RÉCIT D'UN PETIT ALSACIEN
Ce matin-là j'étais très en retard pour aller à Pécole, et j'avais grand'peur d'être grondé, d'autant que M. Hamel nous avait dit qu'il nous interrogerait sur les participes, et je n'en savais pas le premier mot. Un moment l'idée me vint de manquer la classe^ et de prendre ma course à travers champs.
Le temps était si chaud, si clair !
On entendait les merles siffler à la lisière du bois, et dans le pré Rippert, derrière la scierie, les Prussiens qui faisaient l'exercice.^ Tout cela me tentait bien plus que la règle des participes ; mais j'eus la force de résister, et je courus bien vite vers l'école.
En passant devant la mairie, je vis qu'il y avait du monde arrêté près du petit grillage aux affiches.* Depuis deux ans, c'est de là que nous sont venues toutes les mauvaises nouvelles, les batailles perdues, les réquisitions,^ les ordres de la commandature ; * et je pensai sans m'arrêter :
" Qu'est-ce qu'il y a encore ? "
Alors, comme je traversais la place en courant, le forgeron Wachter, qui était là avec son apprenti en train de lire* l'affiche, me cria :
— " Ne te dépêche pas tant, oetit • tu y arriveras toujours assez tôt à ton école ! "
Je crus qu'il se moquait de moi, et j'entrai tout essoufflé dans la petite cour de M. Hamel.
D^ordinaire, au commencement de la classe, il se faisait un grand tapage qu'on entendait jusque dans la rue, les pupitres ouverts, fermés, les leçons qu'on répétait très haut ^ tous ensemble en se bouchant^ les oreilles pour mieux apprendre, et la grosse règle du maître qui tapait sur les tables :
" Un peu de silence ! "
Je comptais sur tout ce train ^ pour gagner mon banc sans être vu; mais justement ce jour-là ^° tout était tranquille, comme un matin de dimanche. Par la fenêtre ouverte, je voyais mes camarades déjà rangés à leurs places, et M. Hamel, qui passait et repassait avec la terrible règle en fer ^^ sous le bras. Il fallut ouvrir la porte et entrer au milieu de ce grand calme. Vous pensez, si j'étais rouge et si j'avais peur !
Eh bien, non. M. Hamel me regarda sans colère et me dit très doucement :
"Va vite à ta place, mon petit Franz; nous allions commencer sans toi."
J'enjambai le banc et je m'assis tout de suite à mon pupitre. Alors seulement, un peu remis de ma frayeur, je remarquai que notre maître avait sa belle redingote verte, son jabot plissé fin ^^ et la calotte de soie noire brodée qu'il ne mettait que les jours d'inspection ou de distribution de prix. Du reste, toute la classe avait quelque chose d'extraordinaire et de solennel. Mais ce qui me surprit le plus, ce fut de voir au fond de la salle, sur les bancs qui restaient vides d'habitude, des gens du village assis et silencieux comme nous, le vieux Hauser avec son tricorne, l'ancien maire, l'ancien facteur, et puis d'autres personnes encore. Tout ce monde-là paraissait triste; et Hauser avait apporté un vieil abécédaire mangé aux bords ^* qu'il tenait grand ouvert sur ses genoux, avec ses grosses lunettes posées en travers des pages, u
Tendant que je m'étonnais de tout cela, M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m'avait reçu, il nous dit :
" Mes enfants, c'est la dernière fois que je vous fais la classe. L'ordre est venu de Berlin de n£ plus enseigner que l'allemand dans les écoles de l'Alsace et de la Lorraine." ... Le nouveau maître arrive demain. Aujourd'hui c'est votre dernière leçon de français. Je vous prie d'être bien attentifs."
Ces quelques paroles me bouleversèrent. Ah ! les misérables, voilà ce qu'ils avaient affiché à la mairie.
Ma dernière leçon de français ! . . .
Et moi qui savais à peine écrire ! Je n'apprendrais donc jamais! Il faudrait donc en rester là ! . . . Comme je m'en voulais" maintenant du temps perdu, des classes manquées à courir les nids ou à faire des glissades sur la Saar ! ^^ Mes livres que tout à l'heure encore je trouvais si ennuyeux, si lourds à porter, ma grammaire, mon histoire sainte" me semblaient à présent de vieux amis qui me feraient beaucoup de peine à quitter. C'est comme M. Hamel. L'idée qu'il allait partir, que je ne le verrais plus, me faisait oublier les punitions, les coups de règle.
