LES PETITS PATES. I
réunie dans le salon, un coup de sonnette vif et gai faisait dire à tout le monde :
''Ah! . . . voilà le pâtissier."
Alors avec un grand remuement de chaises, un froufrou d'endimanchement,^ une expansion ^^ d'enfants rieurs devant la table mise, tous ces bourgeois heureux s'installaient autour des petits pâtés symétriquement empilés sur le réchaud d'argent.
Ce jour-là la sonnette resta muette. Scandalisé, M. Bonnicar regardait sa pendule, une vieille pendule surmontée d'un héron ^ empaillé, et qui n'avait jamais de la vie avancé ni retardé. Les enfants bâillaient aux vitres, guettant le coin de rue où le mitron tournait d'ordinaire. Les conversations languissaient; et la faim, que midi creuse de ses douze coups répétés,^ faisait paraître la salle à manger bien grande, bien triste, malgré l'antique argenterie luisante sur la nappe damassée, et les serviettes pliées tout autour en petits cornets raides et blancs.
Plusieurs fois déjà la vieille bonne était venue parler à l'oreille de son maître . . . rôti brûlé . . . petits pois trop cuits. . . . Mais M. Bonnicar s'entêtait à ne pas se mettre à table sans les petits pâtés ; et, furieux contre Sureau, il résolut d'aller voir lui-même ce que signifiait un retard aussi inouï. Comme il sortait, en brandissant sa canne, très en colère, des voisins l'avertirent :
*' Prenez garde, M. Bonnicar ... on dit que les Versaillais sont entrés dans Paris."
Il ne voulut rien entendre, pas même la fusillade qui s'en venait de Neuilly^ à fleur d'eau,^ pas même le canon d'alarme de l'Hôtel de ville secouant toutes les vitres du quartier.
"Oh! ce Sureau ... ce Sureau! . . ."
Et dans l'animation de la course il parlait seul, se voyait déjà là-bas au milieu de la boutique, frappant les dalles
avec sa canne, faisant trembler les glaces de la vitrine et les assiettes de babas. La barricade du pont Louis-Philippe * coupa sa colère en deux. Il y avait là quelques fédérés ^ à mine féroce, vautrés au soleil sur le sol dépavé.
" OU allez-vous, citoyen ? "
Le citoyen s'expliqua; mais l'histoire des petits pâtés parut suspecte, d'autant que M. Bonnicar avait sa belle redingote des dimanches, des lunettes d'or, toute la tournure d'un vieux réactionnaire.^
" C'est un mouchard, dirent les fédérés, il faut l'envoyer à Rigault.»
Sur quoi, quatre hommes de bonne volonté, qui n'étaient pas fâchés de quitter la barricade, poussèrent devant eux à coups de crosse le pauvre homme exaspéré.
Je ne sais pas comment ils firent leur compte,*^ mais une demi-heure après, ils étaient tous raflés par la ligne '^ et s'en allaient rejoindre une longue colonne de prisonniers prête à se mettre en marche pour Versailles. M, Bonnicar protestait de plus en plus, levait sa canne, racontait son histoire pour la centième fois. Par malheur cette invention de petits pâtés paraissait si absurde, si incroyable au milieu de ce grand bouleversement, que les officiers ne faisaient qu'en rire.
" C'est bon, c'est bon, mon vieux. . . . Vous vous expliquerez à Versailles."
Et par les Champs-Elysées,*^ encore tout blancs de la fumée des coups de feu, la colonne s'ébranla entre deux files de chasseurs.
Les prisonniers marchaient cinq par cinq, en rangs pressés et compactes. Pour empêcher le convoi de s'éparpiller, on les obligeait à se donner le bras;^ et le long troupeau humain faisait en piétinant dans la poussière de la route comme le bruit d'une grande pluie d'orage.
LES PETITS PATES. IlS
Le malheureux Bonnicar croyait rêver. Suant, soufflant, ahuri de peur et de fatigue, il se traînait à la queue de la colonne entre deux vieilles sorcières qui sentaient le pétrole ** et Teau-de-vie ; et d'entendre ces mots de : " Pâtissier, petits pâtés " qui revenaient toujours dans ses imprécations, on pensait autour de lui qu'il était devenu fou.
Le fait est que le pauvre homme n'avait plus sa tête. Aux montées, aux descentes, quand les rangs du convoi se desserraient un peu, est-ce qu'il ne se figurait pas voir, là-bas, dans la poussière qui remplissait les vides, la veste blanche et la barette du petit garçon de chez Sureau ? Et cela dix fois dans la route 1 Ce petit éclair blanc ^ passait devant ses yeux comme pour le narguer,*^ puis disparaissait au milieu de cette houle d'uniformes, de blouses, de haillons.
Enfin, au jour tombant, on arriva dans Versailles;*^ et quand la foule vit ce vieux bourgeois à lunettes, débraillé, poussiéreux, hagard, tout le monde fut d'accord pour lui trouver une tête de scélérat.* On disait :
"C'est Félix Pyat. . . . Non! c'est Delescluze." ^^
Les chasseurs de l'escorte eurent beaucoup de peine à l'amener sain et sauf jusqu'à la cour de l'Orangerie.** Là seulement le pauvre troupeau put se disperser, s'allonger sur le sol, reprendre haleine. Il y en avait qui dormaient, d'autres qui juraient, d'autres qui toussaient, d'autres qui pleuraient; Bonnicar lui, ne dormait pas, ne pleurait pas. Assis au bord d'un perron, la tête dans ses mains, aux trois quarts mort de faim, de honte, de fatigue, il revoyait en esprit cette malheureuse journée, son départ de là-bas, ses convives inquiets, ce couvert mis*^ jusqu'au soir et qui devait l'attendre encore, puis l'humiliation, les injures, les coups de crosse, tout cela pour un pâtissier inexact.**
" Monsieur Bonnicar, voilà vos petits pâtés ! ..." dit tout à coup une voix près de lui; et le bon homme en
Il6 ALPHONSE DAUDET.
levant la tête fut bien étonné de voir le petit garçon de chez Sureau, qui s'était fait pincer avec les pupilles de la République, découvrir et lui présenter la tourtière cachée sous son tablier blanc. C'est ainsi que, malgré Témeute et Temprisonnement, ce dimanche-là comme les autres, M. Bonnicar mangea des petits pâtés.