentait* bon la lavande sèche et avait de grands fils de la Vierge * pour signets.

Qui n'a pas vu Avignon • du temps des Papes, n'a rien vu. Pour la gaieté, la vie, l'animation, le train des fêtes, jamais une ville pareille. C'étaient, du matin au soir, des processions, des pèlerinages, les rues jonchées de fleurs, tapissées de hautes lices,' des arrivages de cardinaux par le Rhône, bannières au vent, galères pavoisées, les soldats du Pape qui chantaient du latin sur les places, les crécelles des frères quêteurs ; * puis, du haut en bas '*' des maisons qui se "pressaient en bourdonnant autour du grand palais papal comme des abeilles autour de leur ruche, c'était encore le tic tac des métiers à dentelles, *° le va-et-vient des navettes tissant l'or des chasubles, les petits marteaux des ciseleurs de burettes, les tables d'harmonie qu'on ajustait chez les luthiers,^^ les cantiques des ourdisseuses ; ^^ par là-dessus le bruit des cloches, et toujours quelques tambourins ^^ qu'on entendait ronfler, là-bas, du côté du pont. Car chez nous, quand le peuple est content, il faut qu'il danse, il faut qu'il danse ; et comme en ce temps-là les rues de la ville étaient trop étroites pour la farandole, fifres et tambourins se postaient sur le pont d'Avignon,^* au vent frais du Rhône, et jour et nuit l'on y dansait, l'on y dansait. . . . Ah ! l'heureux temps ! l'heureuse ville ! Des hallebardes qui ne coupaient pas ; des prisons d'Etat où l'on mettait le vin à rafraîchir. Jamais de disette ; jamais de guerre. . . . Voilà comment les Papes du Comtat" savaient gouverner leur peuple; voilà pourquoi leur peuple les a tant regrettés ! . . .

Il y en a un surtout, un bon vieux, qu^on appelait Boniface.** . . . Oh ! celui-là, que de larmes on a versées en Avignon quand il est mort ! C'était un prince si aimable, si avenant! Il vous riait si bien du haut de sa mule! Et quand vous passiez près de lui, — fussiez-vous un pauvre petit tireur de garance " ou le grand viguier ^® de la ville, — il vous donnait sa bénédiction si poliment ! Un vrai pape d'Yvetot,^'** mais d'un Yvetot de Provence, avec quelque chose de fin dans le rire, un brin de marjolaine à sa barrette, et pas la moindre Jeanneton. ... La seule Jeanneton qu'on lui ait jamais connue, à ce bon père, c'était sa vigne, — une petite vigne qu'il avait plantée lui-même, à trois lieues d'Avignon, dans les myrtes de Château-Neuf.

Tous les dimanches, en sortant de vêpres, le digne homme allait lui faire sa cour ; et quand il était là-haut, assis au bon soleil, sa mule près de lui, ses cardinaux tout autour étendus aux pieds des souches,® alors il faisait déboucher un flacon de vin du cru,^ — ce beau vin, couleur de rubis qui s'est appelé depuis le Château-Neuf des Papes, — et il le dégustait par petits coups, en regardant sa vigne d'un air attendri. Puis, le flacon vidé, le jour tombant, il rentrait joyeusement à la ville, suivi de tout son chapitre ; et, lorsqu'il passait sur le pont d'Avignon, au milieu des tambours et des farandoles, sa mule, mise en train par la musique, prenait un petit amble sautillant, tandis que lui-même il marquait le pas de la danse avec sa barrette, ce qui scandalisait fort ses cardinaux, mais faisait dire à tout le peuple : "Ah ! le bon prince ! Ah ! le brave pape ! "