Pauvre homme !
C'est en l'honneur de cette dernière classe qu'il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s'asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu'ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C'était aussi comme une façon de remercier notre maître de ses quarante ans de bons services, et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s'en allait. . . .
J'en étais là de mes réflexions, quand j'entendis appeler mon nom. C'était mon tour de réciter. Que n'aurais-je pas donné pour pouvoir dire tout au long cette fameuse
règle des participes, bien haut, bien clair, sans une faute; mais je m'embrouillai aux premiers mots, et je restai debout à me balancer dans mon banc, le cœur gros, sans oser lever la tête. J'entendais M. Hamel qui me parlait :
"Je ne te gronderai pas, mon petit Franz, tu dois être assez puni . . . voilà ce que c'est.^^ Tous les jours on se dit : Bah ! j*ai bien le temps. J'apprendrai demain. Et puis tu vois ce qui arrive. . . . Ah! c'a été^^ le grand malhevu: de notre Alsace de toujours remettre soij instruction à demain. Maintenant ces gens-là ^ sont en droit de nous dire : Comment ! Vous prétendiez être Français,^ et vous ne savez ni parler ni écrire votre langue ! . . . Dans tout ça, mon pauvre Franz, ce n'est pas encore toi le plus coupable. Nous avons tous notie bonne part de reproches à nous faire.
" Vos parents n'ont pas assez tenu à vous voir instruits. Ils aimaient mieux vous envoyer travailler à la terre ou aux filatures pour avoir quelques sous de plus. Moi-même n'ai-je rien à me reprocher ? Est-ce que je ne vous ai pas souvent fait arroser mon jardin au lieu de travailler? Et quand je voulais aller pêcher des truites, est-ce que je me gênais^ pour vous donner congé? ..."
Alors d'une chose à l'autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c'était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu'il fallait la garder entre nous et ne jamais l'oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu'il tient bien sa langue, c'est comme s'il tenait la clef de sa prison. . . . Puis il prit une grammaire et nous lut notre leçon. J'étais étonné de voir comme je comprenais. Tout ce qu'il disait me semblait facile, facile. Je crois aussi que je n'avais jamais si bien écouté, et que lui ^ non plus n'avait jamais mis autant de patience à ses explications. On aurait dit qu'avant de s'en aller le pauvre homme voulait nous donner
tout son savoir, nous le faire entrer dans la tête d'un seul coup.
La leçon finie, on passa à récriture. Pour ce jour-là, M. Hamel nous avait préparé des exemples tout neufs," sur lesquels était écrit en belle ronde : France^ Alsace^ France^ Alsace, Cela faisait comme ^ des petits drapeaux qui flottaient tout autour de la classe pendus à la tringle de nos pupitres. Il fallait voir comme chacun s'appliquait, et quel silence î On n'entendait rien que le grincement des plumes sur le papier. Un moment des hannetons entrèrent ; mais personne n'y fit attention, pas même les tout petits qui s'appliquaient à tracer leurs bâtons^ avec un cœur, une conscience, comme si cela encore était du français. . . . Sur la toiture de l'école, des pigeons roucoulaient tout bas, et je me disais en les écoutant :
" Est-ce qu'on ne va pas les obliger à chanter en allemand, eux aussi ? "
De temps en temps, quand je levais les yeux de dessus ma page, je voyais M. Hamel immobile dans sa chaire et fixant les objets autour de lui, comme s'il avait voulu emporter dans son regard toute sa petite maison d'école. . . . Pensez ! depuis quarante ans,^^ il était là à la même place, avec sa cour en face de lui et sa classe toute pareille. Seulement les bancs, les pupitres s'étaient polis, frottés par l'usage \ les noyers de la cour avaient grandi, et le houblon qu'il avait planté lui-même enguirlandait maintenant les fenêtres jusqu'au toit. Quel crève-cœur ça devait être pour ce pauvre homme de quitter toutes ces choses, et d'entendre sa sœur qui allait, venait, dans la chambre au-dessus, en train de fermer leurs malles! car ils devaient partir le lendemain, s'en aller du pays pour toujours.
