‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 112 sur 192 · CINQ-MARS TOMBE DANS UN PIEGE · texte numérisé non relu

CINQ-MARS TOMBE DANS UN PIEGE

juré d'entreprendre une vaste guerre, fut frappée des premières paroles de celle pour qui elle était commencée, il craignit, pour la première fois, que cette sorte d'innocence ne fût de la légèreté et ne s'étendît jusqu'au cœur : il résolut de l'approfondir.

— Dieu! que j'ai peur, Henri 1 dit-elle en entrant dans le confessionnal; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses; je tremble toujours d'être vue de mes gens en sortant de l'hôtel de Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable? La Reine n'a pas été contente lorsque je le lui ai avoué; si elle m'en parle encore, ce sera avec son air sévère que vous connaissez, et qui me fait toujours pleurer : j'ai bien peur.

Elle se tut, et Cinq-Mars ne répondit que par un profond soupir.

— Quoi! vous ne me parlez pas! dit-elle.

— Sont-ce bien là toutes vos terreurs ? dit Cinq- Mars avec amertume.

— Dois-je en avoir de plus grandes? O mon ami! de quel ton, avec quelle voix me parlez-vous! ètesvous fâché parce que je suis venue trop tard?

— Trop tôt, madame, beaucoup trop tôt, pour les choses que vous devez entendre, car je vous en vois bien éloignée.

Marie, affligée de l'accent sombre et amer de sa voix, se prit à pleurer.

— Hélas! mon Dieu! qu"ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous m'appeliez madame et me traitiez si durement ?

— Ah! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie. En effet, vous n'êtes pas coupable; mais je le suis, je suis seul à l'être ; ce n'est pas envers vous, mais pour vous.

— Avez-vous donc fait du mal ? Avez-vous ordonné

la mort de quelqu'un? Oh! non, j'ensuis bien sûre, vous êtes si bon!

— Eh quoi! dit Cinq-Mars, n'êtes-vous pour rien dans mes projets? ai-je mal compris votre pensée lorsque vous me regardiez chez la Reine? ne sais-je plus lire dans vos yeux? le feu qui les animait étaitce un grand amour pour Pv.ichelieu? cette admiration que vous promettiez à celui qui oserait tout dire au Roi, qu'est-elle devenue? Est-ce un mensonge que tout cela?

Marie fondait en larmes.

— Vous me parlez toujours d'un air contraint, ditelle : je ne l'ai point mérité. Si je ne vous dis rien de cette conjuration elfrayante, croyez-vous que je l'oublie ? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse ? avez-vous besoin de voir mes pleurs ? les voilà. J'en verse assez en secret, Henri; croyez que, si j'ai évité, dans nos dernières entrevues, ce terrible sujet, c'était de crainte d'en trop apprendre : ai-je une autre pensée que celle de vos dangers? ne saisje pas bien que c'est pour moi que vous les courez? Hélas! si vous combattez pour moi, n'ai-je pas aussi à soutenir des attaques non luoins cruelles? Plus heureux que moi, vous n'avez h combattre que la haine, tandis que je lutte contre lamitié : le Cardinal vous opposera des hommes et des armes ; mais la Reine, la douce Anne d'Autriche, n'emploie que de tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.

— Touchante et invincible contrainte, dit Cinq- Mars avec amertume, pour vous faire accepter un trône. Je conçois que vous ayez besoin de quelques efforts contre de telles séductions ; mais avant, madame, il importe de vous délier de vos serments.

— Hélas! grand Dieu? qu'y a-t-il contre nous?

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