Après sa vigne de Château-Neuf, ce que le pape aimait le plus au monde, c'était sa mule. Le bonhomme en raffolait de cette bête-là. Tous les soirs avant de se coucher il allait voir si son écurie était bien fermée, si rien ne manquait dans sa mangeoire, et jamais il ne se serait levé de table

sans faire préparer sous ses yeux un grand bol de vin à la française, avec beaucoup de sucre et d'aromates,^ qu'il allait lui porter lui-même, malgré les observations de ses cardinaux. ... Il faut dire aussi que la bête en valait la peine. C'était une belle mule noire mouchetée de rouge, le pied sûr, le poil luisant, la croupe large et pleine, portant fièrement sa petite tête sèche ^ toute harnachée de pompons, de nœuds, de grelots d'argent, de bouffettes; avec cela douce comme un ange, l'œil naïf, et deux longues oreilles, toujours en branle, qui lui donnaient l'air bon enfant. . . . Tout Avignon la respectait, et, quand elle allait dans les rues, il n'y avait pas de bonnes manières qu'on ne lui fît ; car chacun savait que c'était le meilleur moyen d'être bien en cour, et qu'avec son air innocent, la mule du Pape en avait mené plus d'un à la fortune, à preuve Tistet Védène et sa prodigieuse aventure.

Ce Tistet Védène était, dans le principe,^ un effronté galopin,^ que son père, Guy Védène, le sculpteur d'or, avait été obligé de chasser de chez lui, parce qu'il ne voulait rien faire et débauchait les apprentis. Pendant six mois, on le vit traîner^® sa jaquette dans tous les ruisseaux d'Avignon, mais principalement du côté de la maison papale; car le drôle avait depuis longtemps son idée sur la mule du Pape, et vous allez voir que c'était quelque chose de malin.^ . . . Un jour que Sa Sainteté ^ se promenait toute seule sous les remparts avec sa bête, voilà mon Tistet qui l'aborde, et lui dit en joignant les mains d'un air d'admiration :

— Ah mon Dieu! grand Saint-Père, quelle brave mule vous avez là !.. . Laissez un peu que je la regarde. ... Ah ! mon Pape, la belle mule ! . . . L'empereur d'Allemagne ^ n'en a pas une pareille.

Et il la caressait, et il lui parlait doucement comme à une demoiselle :

— Venez çà, mon bijou, mon trésor, ma perle fine. . . ,

Et le bon Pape tout ému, se disait dans lui-même :

— Quel bon petit garçonnet ! ^ . . . Comme il est gentil avec ma mule !

Et puis le lendemain savez-vous ce qui arriva? Tistet Védène troqua sa vieille jaquette jaune contre une belle aube en dentelles, un camail ^^ de soie violette, des souliers à boucles, et il entra dans la maîtrise ^^ du Pape, où jamais avant lui on n'avait reçu que des fils de nobles et des neveux de cardinaux. . . . Voilà ce que c'est que rintrigue ! . . . Mais Tistet ne s'en tint pas là.

Une fois au service du Pape, le drôle continua le jeu qui lui avait si bien réussi. Insolent avec tout le monde, il n'avait d'attentions hi de prévenances que pour la mule, et toujours on le rencontrait par les cours du palais avec une poignée d'avoine ou une bottelée de sainfoin,^ dont il secouait gentiment les grappes rosés en regardant le balcon du Saint-Père, d'un air de dire : " Hein ! . . . pour qui ça? . . ." Tant et tant qu'à la fin** le bon Pape, qui se sentait devenir vieux, en arriva à lui laisser le soin de veiller sur l'écurie et de porter à la mule son bol de vin à la française ; ce qui ne faisait pas rire les cardinaux.

Ni la mule non plus, cela ne la faisait pas rire. . . . Maintenant, à l'heure de son vin, elle voyait toujours arriver chez elle cinq ou six petits clercs de maîtrise ^ qui se fourraient vite dans la paille avec leur camail et leurs dentelles ; puis, au bout d'un moment, une bonne odeur chaude de caramel et d'aromates emplissait l'écurie, et Tistet Védène apparaissait portant avec précaution le bol de vin à la française. Alors le martyre de la pauvre bête commençait.