Tout de même il eut le courage de nous faire la classe jusqu'au bout. Après l'écriture, nous eûmes la leçon d'histoire ; ensuite les petits chantèrent tous ensemble le
BA BE Bi BO BU. Là-bas au fond de la salle, le vieux Hauser avait mis ses lunettes, et, tenant son abécédaire à deux mains, il épelait les lettres avec eux. On voyait qu'il s'appliquait lui aussi ; sa voix tremblait d'émotion, et c'était si drôle de l'entendre, que nous avions tous envie de rire et de pleurer. Ah! je m'en souviendrai de cette dernière classe. . . .
Tout à coup l'horloge de l'église sonna midi, puis l'Angelus.* Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l'exercice éclatèrent sous nos fenêtres. ... M. Hamel se leva, tout pâle, dans sa chaire. Jamais il ne m'avait paru si grand.
" Mes amis, dit-il, mes amis, je ... je . . ."
Mais quelque chose l'étoufïait. Il ne pouvait pas achever sa phrase.
Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu'il put :
"Vive la France!"
Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe :
" C'est fini . . . allez-vous-en."
L'IMAGINATION DE M. JOYEUSE
Tous les matins de Tannée, à huit heures très précises, une maison neuve et presque inhabitée d'un quartier perdu * de Paris s'emplissait de cris, d'appels, de jolis rires sonnant clair dans le désert de l'escalier :*
" Père, n'oublie pas ma musique. . . .
— Père, ma laine à broder. . . .
— Père, rapporte-nous des petits pains. . . ." Et la voix du père qui appelait d'en bas :
" Yaia,^ descends-moi donc ma serviette.^ . . .
— Allons, bon ! il a oublié sa serviette. ..."
Et c'était un empressement joyeux du haut en bas de la maison, une course de tous ces minois brouillés de sommeil, de toutes ces chevelures ébouriffées que l'on rajustait en chemin, jusqu'au moment ob, penchées sur la rampe, une demi-douzaine de jeunes filles adressaient leurs adieux sonores à un petit vieux monsieur, net et bien brossé, dont la face rougeaude, la silhouette étriquée, disparaissaient enfin dans la perspective tournante des marches. M. Joyeuse était parti pour son bureau. . . . Alors, toute cette échappée de volière * remontait vite au quatrième,* et la porte tirée, se groupait à une croisée ouverte pour regarder le père encore une fois. Le petit homme se retournait, des baisers s'échangeaient de loin, puis les fenêtres se fermaient ; la maison neuve et déserte redevenait tranquille, à part les écriteaux dansant leur folle sarabande au vent de la rue inachevée, comme mis en gaieté eux
aussi par toutes ces évolutions. Un moment après, le photographe du cinquième descendait suspendre à la porte sa vitrine d'exposition toujours la même, où Pon voyait le vieux monsieur en cravate blanche entouré de ses filles en groupes variés; il remontait à son tour, et le calme succédant tout à coup à ce petit tapage matinal laissait à supposer que " le père " et ses demoiselles étaient rentrés dans le cadre de photographies, où ils se tenaient souriants et immobiles jusqu'au soir.
De la rue Saint-Ferdinand chez Hemerlingue et fils,' ses patrons, M. Joyeuse avait bien trois quarts d'heure de route. Il marchait, la tête droite et raide, comme s'il avait craint de déranger le beau nœud de cravate attaché par ses filles, son chapeau posé par elles; et lorsque l'aînée, toujours inquiète et prudente, lui relevait au moment de sortir le collet de sa redingote pour éviter le maudit coup de vent du coin de la rue, même avec une température de serre chaude, M. Joyeuse ne le rabattait^ plus jusqu'au bureau.
