Mémoires d'Anne d'Autriche
parce qu'il n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec mépris :
— Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas vaincu.
Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.
— Et quels sont vos complices? dit-il.
Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et
entr'ouvrit les lèvres pour parler... Le Roi baissa la tèle et souffrit en cet instant un supplice inconnu à tous les hommes.
— Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.
Et il sortit de l'appartement.
11 s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha droit à celui-ci et lui dit :
— Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter.
Tous se regardèrent sans oser l'approcher.
— Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.
— Je ne sais ce que je vois, dit le général; vous êtes deux qui venez vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrêter personne.
— Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou; hélas! à ce dévouement je le devine.
— Eh! ne t'avais-je pas aussi deviné? s'écria celui-ci en se montrant et se jetant dans ses bras.
C'est au château de Pierre-Encise, près de Lyon, que le Cardinal, qui voyage au milieu d'un pompeux cortège de troupes et de fanfares, a emmené Cinq-Mars et de Thou; c'est là que les deux amis vont être jugés, ce qui veut dire condamnés; c'est là enfin que, pendant une
nuii. de septembre, le Grand Ecuyer reçoit une singulière visite, celle du père Joseph.
Le digne capucin a, parait-il, fort à se plaindre de Richelieu, qui n"a été grand que par ses bons offices, lui a promis le chapeau de cardinal et a toujours reculé. Comme le premier ministre n'en a plus que pour six mois, le révérend père vient s'entendre avec Cinq-Mars. Si celui-ci accepte ses propositions, il enverra auprès de Richelieu un empirique qui lui portera le remède nécessaire; alors Cinq-Mars, étant aimé du Roi, reprendra son rang et fera Joseph cardinal.
Indigné, le prisonnier veut d'abord montrer au moine le cas que son ami et lui font de la mort; il le conduit chez de Thou qui dort paisiblement, puis il le chasse.
Le procès se déroule; Monsieur n'y paraît pas. Ayant reçu du cardinal, toutes prêtes, les réponses qu il devait faire dans ses interrogatoires, il se voit épargner ainsi des confrontations pénibles avec Cinq-Mars et de Thou. La même opération a été pratiquée avec M. de Bouillon, ce qui permet, selon la volonté du cardinal, de faire retomber toute la responsabilité sur les deux amis.
D'ailleurs, au cours du procès, Cinq-Mars ne cherche pas à dissimuler et fait des aveux; quant à de Thou. il ne nie rien: il a, dit-il, fait tout son possible pour détourner Cinq-Mars de ses projets, mais, étant son ami, il n a pas voulu l'abandonner.
Et, comme Laubardemont, qui préside, pense à leur faire donner la question, Joseph, qui craint pour luimême des révélations fâcheuses, l'en détourne et lui conseille d aller plutôt interroger trois autres prévenu» qui sont précisément les juges d'Urbain Grandier.
A peine Cinq-Mars et de Thou sont-ils rentrés dans leur prison, accompagnés de Grandchamp et de l'abbé Quillet, qu'on vient leur lire leur arrêt; ils sont condamnés à avoir la tète tranchée, sur la place des Terreaux, à Lyon.
Sur le conseil de Grandchamp, tous deux montent sur la terrasse du château, d'où ils verront, dit le vieux serviteur, tout le pays environnant et où, de loin, on pourra les voir; et il leur conseille de bien
regarder en bas, de l'autre côté de la Saône, tout en leur recommandant de garder momentanément le silence, car on parle tout près d'eux...
Un murmure confus, sourd et inexplicable se faisait entendre dans une petite tourelle adossée à la plate-forme de la terrasse. Comme elle n'était guère plus grande qu'un colombier, les prisonniers l'avaient à peine remarquée jusque-là.
— Yient-on déjà nous chercher, dit Cinq-Mars.
— Bah! bah! répondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela; c'est la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rôde autour du fort, et j'ai vu tomber du monde de là dans l'eau, au moins une fois par semaine. Pensons à notre affaire ; je vois une lumière à la fenêtre là-bas.
Une invincible curiosité entraîna cependant les deux prisonniers à jeter un regard sur la tourelle, malgré l'horreur de la situation. Elle s'avançait, en elfet, en dehors du rocher à pic et au-dessus d'un gouffre rempli d'une eau verte bouillonnante, sorte de source inutile, qu'un bras égaré de la Saône formait entre les rocs à une profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d'un moulin abandonné depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement semblable à celui d'un pont-levis qui s'abaisserait et se relèverait tout à coup comme mù par un ressort en frappant contre la pierre des murs : et trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l'eau et la faire rejaillir en écume à une grande hauteur.
— Miséricorde! seraient-ce des hommes? s'écria l'abbé en se signant.
— J'ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l'air, dit Grandchamp ; ce sont des amis du Cardinal.
Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.
La lourde trappe gémit une quatrième fois. L'eau verte reçut avec bruit un fardeau qui fit crier l'énorme roue du moulin, un de ses larges rayons fut brisé et un homme, embarrassé dans les poutres vermoulues, parut hors de l'écume, qu'il colorait d'un sang noir, tourna deux fois en criant, et s'engloutit. C'était Laubardemont.
Pénétré d'une profonde horreur, Cinq-Mars recula.
— 11 y a une Providence, dit Grandchamp : Urbain Grandier l'avait ajourné à trois ans. Allons, allons, le temps est précieux! messieurs, ne restez pas là immobiles ; que ce soit lui ou non, je n'en serais pas étonné, car ces coquins-là se mangent eux-mêmes comme les rats. Mais tâchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu! je vois le signal! nous sommes sauvés; tout est prêt; accourez de ce côté-ci, monsieur l'abbé. Voilà le mouchoir blanc à la fenêtre; nos amis sont préparés.