Ce vin parfumé qu'elle aimait tant, qui lui tenait chaud, qui lui mettait des ailes, on avait la cruauté de le lui apporter, là, dans sa mangeoire, de le lui faire respirer ; puis, quand elle en avait les narines pleines, passe, je t'ai

LETTRES DE MON MOULIN. yy

vu!*® La belle liqueur de flamme rose s'en allait toute dans le gosier de ces garnements. ... Et encore, s'ils n'avaient fait que lui voler son vin ; mais c'étaient comme des diables, tous ces petits clercs, quand ils avaient bu ! . . . L'un lui tirait les oreilles, l'autre la queue ; Quiquet lui montait sur le dos, Béluguet lui essayait sa barrette, et pas un de ces galopins ne songeait que d'un coup de reins ^^ ou d'une ruade la brave bête aurait pu les envoyer tous dans l'étoile polaire, et même plus loin. . . . Mais non ! On n'est pas pour rien ^ la mule du Pape, la mule des bénédictions et des indulgences. . . . Les enfants avaient beau faire, elle ne se fâchait pas ; et ce n'était qu'à Tistet Védène qu'elle en voulait. . . . Celui-là, par exemple, quand elle le sentait derrière elle, son sabot lui démangeait, et vraiment il y avait bien de quoi. Ce vaurien de Tistet lui jouait de si vilains tours ! Il avait de si cruelles inventions après boire ! . . .

Est-ce qu'un jour il ne s'avisa pas de la faire monter avec lui au clocheton de la maîtrise,^ là-haut, tout là-haut, à la pointe ^ du palais ! . . . Et ce que je vous dis là n'est pas un conte, deux cent mille Provençaux l'ont vu. Vous figurez-vous ^^ la terreur de cette malheureuse mule, lorsque, après avoir tourné pendant une heure à l'aveuglette dans un escalier en colimaçon et grimpé je ne sais combien de marches, elle se trouva tout à coup sur une plate-forme éblouissante de lumière, et qu'à mille pieds au-dessous d'elle elle aperçut tout un Avignon fantastique, les baraques du marché pas plus grosses que des noisettes, les soldats du Pape devant leur caserne comme des fourmis rouges, et là-bas, sur un fil d'argent, un petit pont microscopique où l'on dansait, oïl l'on dansait. . . . Ah ! pauvre bête ! quelle panique ! Du cri qu'elle en poussa, toutes les vitres du palais tremblèrent.

— Qu'est-ce qu'il y a ? *^ qu'est-ce qu'on lui fait ? s'écria le bon Pape en se précipitant sur son balcon.

jS ALPHONSE DAUDET.

Tistet Védène était déjà dans la cour, faisant mine de pleurer et de s'arracher les cheveux :

— Ah ! grand Saint-Père, ce qu'il y a ! Il y a que votre mule. . . . Mon Dieu! qu'allons-nous devenir? Il y a que votre mule est montée dans le clocheton. . . .

— Toute seule ?

— Oui, grand Saint-Père, toute seule. . . . Tenez ! regardez-la, là-haut. . . . Voyez-vous le bout de ses oreilles qui passe ? . . . On dirait deux hirondelles.*' . . .

— Miséricorde ! fit le pauvre Pape en levant les yeux. . . . Mais elle est donc devenue folle ! Mais elle va se tuer. . . . Veux-tu bien descendre, malheureuse !**...

Pécaïre ! elle n'aurait pas mieux demandé, elle, que de descendre ... ; mais par où ? L'escalier, il n'y fallait pas songer: ça se monte encore, ces choses-là;*^ mais, à la descente, il y aurait de quoi se rompre cent fois les jambes. ... Et la pauvre mule se désolait, et, tout en rôdant sur la plate-forme avec ses gros yeux pleins de vertige, elle pensait à Tistet Védène :

— Ah! bandit, si j'en réchappe . . . quel coup de sabot demain matin !

Cette idée de coup de sabot lui redonnait un peu de cœur au ventre ; sans cela elle n'aurait pas pu se tenir. . . . Enfin on parvint à la tirer de là-haut ; mais ce fut toute une affaire. Il fallut la descendre avec un cric,^ des cordes, une civière. Et vous pensez quelle humiliation pour la mule d'un pape de se voir pendue à cette hauteur, nageant des pattes dans le vide comme un hanneton au bout d'un fil. Et tout Avignon qui la regardait.