Veuf depuis quelques années, ce brave homme n'existait que pour ses enfants, ne songeait qu'à elles, s'en allait dans la vie entouré de ces petites têtes blondes qui voletaient autour de lui confusément comme dans un tableau d'Assomption.* Tous ses désirs, tous ses projets se rapportaient à " ces demoiselles," y revenaient sans cesse, parfois après de grands circuits," car M. Joyeuse — cela tenait sans doute à son cou très court, à sa petite taille où son sang bouillant ne faisait qu'un tour — était un homme de féconde, d'étonnante imagination. Les idées évoluaient chez lui avec la rapidité de pailles vides autour d'un crible. Au bureau, les chiffres le fixaient encore par leur maniement positif ; ^^ mais, dehors, son esprit prenait la revanche de ce métier inexorable. L'activité de la marche, l'habitude d'une route dont il connaissait les moindres incidents donnaient toute liberté à ses facultés Imaginatives. Il inventait
L IMAGINATION DE M. JOYEUSE. 99
alors des aventures extraordinaires, de quoi défrayer vingt romans-feuilletons.^*
Si, par example, M. Joyeuse, en remontant le faubourg Saint-Hoùoré,*^ sur le trottoir de droite — il prenait toujours celui-là — apercevait une lourde charrette de blanchisseuse qui s'en allait au grand trot, conduite par une femme de campagne dont Tenfant se penchait un peu, juché sur un paquet de linge :
"L'enfant! criait le bonhomme effrayé, prenez garde à Tenfant ! "
Sa voix se perdait dans le bruit des roues et son avertissement dans le secret de la providence.*' La charrette passait. Il la suivait de Tœil un moment, puis se remettait en route ; mais le drame commencé dans son esprit continuait à s'y dérouler, avec mille péripéties. . . . L'enfant était tombé. . . . Les roues allaient lui passer dessus. ... M. Joyeuse s'élançait, sauvait le petit être tout près de la mort; seulement le timon l'atteignait lui-même en pleine poitrine et il tombait baigné dans son sang. Alors il se voyait porté chez le pharmacien au milieu de la foule amassée. On le mettait sur une civière, on le montait chez lui, puis tout à coup il entendait le cri déchirant de ses filles, de ses bien-aimées, en l'apercevant dans cet état. Et ce cri désespéré l'atteignait si bien au cœur," il le percevait si distinctement, si profondément: "Papa, mon cher papa . . ." qu'il le poussait lui-même dans la rue, au grand étonnement des passants, d'une voix rauque qui le réveillait de son cauchemar inventif.
Cette imagination toujours en haleine donnait à M. Joyeuse une singulière physionomie, fiévreuse, ravagée,*^ contrastant avec son enveloppe correcte de petit bureaucrate.** Il vivait tant d'existences passionnées en un jour. La race est plus nombreuse qu'on ne croit de ces dormeurs éveillés*^ chez qui une destinée trop restreinte comprime
lOO ALPHONSE DAUDET.
des forces inemployées, des facultés héroïques. Le rêve est la soupape ^® où tout cela s*évapore avec des bouillonnements terribles, une vapeur de fournaise ^* et des images flottantes aussitôt dissipées. De ces visions, les uns^ sortent radieux, les autres affaissés, décontenancés, se retrouvant au terre-à-terre de tous les jours.^ M. Joyeuse était de ceux-là, s*enlevant sans cesse à des hauteurs d'où Ton ne peut que redescendre un peu brisé par la rapidité du voyage.
Or, un matin que notre " Imaginaire " ^ avait quitté sa maison à Theure et dans les circonstances habituelles, il commença au détour de la rue Saint-Ferdinand un de ses petits romans intimes. La fin de Tannée toute proche, peut-être une baraque en planches que Ton clouait dans le chantier ^ voisin lui fit penser " étrennes . . . jour de Tan." Et tout de suite le mot de gratification ^* se planta dans son esprit comme le premier jalon d'une histoire étourdissante. Au mois de décembre tous les employés d'Hemerlingue touchaient des appointements doubles,^ et vous savez que dans les petits ménages on base sur ces sortes d'aubaines mille projets ambitieux ou aimables, des cadeaux à faire, un meuble à remplacer, une petite somme gardée dans un tiroir pour l'imprévu.
