‹ Morceaux choisis d'Alphonse DaudetChapitre 7 sur 108 · ILS · texte numérisé non relu

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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait sa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme avait su prendre tout le monde. ^

A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant Bravida, capitaine d'habillement en retraite,^ disait de lui : " C'est un lapin ! ^ " et vous pensez que le commandant s'y connaissait en lapins, après en avoir tant habillé.*

La magistrature * était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en plein tribunal, le vieux président Ladevëze avait dit, parlant de lui :

'' C'est un caractère ! "

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche, son air, un air de bon cheval de trompette ^ qui ne craignait pas le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d*oii, quelques distributions de gros sous^ et de taloches aux petits décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour ^ de l'endroit, le Roi des halles ^ tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette au bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les portefaix du Rhône s'inclinaient pleine de respect, et se montrant du coin de l'œil les biceps ^^ gigantesques qui roulaient sur. ses bras, ils se disaient tout bas les uns aux autres avec admiration ;

"C'est celui-là qui est fort ! . . . Il a doubles muscles !"

Doubles muscles !

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là !

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, Tartarin n'était pas heureux ; cette vie de petite ville lui pesait, l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon. Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pour une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses dans les pampas," grandes chasses, sables du désert, ouragans et typhons, faire " tous les dimanches une battue à la casquette et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde, ce n'était guère. . . . Pauvre cher grand homme ! A la longue, il y aurait eu de quoi le faire mourir ^^ de consomption.

lO ALPHONSE DAUDET.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabs et autres végétations africaines ; en vain entassait-il armes sur armes, krish malais sur krish malais ; en vain se bourrait-il de lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte,^* à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de l'impitoyable réalité. . . . Hélas ! tout ce qu'il faisait pour apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos lui criaient : " Bataille ! bataille ! " Dans les branches de son baobab, le vent des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils. Pour l'achever, Gustave Aimard et*Fenimore Cooper. . . .

Oh ! par les lourdes après-midi d'été, quand il était seul à lire au milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en rugissant ; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur pour décrocher une panoplie !

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec un foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures en actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant une hache ou un tomahawk :

"Qu'ils y viennent maintenant ! "

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Tartarin ne le savait pas bien lui-même. ... Ils ! c'était tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui rugit. . . . Ils! c'était l'Indien Sioux^* dansant autour du poteau de guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine, et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore le Touareg ^^ du désert, le pirate malais, le

bandit des Abruzzes.^^ ... Ils enfin, c'était ils! . . . c'està-dire Ta guerre, les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas ! l'intrépide Tarasconnais avait beau les appeler, les défier . . . ils ne venaient jamais. . . . Pecaïre ! ^^ qu'est-ce qu'/Tr seraient venus faire à Tarascon ?

Tartarin cependant les attendait toujours ; — surtout le soir en allant au cercle.

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