La malheureuse bête n'en dormit pas de la nuit. Il lui semblait toujours qu'elle tournait sur cette maudite plate-forme, avec les rires de la ville au-dessous, puis elle pensait à cet infâme Tistet Védène et au joli coup de sabot qu'elle allait lui détacher le lendemain matin. Ah! mes

amis, quel coup de sabot ! De Pampérigouste on en verrait la fumée. . . . Or, pendant qu'on lui préparait cette belle réception à l'écurie, savez-vous ce que faisait Tistet Védène } Il descendait le Rhône en chantant ^ur une galère papale et s'en allait à la cour de Naples avec la troupe de jeunes nobles que la ville envoyait tous les ans près de la reine Jeanne*' pour s'exercer à la diplomatie et aux belles manières. Tistet n'était pas noble ; mais le Pape tenait à le récompenser des soins qu'il avait donnés à sa bête, et principalement de l'activité qu'il venait de déployer pendant la journée du sauvetage.

C'est la mule qui fut désappointée le lendemain !

— Ah ! le bandit ! il s'est douté de quelque chose ! . . . pensait-elle en secouant ses grelots avec fureur . . .; mais c'est égal, va, mauvais ! tu le retrouveras au retour, ton coup de sabot, . . . je te le garde !

Et elle le lui garda.

Après le départ de Tistet, la mule du Pape retrouva son train de vie tranquille et ses allures d'autrefois. Plus de Quiquet, plus de Béluguet à l'écurie. Les beaux jours du vin à la française étaient revenus, et avec eux la bonne humeur, les longues siestes, et le petit pas de gavotte*^ quand elle passait sur le pont d'Avignon. Pourtant, depuis son aventure, on lui marquait toujours un peu de froideur dans la ville. Il y avait des chuchotements sur sa route ; les vieilles gens hochaient*^ la tête, les enfants riaient en se montrant le clocheton. Le bon Pape lui-même n'avait plus autant de confiance en son amie, et, lorsqu'il se laissait aller à faire un petit somme sur son dos, le dimanche, en revenant de la vigne, il gardait toujours cette arrière-pensée : " Si j'allais me réveiller là-haut, sur la plate-forme ! " La mule voyait cela et elle en souffrait, sans rien dire; seulement, quand on prononçait le nom de Tistet Védène devant elle, ses longues oreilles

8o ALPHONSE DAUDET.

frémissaient, et elle aiguisait avec un petit rire le fer de ses sabots sur le pavé.* . . .

Sept ans se passèrent ainsi ; puis, au bout de ces sept années, Tistet Védèrfe revint de la cour de Naples. Son temps n'était pas encore fini là-bas; mais il avait appris que le premier moutardier " du Pape venait de mourir subitement en Avignon, et, comme la place lui semblait bonne, il était arrivé en grande hâte pour se mettre sur les rangs.

Quand cet intrigant de Védène entra dans la salle du palais, le Saint-Père eut peine à le reconnaître, tant il avait grandi et pris du corps. Il faut dire aussi que le bon Pape s'était fait vieux de son côté, et qu'il n'y voyait pas bien sans besicles.

Tistet ne s'intimida pas.

— Comment ! grand Saint-Père, vous ne me reconnaissez plus ? C'est moi, Tistet Védène !

— Védène? . . .

— Mais oui, vous savez bien . . . celui qui portait le vin français à votre mule.

— Ah ! oui . . . oui ... je me rappelle . . . Un bon petit garçonnet, ce Tistet Védène ! . . . Et maintenant, qu'est-ce qu'il veut de nous ?

— Oh ! peu de chose, grand Saint-Père. ... Je venais vous demander. ... A propos, est-ce que vous l'avez toujours, votre mule ? Et elle va bien ? . . . Ah ! tant mieux ! . . . Je venais vous demander la place du premier moutardier qui vient de mourir.

— Premier moutardier, toi !.. . Mais tu es trop jeune. Quel âge as-tu donc ?

— Vingt ans deux mois, illustre pontife, juste cinq ans de plus que votre mule. . . , Ah ! palme de Dieu, la brave bête ! *^ . . . Si vous saviez comme je l'aimais cette mule-là ! . . . comme je me suis langui d'elle en Italie ! , . . Est-ce que vous ne me la laisserez pas voir?