C'est que M. Joyeuse n'était pas riche. Sa femme, une demoiselle de Saint- Armand,^ tourmentée d'idées de grandeur et de mondanité, ^^ avait mis ce petit intérieur d'employé sur un pied ruineux, et depuis trois ans qu'elle était morte et que Bonne Maman ^ menait la maison avec tant de sagesse, on n'avait pas encore pu faire d'économies, tellement le passé se trouvait lourd. Tout à coup le brave homme se figura que cette année la gratification allait être plus forte à cause du surcroît de travail qu'on avait eu pour l'emprunt tunisien.^^ Cet emprunt constituait une très belle affaire pour les patrons, trop belle même, car M. Joyeuse s'était permis de dire dans les bureaux que cette fois
L IMAGINATION DE M. JOYEUSE. ICI
** Hemerlingue et fils avaient tondu le Turc * un peu trop ras."
" Certainement, oui, la gratification sera doublée," pensait rimaginaire tout en marchant; et déjà il se voyait à un mois de là,*^ montant avec ses camarades, pour la visite du jour de Tan, le petit escalier qui conduisait chez Hemerlingue. Celui-ci leur annonçait la bonne nouvelle; puis il retenait M. Joyeuse en particulier. Et voilà que ce patron si froid, d'habitude, enfermé dans sa graisse jaune comme dans un ballot de soie grège, devenait affectueux, paternel, communicatif. Il voulait savoir combien Joyeuse avait de filles.
"J'en ai trois . . . non, c'est-à-dire quatre, monsieur le baron. ... Je confonds toujours. L'aînée est si raisonnable." ^
Savoir aussi quel âge elles avaient?
"Aline a vingt ans, monsieur le baron. C'est l'aînée. . . . Puis nous avons Elise qui prépare son examen de dix-huit ans. . . . Henriette qui en a quatorze, et Zaza ou Yaia qui n'a que douze ans."
Ce petit nom de Yaia amusait prodigieusement M. le baron, qui voulait connaître encore quelles étaient les ressources de cette intéressante famille.
" Mes appointements, monsieur le baron . . . pas autre chose. . . . J'avais un peu d'argent de côté, mais la maladie de ma pauvre femme, les études de ces demoiselles. . . .
— Ce que vous gagnez ne suffit pas, mon cher Joyeuse. ... Je vous porte à mille francs par mois.
— Oh ! monsieur le baron, c'est trop. . . ."
Mais quoiqu'il eût dit cette dernière phrase tout haut, dans le dos d'un sergent de ville qui regarda passer d'un œil de méfiance ce petit homme gesticulant et hochant la tête, le pauvre imaginaire ne se réveilla pas. Il s'admira rentrant chez lui, annonçant la nouvelle à ses filles, les
I02 ALPHONSE DAUDEt.
conduisant le soir au théâtre, pour fêter cet l\eureux jour. Dieu ! qu'elles étaient jolies sur le devant de leur loge, les demoiselles Joyeuse, quel bouquet de têtes vermeilles ! Et puis, le lendemain, voilà les deux aînées demandées en mariage par. . . . Impossible de savoir par qui, car M. Joyeuse venait de se retrouver subitement sous la voûte ^ de rhôtel Hemerlingue, devant la porte battante ** surmontée d'un " Caisse " en lettres d'or.
" Je serai donc toujours le même," se dit-il en riant un peu et passant sa main sur son front où la sueur perlait.
Mis en belle humeur par sa chimère, par le feu ronflant dans l'enfilade des bureaux parquetés, grillagés,*^ discrets •• sous le jour froid du rez-de-chaussée, oU l'on pouvait compter les pièces d'or sans s'éblouir les yeux, M. Joyeuse salua gaiement les autres employés, passa sa jaquette de travail et son bonnet de velours noir. Soudain, on siffla d'en haut; et le caissier, appliquant son oreille au cornet,*' entendit la voix grasse et gélatineuse d' Hemerlingue, le seul, le véritable Hemerlingue, — l'autre, le fils, était toujours absent, — qui demandait M. Joyeuse. Comment! Est-ce que le rêve continuait ? . , , Il se sentit tout ému, prit le petit escalier intérieur qu'il montait tout à l'heure si gaillardement, et se trouva dans le cabinet du banquier, pièce étroite, très haute de plafond, meublée seulement de rideaux verts et d'énormes fauteuils de cuir proportionnés à l'effroyable capacité du chef de la maison. Il était là, assis à son pupitre dont son ventre l'empêchait de s'approcher, obèse, anhelant*^ et si jaune que sa face ronde au nez crochu, tête de hibou gras et malade, faisait comme *^ une lumière au fond de ce cabinet solennel et assombri. Un gros marchand maure moisi dans l'humidité de sa petite cour. Sous ses lourdes paupières soulevées péniblement, son regard brilla une seconde quand le comptable entra ; il lui fit signe de venir près de lui, et lentement, froidement,
l'imagination de m. joyeuse. 103
coupant de repos ses phrases essoufflées, au lieu de : '* M. Joyeuse, combien avez-vous de filles ? " il dit ceci :
"Joyeuse, vous vous êtes permis de critiquer dans les bureaux nos dernières opérations sur la place de Tunis.*® Inutile de vous défendre. Vos paroles m'ont été rapportées mot pour mot. Et comme je ne saurais *^ les admettre dans la bouche d'un de mes employés, je vous avertis qu'à dater de la fin de ce mois vous cessez de faire partie de la maison."