L'abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna du côté de la terrasse où ils avaient d'abord attaché leurs regards.
— Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il : apprenez qu'aucun des conjurés n'a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus à Lyon, travestis et en grand nombre; ils ont versé dans la ville assez d'or pour n'être pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour vous délivrer. Le
moment choisi est celui où l'on vous conduira au supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tète quand il faudra commencer. Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que, lors de l'arrestation de son élève, il était accouru à Paris; qu'un tel secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n'y savait le lieu de la détention du Grand Ecuyer; beaucoup le disaient exilé: et lorsque l'on avait suraccommodement de Monsieur et du duc de Bouillon avec le Roi, on n'avait plus douté que la vie des autres ne fût assurée, et Fou avait cessé de parler de cette affaire, qui compromettait peu de personnes, n'ayant pas eu d'exécution. On s'était même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres à abolition accordées à M. de Bouillon reconnu innocent comme Monsieur; que le résultat de tous les arrangements avait fait admirer l'habileté du Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on, avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu'il avait fait évader Cinq-Mars et de Thou, s'occupant généreusement de leur retraite en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu du camp de Perpignan.
A cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s'empêcher d'oublier sa résignation; et, serrant la main de son ami :
— Arrêter! s'écria-t-il ; faut-il renoncer même à l'honneur de nous être livrés volontairement? Fautil tout sacrifier, jusqu'à l'opinion de la postérité?
— C'était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur sa bouche; mais, chut! écoutons l'abbé jusqu'au bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme de ces deux jeunes gens ne vînt de la joie qu'ils ressentaient de voir leur fuite assurée, et voyant que le soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans contrainte à ce plaisir involontaire qu éprouvent les vieillards en racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de son élève, ignorée de la cour et de la ville, oii l'on n'osait pas même prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n'avait appris Temprisonnement à Pierre-Encise que par la reine elle-même, qui avait daigné le faire venir et le charger d'en avertir la maréchale d'Eflîat et tous les conjurés, afin qu'ils tentassent un effort désespéré pour délivrer leur jeune chef. Anne d'Autriche avait même osé envoyer beaucoup de gentilshommes d Auvergne et de la Touraine à Lyon pour aider à ce dernier coup.
— La bonne reine 1 dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis, et disait qu'elle donnerait tout ce qu'elle possède pour vous sauver; elle se faisait beaucoup de reproches d'une lettre, je ne saisquelle lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s'expliquait pas. Elle me dit qu'elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver, ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez desremords éternels.
— N'a-t-elle rien dit de plus, interrompit de Thou, qui soutenait Cinq-Mars pâlissant.
— Rien de plus, dit le vieillard.
— Et personne ne vous a parlé de moi? répondit le Grand Ecuyer.
— Personne, dit l'abbé.
— Encore, si elle m'eût écrit ! dit Henri à demi-voix.
— Souvenez-vous donc, mon père, que vous êtes envoyé ici comme confesseur, reprit de Thou.
Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars et le tirant par ses habits de l'autre côté de la terrasse, lui criait d'une voix entrecoupée :
— Monseigneur... mon maître... mon bon maître... les voyez-vous? les voilà... ce sont eux, ce sont elles... elles toutes.
— Eh! qui donc, mon vieil ami? disait son maître.
— Qui? grand Dieu! Regardez cette fenêtre, ne les reconnaissez-vous pas? Votre mère, vos sœurs, votre frère.
En effet, le jour entièrement venu lui fît voir dans l'éloignement des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs : l'une d'elles, vêtue de noir, étendaient ses bras vers la prison, se retirait de la fenêtre comme pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait et ouvrait les bras, ou posait la main sur son cœur.
Cinq-Mars reconnut sa mère et sa famille, et ses forces le quittèrent un moment. Il pencha la tête sur le sein de son ami, et pleura.
Après avoir regagné sa prison, il se confesse, tandis que de Thou, après s'être confessé aussi, écrivait à la princesse de Guéménée une lettre restée célèbre.
L'exécution des deux jeunes gens eut lieu le 12 septembre suivant; le même jour, Richelieu inaugurait le Palais-Cardinal par une fêle splendide, à laquelle il avait convié le Roi, devant qui on joua Mirame. La Reine s'était fait accompagner, pour la circonstance, de la princesse de Mantoue, Marie de Gonzague; elle était parvenue à tout lui cacher, la réponse de Cinq-Mars
qui équivalait à un suicide, son arrestation, son jugement, et lui avait fait croire qu'elle était abandonnée par lui.
Une parole du roi lui révéla tout brusquement; elle s'évanouit et, quand on la fit revenir à elle, Anne d'Autriche, qui la connaissait bien et qui ne l'avait point quittée, lui dit tout bas : « Hélas! oui, mon enfant! vous êtes reine de Polosrne! »
StcUo se compose d'une suite de conTersations philosophiques, coupées d'anecdotes, entre Stello — le malade — et son médecin — le Docteur-Noir — qu'il a fait appeler pour le guérir de souffrances plutôt imaginaires. Stello incarne le sentiment tandis que le Docteur-Noir représente le raisonnement. Stello, c'est le poète qui souffre de tout, dont l'âme est d'une sensibilité excessive. On le voit sur son lit expliquant au Docteur-Noir tous les symptômes de son mal; celui-ci l'écoute froidement, finit par qualifier ce qu'il ressent de « diables bleus [Blue Det'ils) )) ; et, pour lui faire toucher du doigt des souffrances moins imaginaires, il raconte à Stello trois histoires.
La première est celle d'un malheureux poète auprès duquel on l'avait appelé lors de sa dernière maladie.