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— Si, mon enfant, tu la verras, fit le bon Pape tout ému. . .^. Et puisque tu Taimes tant, cette brave bête, je ne veux plus que tu vives loin d'elle. Dès ce jour, je t'attache à ma personne en qualité de premier moutardier. . . . Mes cardinaux crieront, mais tant pis! *^ j'y suis habitué. . . . Viens nous trouver demain, à la sortie de vêpres, nous te remettrons les insignes de ton grade en présence de notre chapitre, et puis . . . je te mènerai voir la mule, et tu viendras à la vigne avec nous deux . . . hé ! hé ! Allons ! va.** . . .

Si Tistet Védène était content en sortant de la grande salle, avec quelle impatience il attendit la cérémonie du lendemain, je n'ai pas besoin de vous le dire. Pourtant il y avait dans le palais quelqu'un de plus heureux encore et de plus impatient que lui : c'était la mule. Depuis le retour de Védène jusqu'aux vêpres du jour suivant, la terrible bête ne cessa de se bourrer d'avoine et de tirer au mur avec ses sabots de derrière.** Elle aussi se préparait pour la cérémonie. . . .

Et donc, le lendemain, lorsque vêpres furent dites, Tistet Védène fit son entrée dans la cour du palais papal. Tout le haut clergé était là, les cardinaux en robes rouges, l'avocat du diable ** en velours noir, les abbés de couvent avec leurs petites mitres, les marguilliers de Saint-Agricol,*' les camails violets de la maîtrise, le bas clergé aussi, les soldats du Pape en grand uniforme, les trois confréries de pénitents,*® les ermites du mont Ventoux*^ avec leurs mines farouches et le petit clerc qui va derrière en portant la clochette, les frères flagellants^ nus jusqu'à la ceinture, les sacristains fleuris *^ en robes de juges, tous, tous, jusqu'aux dpnneurs d'eau bénite, et celui qui allume,®^ et celui qui éteint ... il n'y en avait pas un qui manquât. . . . Ah ! c'était une belle ordination ! Des cloches, des pétards, du soleil, de la musique, et toujours ces enragés de tambourins ^ qui menaient la danse, là-bas, sur le pont d'Avignon, . . .

paraissaient soixante. . . . Près de lui sa petite-fille à genoux et toute en larmes. Elle lui ressemblait. A les voir Tun à côté de l'autre, on eût dit ^^ deux belles médailles grecques frappées à la même empreinte, seulement Tune antique, terreuse, un peu effacée sur les contours, Tautre resplendissante et nette, dans tout Téclat et le velouté de l'empreinte nouvelle.

"La douleur de cette enfant me toucha. Fille et petite-fille de soldat, elle avait son père à l'état-major de Mac-Mahon," et l'image de ce grand vieillard étendu devant elle évoquait dans son esprit une autre image non moins terrible. Je la rassurai de mon mieux ; mais, au fond, je gardais peu d'espoir. Nous avions affaire à une belle et bonne hémiplégie,^^ et, à quatre-vingts ans, on n'en revient guère. ^^ Pendant trois jours, en effet, le malade resta dans le même état d'immobilité et de stupeur. . . . Sur ces entrefaites, la nouvelle de Reichshoffen ^^ arriva à Paris. Vous vous rappelez de quelle étrange façon. Jusqu'au soir, nous crûmes tous à une grande victoire, vingt mille Prussiens tués, le prince royal prisonnier. ... Je ne sais par quel miracle, quel courant magnétique, un écho de cette joie nationale alla chercher notre pauvre sourd-muet jusque dans les limbes ^® de sa paralysie ; toujours est-il que ^^ ce soir-là, en m'approchant de son lit, je ne trouvai plus le même homme. L'œil était presque clair, la langue moins lourde. Il eut la force de me sourire et bégaya deux fois :

Vie ... toi ... re !

— Oui, colonel, grande victoire ! . . .

Et à mesure que je lui donnais des détails sur le beau succès de Mac-Mahon, je voyais ses traits se détendre, sa figure s'éclairer. . . .

