‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 107 sur 192 · CE QUE VAUT L AMITIÉ D UN ROI · texte numérisé non relu

CE QUE VAUT L AMITIÉ D UN ROI

dans un pareil cercle que l'on devrait vous voir?

Cinq-Mars fut interdit à cette observation dont souffrait son amour-propre, et dit en s'approchant du Roi :

— Vous avez bien raison, Sire; mais, pour passer une heure ou deux à entendre d'assez bonnes choses, cela ne peut pas faire de tort; d'ailleurs, il y va des hommes de la cour, tels que le duc de Bouillon, d'Aubijoux, le comte de Brion, le cardinal de La Valette, MM. de Montrésor, Fontrailles; et des hommes illustres dans les sciences, comme Clairet, Colletet, Desmarets, auteur de V Ariane: Faret, Doujat, Charpentier, qui a écrit la belle Cyropédie; Girv, Bessons et Baro, continuateur de VAstrée tous académiciens.

— Ah! à la bonne heure, voilà des hommes d un vrai mérite, reprit Louis ; à cela il n'y a rien à dire ; on ne peut que gagner. Ce sont des réputations faites, des hommes de poids. Çà! raccommodonsnous, touchez là, enfant. Je vous permettrai d'y aller quelquefois, mais ne me trompez plus; vousvoyez que je sais tout. Regardez ceci.

En disant ces mots, le Roi tira d'un coffre de fer, placé contre le mur, d'énormes cahiers de papier barbouillé d'une écriture très fine. Sur 1 un était écrit Baradas. sur l'autre, d'Hautefort, sur un troisième, La Fayette, etenfin Cinq-Mars. Il s'arrêta à celui-là, et poursuivit :

— Voyez combien de fois vous m'avez trompé! Ce sont des fautes continuelles dont j'ai tenu registre moi-même depuis deux ans que je vous connais; j'ai écrit jour par jour toutes nos conversations. Asseyez-vous.

Cinq-Mars s'assit en soupirant, et eut la patience-

d'écouter pendant deux longues heures un abrégé de ce que son maître avait eu la patience d'écrire pendant deux années. Il mit plusieurs fois sa main devant sa bouche durant la lecture; ce que nous ferions tous certainement s'il fallait rapporter ces dialogues, que Ion trouva parfaitement en ordre à la mort du Roi, à côté de son testament. Nous dirons seulement qu'il finit ainsi :

— Enfin, voici ce que vous avez fait le 7 décembre, il y a trois jours : je vous parlais du vol de l'émerillon et des connaissances de vénerie qui vous manquent; je vous disais, d'après la Chasse royale, ouvrage du roi Charles IX, qu'après que le veneur a accoutumé son chien à suivre une bète, il doit penser qu'il a envie de retourner au bois, et qu'il ne faut ni le tancer ni le frapper pour qu'il donne bien dans le trait; et que, pour apprendre à un chien à bien se rabattre, il ne faut laisser passer ni couler de faux-fuyants, ni nulles sentes, sans y mettre le nez.

Voilà ce que vous m'avez répondu (et d'un ton d'humeur, remarquez bien cela) : « Ma foi. Sire, donnez-moi plutôt des régiments à conduire que des oiseaux et des chiens. Je suis sûr qu'on se moquerait de vous et de moi si on savait de quoi nous nous occupons >. Et le 8... attendez, oui, le 8, tandis que nous chantions vêpres ensemble dans ma chambre, vous avez jeté votre livre dans le feu avec colère, ce qui était une impiété; et ensuite vous m'avez dit que vous l'aviez laissé tomber : péché, péché mortel; voyez, j'ai écrit dessous : mensonge, souligné. Ou ne me trompe jamais, je vous le disais bien.

— Mais, Sire...

— Un moment, un moment. Le soir vous avez dit

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du Cardinal qu'il avait tait bràler un homme injustement et par haine personnelle.

— Et je le répète, et je le soutiens, et je le prouverai, Sire; c'est le plus grand crime de cet homme que vous hésitez à disgracier et qui vous rend malheureux. J'ai tout vu, tout entendu moi-même à Loudun : Urbain Graudier fut assassiné plutôt que jugé. Tenez, Sire, puisque vous avez là ces Mémoires de votre main, relisez toutes les preuves que je vous eu donnai alors.

Louis, cherchant la page indiquée et remontant au voyage de Perpignan à Paris, lut tout ce récit avec attention en s'écriant :

— Quelles horreurs 1 comment avais-je oublié tout cela? Cet homme me fascine, c'est certain. Tu es mon véritable ami, Cinq-Mars. Quelles horreurs! mon règne en sera taché. Il a empêché toutes les lettres de la Noblesse et de tous les notables du pays d'arriver à moi. Brûler, brûler vivant! sans preuves! par vengeance ! Un homme, un peuple ont invoqué mon nom inutilement, une famille me maudit à présent! Ah! que les rois sont malheureux !

Le prince en finissant jeta ses papiers et pleura.

— Ah! Sire, elles sont bien belles les larmes quevous versez, s'écria Cinq-Mars avec une sincère admiration : que toute la France n'est-elle ici avec moi! elle s'étonnerait à ce spectacle, qu elle aurait peine à croire.

— S'étonnerait! la France ne me connaît donc pas.

— Xon, Sire, dit d'Efiîat avec franchise, personne ne vous connaît; et moi-même je vous accuse souvent de froideur et dune indifférence générale contre tout le monde.

— De froideur! quand je meurs de chagrin; de froideur! quand je me suis immolé à leurs intérêts? Ingrate nation! je lui ai tout sacrifié, jusqu'à l'orgueil, jusqu'au bonheur de la guider moi-même, parce que j'ai craint pour elle ma vie chancelante; j'ai donné mon sceptre à porter à un homme que je hais, parce que j'ai cru sa main plus forte que la mienne; j ai supporté le mal qu il me faisait à moimême, en songeant qu'il faisait du bien à mes peuples : j'ai dévoré mes larmes pour tarir les leurs ; et je vois que mon sacrifice a été plus grand même que je ne le croyais, car ils ne l'ont pas aperçu; ils m'ont cru incapable parce que j'étais timide, et sans forces parce que je me déliais des miennes; mais n'importe. Dieu me voit et me connaît.

— Ah! Sire, montrez-vous à la France tel que vous êtes; reprenez votre pouvoir usurpé; elle fera par amour pour vous ce que la crainte n'arrachait pas d'elle; revenez à la vie et remontez sur le trône,

— Non, non, ma vie s'achève, cher ami; je ne suis plus capable des travaux du pouvoir suprême.

— Ah! Sire, cette persuasion seule vous ôlo vos forces. Il est temps enfin que l'on cesse de confondre le pouvoir avec le crime et d'appeler leur union génie. Que votre voix s'élève pour annoncer à la terre que le règne de la vertu va commencer avec votre règne ; et dès lors ces ennemis que le vice a tant de peine à réduire tomberont devant un mot sorti de votre cœur. On n'a pas encore calculé tout ce que la bonne foi d'un roi de France peut faire de son peuple, ce peuple que l'imagination et la chaleur de làmo entraînent si vite vers tout ce qui est beau, et que tous les genres de dévouement trouvent prêt. Le Roi votre père nous conduisait par

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