LA VIE EST RUDE
Victor touchait à ses quinze ans.
Il avait poussé tout d'un coup, le petit pâlot, devenant un fort gars aux épaules larges, aux gestes tranquilles.
Depuis le temps qu'il naviguait sur la Belle-Nivemaise^ il commençait à connaître son chemin comme un vieux marinier, nommant les bas-fonds,^ flairant les hauteurs d'eau,^ passant des manœuvres de la perche à celles du gouvernail.
Il portait la ceinture rouge et la vareuse bouffante autour des reins.
Quand le père Louveau lui abandonnait la barre, Clara qui se faisait grande fille, venait tricoter à côté de lui, éprise de sa figure calme et de ses mouvements robustes.
Cette fois-là, la route de Corbigny à Paris avait été rude.
Grossie par les pluies d'automne, la Seine avait fait tomber les barrages, et se ruait vers la mer comme une bête échappée.
Les mariniers inquiets hâtaient leurs livraisons, car le fleuve roulait déjà au ras des quais, et les dépêches, envoyées d'heure en heiure par les postes d'éclusiers, annonçaient de mauvaises nouvelles.
On disait que les affluents rompaient leurs digues, inondaient la campagne, et la crue montait, montait.
Les quais étaient envahis par une foule affairée, grouillement d'hommes, de charrettes et de chevaux; au dessus, les grues à vapeur * manœuvraient leur grand bras.
La Halle aux vins * était déjà déblayée.
Des camions emportaient des caisses de sucre.
Les toueurs * quittaient leurs cabines ; les quais se vidaient; et la file des charrois, gravissant la pente des rampes,* fuyait la crue comme une armée en marche.
Retardés par la brutalité des eaux et les relâches des nuits sans lune,^ les Louveau désespéraient de livrer leur bois à temps.
Tout le monde avait mis la main à la besogne, et Ton travaillait fort tard dans la soirée, à la lueur des becs de gaz du quai et des lanternes.
A onze heures, toute la cargaison était empilée au pied de la rampe.
Comme la charrette de Dubac, le menuisier, ne reparaissait pas, on se coucha.
Ce fut une terrible nuit, pleine de grincements de chaînes, de craquements de bordages, de chocs de bateaux.
La jBelle-Nivemaisey disloquée ^ par les secousses, poussait des gémissements comme un patient à la tortiure.
Pas moyen de fermer Tceil.
Le père Louveau, sa femme, Victor et TÉquipage se levèrent à l'aube, laissant les enfants dans leur lit.
La Seine avait encore monté dans la nuit.
Houleuse et vaguée ^ comme ime mer, elle coulait verte sous le ciel bas.
Sur les quais, pas un mouvement de vie.
Sur l'eau pas une barque.
Mais des débris de toits et de clôtiures charriés au fil du courant.
Au delà des ponts, la silhouette de Notre-Dame" estompée dans le brouillard.
Il ne fallait pas perdre une seconde, car le fleuve avait déjà franchi les parapets du bas port," et les vaguettes,^^ léchant le bout des planches, avaient fait écrouler les piles de bois.
A mi-jambes dans l'eau, François, la mère Louveau et Dubac chargeaient la charrette.
Tout d'un coup, un grand bruit, à côté d'eux, les effraya.
Un chaland, chargé de pierres meulières, brisant sa chaîne, vint couler bas contre le quai, fendu de l'étrave à l'étambot
Il y eut un horrible déchirement suivi d'un remous.
Et, comme ils restaient immobiles, terrifiés par ce naufrage, ils entendirent une clameur derrière eux.
Déchaînée par la secousse, la Belle-Nivernaise se détachait du bord.
La mère Louveau poussa un cri :
— Mes enfants !
Victor s'était déjà précipité dans la cabine.
Il reparut sur le pont le petit dans les bras.
Clara et Mimile le suivaient, et tous tendaient les mains vers le quai.
— Prenez-les !
— Un canot !
— Une corde !
Que faire ?
Pas moyen de les passer tous à la nage.
Et rÉquipage qui courait d*un bordage à Tautre, inutile, affolé!
Il fallait accoster à tout prix.
En face de cet homme égaré et de ces petits sanglotants, Victor improvisé capitaine se sentit Ténergie qu'il fallait pour les sauver.
Il commandait ;
— Allons ! Jette une amarre !
Dépêche-toi I
Attrape ! "
Ils recommencèrent par trois fois.
Mais la Belle-Nivemaise était déjà trop loin du quai, le câble tomba dans Teau.