" Quand je sortis, la jeune fille m'attendait, pâle et debout devant la porte. Elle sanglotait.

" Mais il est sauvé J " lui dis-je en lui prenant les mains.

"La malheureuse enfant eut à peine le courage de me répondre. On venait d'afficher le vrai Reichshoffen, Mac-Mahon en fuite, toute l'armée écrasée. . . . Nous nous regardâmes consternés. Elle se désolait en pensant à son père. Moi, je tremblais en pensant au vieux. Bien sûr,^ il ne résisterait pas à cette nouvelle secousse. . . . Et cependant comment faire ? . . . Lui laisser sa joie, les illusions qui Pavaient fait revivre ! . . . Mais alors il fallait mentir. . . .

" Eh bien, je mentirai ! " me dit l'héroïque fille en essuyant vite ses larmes, et, toute rayonnante,^ elle rentra dans la chambre de son grand-père.

" C'était une rude tâche qu'elle avait prise là. Les premiers jours on s'en tira encore. Le bonhomme ^ avait la tête faible et se laissait tromper comme un enfant. Mais avec la santé ses idées se firent plus nettes. Il fallut le tenir au courant du mouvement des armées, lui rédiger des bulletins militaires. Il* y avait pitié vraiment à voir cette belle enfant penchée nuit et jour sur sa carte d'Allemagne, piquant de petits drapeaux,^ s'efforçant de combiner toute une campagne glorieuse ; Bazaine sur Berlin,** Frossard en Bavière, Mac-Mahon sur la Baltique. Pour tout cela elle me demandait conseil, et je l'aidais autant que je pouvais ; mais c'est le grand-père surtout qui nous servait dans cette invasion imaginaire. Il avait conquis l'Allemagne tant de fois sous le premier Empire ! Il savait tous les coups d'avance : " Maintenant voilà où ils vont aller.** . . . Voilà ce qu'on va faire. . . ." et ses prévisions se réalisaient toujours, ce qui ne manquait pas de le rendre très fier.

Malheureusement nous avions beau prendre des villes, gagner des batailles, nous n'allions jamais assez vite pour lui. 11 était insatiable, ce vieux ! . . . Chaque jour, en arrivant, j'apprenais un nouveau fait d'armes :

"Docteur, nous avons pris Mayence,"* me disait la jeune fille en venant au-devant de moi avec un sourire navré, et j'entendais à travers la porte une voix joyeuse qui me criait :

" Ça marche ! ça marche ! ^ . . . Dans huit jours nous entrerons à Berlin."

A ce moment-là, les Prussiens n'étaient plus qu'à huit jours de Paris. . . . Nous nous demandâmes d'abord s'il ne valait pas mieux le transporter en province ; * mais, sitôt dehors,^ l'état de la France lui aurait tout appris, et je le trouvais encore trop faible, trop engourdi de sa grande secousse pour lui laisser connaître la vérité. On se décida donc à rester.

"Le premier jour de l'investissement, je montai*' chez eux — je me souviens — très ému, avec cette angoisse au cœur que nous donnaient à tous les portes de Paris fermées,^ la bataille sous les murs, nos banlieues devenues frontières. Je trouvai le bonhomme assis sur son lit, jubilant et fier :

" Eh bien, me dit-il, le voilà donc commencé ce siège ! "

" Je le regardai stupéfait :

"Comment, colonel, vous savez.? . . ."

" Sa petite-fille se tourna vers moi :

" Eh ! oui, docteur. . . . C'est la grande nouvelle. . . . Le siège de Berlin est commencé."

