SOUVENIRS DE JEUNESSE
devant, par profession ! — mate il me semble qu'André Gill avait, ainsi que Doré,*^ la palette noire des crayonneurs.^ Son œil pris et comme hypnotisé ^ par la ligne restait fermé à la couleur. En tout cas, les quelques essais littéraires qu41 nous a laissés, pages exquises, chaudes de vérité et de bonté, prouvent que le caricaturiste, tendre comme tous les grands railleurs, était un poète et un écrivain.
Les dernières fois que je le vis, il me semblait triste et las, rebuté par la misère qu'il cachait fièrement. Tout à coup j'appris qu'il était à Charenton,^ bouclé.^ Ceux qui vivaient plus près de lui ne s'étonnèrent pas, m'a-t-on dit. Pour moi ce fut une stupeur et une épouvante. Gill était le troisième de notre petite bande que la folie me prenait : Charles Bataille, Jean Duboys morts aux aliénés, presque sous mes yeux. Le courage me manqua pour aller voir celui-là. Je me raisonnais, je m'enchaînais par des rendezvous que je manquais tous, obsédé par l'idée fixe du mal qui frappait autour de moi.
Un jour, en sortant, je heurte sur le palier quelqu'un sonnant à ma porte :
"Tiens! . . . Gill! . . ."
Gill, maigri, des cheveux blancs, mais toujours beau, toujours son cordial sourire de grand enfant sensuel et bon.
" Je sors de Charenton. ... Je suis guéri. ..."
Et l'on descendait au Luxembourg.^ Comme il n'y avait plus de Bobino, on s'assit dans un petit café désert au milieu du jardin, à peu près à la place où l'on s'était connu. Il ne m'en voulait pas de n'être pas allé le voir. " Bah ! . . . pour les visites qu'on me faisait! . . . J'étais une curiosité, une chronique * ... un but de promenade et de friture ^' au bord de l'eau. . . ."
Puis il me parla de la maison de fous, très sensé, très calme, un peu trop convaincu seulement qu'il n'y avait pas un malade à Charenton, rien que des victimes. " On n'a
pas idée des crimes qui se commettent dans cette boîte. . . . Un beau livre à écrire. ... Si vous voulez, je vous donnerai des notes. ..." Et pendant une minute, la fixité de cet œil vert, sans pupille, m'inquiéta. Passant ensuite au motif qui Tamenait chez moi, il me demanda un titre pour un volume de souvenirs qu'il allait publier. Je lui donnai son titre et lui promis les quelque lignes d'en-tête dont il croyait avoir besoin. Là-dessus nous nous séparions, sans phrases, sur une poignée de main qui ne mentait pas.
"A bientôt, Gill?
— Parbleu ! "
Trois jours après, on le ramassait sur une route de campagne, jeté en travers d'un tas de pierres, l'épouvante dans les yeux, la bouche ouverte, le front vide, fou, refou,^ jusqu'à la mort cette fois.
LA BELiE-NIVERNAISE.