Alors Victor courut au gouvernail, et on Tentendit qui criait :
— Ayez pas peur I " Je m'en charge !
En effet, d'un vigoureux coup de barre, il redressa l'embarcation, qui s'en allait, prise de flanc, à la dérive.
Sur le quai Louveau perdait la tête.
Il voulait se jeter à l'eau pour rejoindre ses enfants ; mais Dubac l'avait saisi à bras le corps, pendant que la mère Louveau se couvrait la figure avec les mains pour ne pas voir.
Maintenant la Belle-Nivemaise tenait le courant, et filait avec la vitesse d'un remorqueur sur le pont d'Austerlitz.
Tranquillement adossé à la barre, Victor gouvernait, encourageait les petits, donnait des ordres à l'Équipage.
Il était sûr d'être dans la bonne passe, car il avait manœuvré droit sur le drapeau rouge, pendu au milieu de la maîtresse-arche " pour indiquer la route aux mariniers.
Mais aiu:ait-on la hauteur de passer, mon Dieu !
Il voyait le pont se rapprocher très vite.
— A ta gaffe, l'Équipage ! Toi, Clara, ne lâche pas les enfants.
Il se cramponnait au gouvernail.
Il sentait déjà le vent de Tarche dans ses cheveux.
On y était.
Emporté par son élan," la Belle-Nivemaise disparut sous la travée,^* avec un bruit épouvantable, mais non pas si vite, que la foule, amassée sur le pont d'Austerlitz, n'aperçut le matelot à la jambe de bois manquer son coup de gaffe, et tomber à plat-ventre, tandis que Tenfant criait du gouvernail.
— Un grappin ! un grappin !
La Belle-Nivemaise était sous le pont.
Dans l'ombre de l'arche, Victor distinguait nettement les énormes anneaux scellés dans l'assise des piles, les joints de la voûte au-dessus de sa tête, et, dans la perspective, l'enfilade des autres ponts encadrant des pans de ciel.
Puis ce fut comme un élargissement d'horizon, un éblouissement de plein air au sortir d'une cave, un bruit de hourras au-dessus de sa tête, et la vision de la cathédrale, ancrée sur le fleuve comme une frégate.
Le bateau s'arrêta net.
Des pontiers avaient réussi à lancer un croc dans le bordage."
Victor courut à l'amarre et enroula solidement Iç câble autour de la courbe.^®
On vit la Belle-Nivemaise virer de bord, pivoter sur l'amarre et, cédant à l'impulsion nouvelle qui la halait, accoster lentement le quai de la Toumelle,^^ avec son équipage de marmots et son capitaine de quinze ans.
Oh! quelle joie, le soir, de se compter tous autour du fricot fumant, dans la cabine du bateau — cette fois bien ancré, bien amarré.
Le petit héros à la place d'honneur, — la place du capitaine.
On n'avait pas beaucoup d'appétit, après la rude émotion du matin, mais les cœurs étaient dilatés, comme à la suite des angoisses.
On respirait largement.
On clignait de l'œil au travers de la table pour se dire:
— Hein ! tout de même, si nous l'avions reporté chez le commissaire ? "
Et le père Louveau riait jusqu'aux oreilles, promenant un regard mouillé sur sa couvée.
On aurait dit qu'il leur était arrivé une bonne fortune, que la Belle-Nivemaise n'avait plus un trou dans les côtés, qu'ils avaient gagné le gros lot à la loterie.
Le marinier assommait Victor de coups de poings.
Une façon à lui * de témoigner sa tendresse !
— Mâtin de Victor!** Quel coup de barre ! " As-tu vu ça, l'Équipage I
Je n'aiurais pas mieux fait, hé ! hé ! Moi, le patron." Le bonhomme en eut pour quinze jours à pousser des
exclamations,^ à coiurir les quais pour raconter le coup de
barre.
— Vous comprenez :
Le bateau drossait.** Alors lui. . . .
Vlan!"**
Et il faisait un geste pour indiquer la manœuvre. Pendant ce temps, la Seine baissait, et le moment approchait de repartir.
Un matin, comme Victor et Louveau pompaient sur le tillac, le facteur apporta une lettre.
Il y avait un cachet bleu derrière.
Le marinier ouvrit la lettre d'une main un peu tremblante, et, comme il n'était p*as beaucoup plus fort sur la lecture que sur le calcul, il dit à Victor :
— Épelle-moi ça, toi.
Et Victor lut :