" Elle disait cela en tirant son aiguille, d'un petit air si posé, si tranquille. . . . Comment se serait-il douté de quelque chose ?^^ Le canon des forts, il ne pouvait pas l'entendre. Ce malheureux Paris, sinistre et bouleversé, il ne pouvait pas le voir. Ce qu'il apercevait de son lit, c'était un pan de l'Arc de Triomphe, et, dans sa chambre, autour de lui, tout un bric-à-brac du premier Empire bien fait pour entretenir ses illusions. Des portraits de maréchaux, des gravures de batailles, le roi de Rome*'

en robe de baby;^ puis de grandes consoles^ toutes raides, ornées de cuivres à trophées,* chargées de reliques impériales, des médailles, des bronzes, un rocher de Saint-Hélène sous globe,^ des miniatures représentant la même dame frisottée, en tenue de bal, en robe jaune, des manches à gigots^ et des yeux clairs, — et tout cela, les consoles, le roi de Rome, les maréchaux, les dames jaunes, avec la taille montante,*^ la ceinture haute, cette raideur engoncée*^ qui était la grâce *^ de 1806. . . . Brave colonel ! c'est cette atmosphère de victoires et conquêtes, encore plus que tout ce que nous pouvions lui dire, qui le faisait croire si naïvement au siège de Berlin.

"A partir de ce jour, nos opérations militaires se trouvèrent bien simplifiées. Prendre Berlin, ce n'était plus qu'une affaire de patience. De temps en temps, quand le vieux s'ennuyait trop, on lui lisait une lettre de son fils, lettre imaginaire bien entendu, puisque rien n'entrait plus dans Paris, et que,*^ depuis Sedan,** l'aide de camp de Mac-Mahon avait été dirigé sur** une forteresse d'Allemagne. Vous figurez-vous le désespoir de cette pauvre enfant sans nouvelle de son père, le sachant prisonnier, privé de tout, malade peut-être, et obligée de le faire parler dans des lettres joyeuses, un peu courtes, comme pouvait en écrire un soldat en campagne, allant toujours en avant dans le pays conquis. Quelquefois la force lui manquait ; on restait des semaines sans nouvelles. Mais le vieux s'inquiétait, ne dormait plus. Alors vite arrivait une lettre d'Allemagne qu'elle venait lui lire gaîment près de son lit, en retenant ses larmes. Le colonel écoutait religieusement, souriait d'un air entendu, approuvait, critiquait, nous expliquait les passages un peu troubles. Mais où il était beau surtout, c'est dans les réponses qu'il envoyait à son fils : " N'oublie jamais que tu es Français, lui disait-il. . . . Sois généreux pour ces pauvres gens. Ne leur fais pas l'invasion ^^

lourde. ..." £t c'étaient des recommandations à n'en plus finir,** d'adorables prêchi-prêcha ^ sur le respect des propriétés, la politesse qu'on doit aux dames, un vrai code d'honneur militaire à l'usage des conquérants. Il y mêlait aussi quelques considérations générales sur la politique, les conditions de la paix à imposer aux vaincus. Là-dessus, je dois le dire, il n'était pas exigeant :

— " L'indemnité de guerre, et rien de plus. ... A quoi bon leur prendre des provinces? . . . Est-ce qu'on peut faire de la France avec de l'Allemagne ? . . ."

Il dictait cela d'une voix ferme, et l'on sentait tant de candeur dans ses paroles, une si belle foi patriotique, qu'il était impossible de ne pas être ému en l'écoutant.

" Pendant ce temps-là, le siège avançait toujours, pas celui de Berlin, hélas ! . . . C'était le moment du grand froid, du bombardement, des épidémies, de la famine. Mais, grâce à nos soins, à nos efforts, à l'infatigable tendresse qui se multipliait autour de lui,' la sérénité du vieillard ne fut pas un instant troublée. Jusqu'au bout je. pus lui avoir du pain blanc, de la viande fraîche. Il n'y en avait que pour lui, par exemple ; et vous ne pouvez rien imaginer de plus touchant que ces déjeuners de grand-père, si innocemment égoïstes, — le vieux sur son lit, frais et riant, la serviette au menton, près de lui sa petite-fille, un peu pâlie par les privations, guidant ses mains, le faisant boire, l'aidant à manger toutes ces bonnes choses défendues. Alors animé par le repas, dans le bien-être de sa chambre chaude, la bise d'hiver au dehors, cette neige qui tourbillonnait à ses fenêtres, l'ancien cuirassier se rappelait ses campagnes dans le Nord, et nous racontait pour la centième fois cette sinistre retraite de Russie*' où l'on n'avait à manger que du biscuit gelé et de la viande de cheval.