Un flot de sang monta à la figure du comptable, redescendit, revint encore, apportant chaque fois un sifflement confus dans ses oreilles, à son cerveau un timiulte de pensées et d'images.
Ses filles !
Qu'allaient-elles devenir ? **
Les places sont si rares à cette époque de l'année.
La misère lui apparut, et aussi la vision d'un malheureux tombant aux genoux d'Hemerlingue, le suppliant, le menaçant, lui sautant à la gorge dans un accès de rage désespérée. Toute cette agitation passa sur son visage comme un coup de vent qui ride un lac en y creusant toutes sortes de gouffres mobiles ; mais il resta muet, debout à la même place, et sur l'avis ** du patron qu'il pouvait se retirer, descendit en chancelant reprendre sa tâche à la caisse.
Le soir, en rentrant rue Saint-Ferdinand,** M. Joyeuse ne parla de rien à ses filles. Il n'osa pas. L'idée d'assombrir cette gaieté rayonnante dont la vie de la maison était faite, d'embuer de grosses larmes ces jolis yeux clairs, lui parut insupportable. Avec cela craintif et faible, de ceux qui disent toujours: "Attendons à demain." Il attendit donc pour parler, d'abord que le mois de novembre fût fini, se berçant du vague espoir qu'Hemerlingue changerait d'avis, comme s'il ne connaissait pas cette volonté de mollusque fiasque et tenace sur son lingot d'or. Puis quand, ses
appointements soldés, un autre comptable eut pris sa place devant le haut pupitre où il s*était tenu debout si longtemps, il espéra trouver promptement autre chose et réparer son malheur avant d'être obligé de Tavouer.
Tous les matins, il feignait de partir au bureau, se laissait équiper et conduire ^ comme à Tordinaire, sa vaste serviette en cuir toute prête pour les nombreuses commissions du soir.
Oh ! les courses sous la pluie, sous le givre, les portes fermées, le patron qui est sorti ou qui a du monde, les paroles données et tout à coup reprises, les espoirs déçus, rénervement *^ des longues attentes, les humiliations ^^ réservées à tout homme qui demande de Touvrage, comme si c'était une honte d'en manquer, M. Joyeuse connut toutes ces tristesses et aussi les bonnes volontés qui se lassent, se découragent devant la persistance du guignon. Et vous pensez si le dur mart)rre de "l'homme qui cherche une place " fut décuplé par les mirages de son imagination, par ces chimères qui se levaient pour lui du pavé de Paris pendant qu'il l'arpentait en tous sens.
Il fut pendant tout un mois une de ces marionnettes lamentables, monologuant,*^ gesticulant sur les trottoirs, à qui chaque heurt de la foule arrache une exclamation somnambulante : "Je l'avais bien dit,"*^ ou "gardez- vous d'en douter. Monsieur." * On passe, on rirait presque, mais on est saisi de pitié devant l'inconscience " de ces malheureux possédés d'une idée fixe, aveugles que le rêve conduit, tirés par une laisse invisible. Le terrible, c'est qu'après ces longues, cruelles journées d'inaction et de fatigue, quand M. Joyeuse revenait chez lui, il fallait qu'il jouât la comédie de l'homme rentrant du travail, qu'il racontât les événements du jour, ce qu'il avait entendu dire, les cancans de bureau ^ dont il entretenait de tout temps ces demoiselles.