‹ Morceaux choisis d'Alphonse Daudet (volume 2)Chapitre 26 sur 113 · L'IMAGINATION DE M. JOYEUSE · texte numérisé non relu

L'IMAGINATION DE M. JOYEUSE

Tous les matins de l'année, à huit heures très précises, une maison neuve et presque inhabitée d'un quartier perdu * de Paris s'emplissait de cris, d'appels, de jolis rires sonnant clair dans le désert de l'escalier : ^ ^^ ^n^

" Père, n'oublie pas ma musique. . . .

— Père, ma laine à broder. . . .

— Père, rapporte-nous des petits pains. . . ." Et la voix du père qui appelait d'en baa%

*' Yaia,^ descends-moi donc ma serviettsç.** . ". .

— Allons, bon ! il a oublié sa serviette. . . .*'.

Et c'était un empressement jgyeux du haut en tas de la maison, une course de tous cesQmnois. brouillés de sommeil, de toutes ces chevelures ébouriffées que l'on rajustait en chemin, jusqu'au moment où, penchées sur la rampe, une demi-douzaine de jeunes filles adressaient leurs adieux sonores à un petit vieux monsieur, net et bien brossé, dont la face rougeaude, la silhouette étriquée, disparaissaient enfin dans la perspective tournante des marches. M. Joyeuse était parti pour son bureau. . . . Alors, toute cette échappée de volière * remontait vite au quatrième,* et la porte tirée, se groupait à une croisée ouverte pour regarder le père encore une fois. Le petit homme se retournait, des baisers s'échangeaient de loin, puis les fenêtres se fermaient ; 1^ maison neuve et déserte redevenait tranquille, à part les êcriteaux dansant leur folle sarabande au vent de la rue inachevée, comme mis en gaieté eux

aussi par toutes ces évolutions. Un moment après, le photographe du cinquième descendait suspendre à la porte sa vitrine d'exposition toujours la même, où Ton voyait le vieux monsieur en cravate blanche entouré de ses filles en groupes variés ; il remontait à son tour, et le calme succédant tout à coup à ce petit tapage matinal laissait à supposer .que " le père " et ses demoiselles étaient rentrés dans le (dadrè de photographies, où ils se tenaient souriants et immobiles jusqu'au soir.

De la rue Saint-Ferdinand chez Hemerlingue et fils,^ ses patrons, M. Joyeuse avait bien trpis quarts d'heure de route. Il marchait, la tête droite et taide, comme s'il avait craint de déranger le beau nœud de cravate attaché par ses filles, son chapeau posé par elles ; et lorsque l'aînée, toujours inquiète et prudente, lui relevait au moment de sortir le collet de sa redingote pour éviter le maudit coup de vent du coin de la rue, même avec une température de serre chaude, M. Joyeuse ne le rabattait plus jusqu'au bureau.

Veuf depuis quelques années, ce brave homme n'existait que pour ses enfants, ne songeait qu'à elles, s'en allait dans la vie entouré de ces petites têtes blondes qui voletaient autoyr de lui confusément comme dans un tableau d'Assomption.^ Tous ses désirs, tous ses projets se rapportaient à " ces demoiselles," y revenaient sans cesse, parfois après de grands circuits,^ car M. Joyeuse — cela tenait sans doute à son cou très court, à sa petite taille où son sang bouillant ne faisait qu'un tour — était un homme de féconde, d'étonnante imagination. Les idées évoluaient chez lui avec la rapidité de pailles vides autour d'un crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement positif ; ^^ mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il connaissait les moindres incidents donnaient toute liberté à ses facultés Imaginatives. Il inventait

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alors des aventures extraordinaires, de quoi défrayer vingt romans-feuilletons.^^

. Si, par example, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Honoré," sur le trottoir de droite — il prenait toujours celui-là — apercevait une lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot, conduite par une femme de campagne dont Tenfant se penchait un peu, juché sur un paquet de linge :

"L'enfant! criait le bonhomme effrayé, prenez garde à renfant ! "

Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le secret de la providence.^' La charrette passait. Il la suivait de Toeil un moment, puis se remettait en route ; mais le drame commencé dans son esprit continuait à s'y dérouler, avec mille péripéties. . . . L'enfant était tombé. . . . Les roues allaient lui passer dessus. ... M. Joyeuse s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort ; seulement le timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans son sang. Alors il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la foule amassée. On le mettait sur une civière, on le montait chez lui, puis tout à coup il entendait le cri déchirant de ses filles, de ses bien-aimées, en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré l'atteignait si bien au cœur," il le percevait si distinctement, si profondément : " Papa, mon cher papa . . ." qu'il le poussait lui-même dans la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar inventif.

Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fiévreuse, ravagée,^® contrastant avec son enveloppe correcte de petit bureaucrate." Il vivait tant d'existences passionnées en un jour. La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés ^^ chez qui une destinée trop restreinte comprim**

des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape *^ où tout cela s'évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur de fournaise ^^ et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions, les uns^ sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se retrouvant au terre-à-terre de tous les jours.^ M. Joyeuse était de ceux-là, s'enlevant sans cesse à des hauteurs d'où Ton ne peut que redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.

Or, un matin que notre " Imaginaire " ^ avait quitté sa maison à Theure et dans les circonstances habituelles, il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de Tannée toute proche, peut-être une baraque en planches que Ton clouait dans le chantier^ voisin lui fit penser "étrennes . . . jour de Tan." Et tout de suite lé mot de gratification ^* se planta dans son esprit comme le premier jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre tous les employés d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles,^ et vous savez que dans les petits ménages on base sur ces sortes d'aubaines mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à remplacer, une petite somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.

C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint- Armand,* tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité,^^ avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, el depuis trois ans qu'elle était morte et que Bonne Maman ^ menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien.^^ Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était permis de dire dans les bureaux que cette foiî5

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