— Comprends-tu cela, petite ? nous mangions du cheval ! "

LE SikGE DE BERLIN. 89

Je crois bien qu'elle le comprenait. Depuis deux mois, elle ne mangeait pas autre chose. ... De jour en jour cependant, à mesure que la convalescence approchait, notre tâche autour du malade devenait plus difficile. Cet engourdissement de tous ses sens, de tous ses membres, qui nous avait si bien servis jusqu'alors, commençait à se dissiper. Deux ou trois fois déjà, les terribles bordées de la porte Maillot*® l'avaient fait bondir, l'oreille dressée comme un chien de chasse ; on fut obligé d'inventer une dernière victoire de Bazaine sous Berlin, et des salves tirées en cet honneur aux Invalides.*'^ Un autre jour qu'on avait poussé son lit près de la fenêtre — c'était, je crois, le jeudi de Buzenval^ — il vit très bien des gardes nationaux qui se massaient sur l'avenue de la Grande-Armée.**

" Qu'est-ce que c'est donc que ces troupes-là ? " demanda le bonhomme, et nous l'entendions grommeler entre ses dents :

" Mauvaise tenue ! " mauvaise tenue ! "

Il n'en fut pas autre chose ; ^ mais nous comprîmes que dorénavant il fallait prendre de grandes précautions. Malheureusement on n'en prit pas assez.

"Un soir, comme j'arrivais, l'enfant vint à moi toute troublée :

— " C'est demain qu'ils entrent," me dit-elle.

La chambre du grand-père était-elle ouverte ? Le fait est que depuis, en y songeant, je me suis rappelé qu'il avait, ce soir-là, une physionomie extraordinaire. Il est probable qu'il nous avait entendus. Seulement, nous parlions des Prussiens, nous ; et le bonhomme pensait aux Français, à cette entrée triomphale qu'il attendait depuis si longtemps, — Mac-Mahon descendant l'avenue dans les fleurs, dans les fanfares, son fils à côté du maréchal, et lui, le vieux, sur son balcon, en grande tenue" comme à Lutzen," saluant les drapeaux troués et les aigles noires de poudre. . . .

Pauvre père Jouve ! Il s'était sans doute imaginé qu'on voulait l'empêcher d'assister à ce défilé** de nos troupes, pour lui éviter une trop grande émotion. Aussi se garda-t-il bien de parler à personne; mais le lendemain, à l'heure même oU les bataillons prussiens s'engagaient timidement sur la longue voie qui mène de la porte Maillot aux Tuileries,*" la fenêtre de là-haut s'ouvrit doucement, et le colonel parut sur le balcon avec son casque, sa grande latte,** toute sa vieille défroque glorieuse ** d'ancien cuirassier de Milhaud.*^ Je me demande encore quel effort de volonté, quel sursaut de vie l'avait ainsi mis sur pied et harnaché.*^ Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était là, debout derrière la rampe, s'étonnant de trouver les avenues si larges, si muettes, les persiennes des maisons fermées, Paris sinistre comme un grand Lazaret, partout des drapeaux, mais si singuliers, tout blancs avec des croix rouges,®^ et personne pour aller au-devant de nos soldats.

Un moment il put croire qu'il s'était trompé. . . .

Mais non 1 là-bas, derrière l'Arc de Triomphe, c'était un bruissement confus, une ligne noire qui s'avançait dans le jour levant. . . . Puis, peu à peu, les aiguilles*^ des casques brillèrent, les petits tambours d'Iéna" se mirent à battre, et sous l'Arc de l'Etoile, rhythmée®^ par le pas lourd des sections,^ par le heurt des sabres, éclata la marche triomphale de Schubert ! *' . . .

" Alors, dans le silence morne de la place, on entendit un cri, un cri terrible : " Aux armes ! . . . aux armes ! ... les Prussiens." Et les quatre uhlans de l'avant-garde purent voir là-haut, sur le balcon, un grand vieillard chanceler en remuant les bras, et tomber raide. Cette fois, le colonel Jouve était bien ** mort

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