‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 133 sur 192 · A BORD DU « MARAT · texte numérisé non relu

A BORD DU « MARAT

je viendrais à tourner l'œil, comme on dit poliment. Ils restèrent tout ébahis à se regarder, avant Tair de croire que je ne disais pas vrai; et la petite courut, comme elle faisait toujours, se jeter au cou de l'autre, et s'asseoir sur ses genoux, toute rousre et en pleurant. Il la serra bien fort dans ses bras, et je vis aussi des larmes dans ses yeux; il me tendit la main et devint plus pâle qu'à lordinaire. Elle lui parlait bas, et ses grands cheveux blonds s'en allèrent sur son épaule; son chignon s'était défait comme un câble qui se déroule tout à coup, parce qu'elle était vive comme un poisson : ces cheveux-là, si vous les aviez vus I c'était comme de l'or. Comme ils continuaient à se parler bas. le jeune homme lui baisant le front de temps en temps et elle pleurant, cela m impatienta :

— Eh bien, ça vous va-t-il? leur dis-je à la fin.

— Mais... mais, capitaine, vous êtes bien bon, dit le mari; mais c'est que... vous ne pouvez pas vivre avec des déportés, et... Il baissa les veux.

— Moi, dis-je, je ne sais ce que vous avez fait pour être déporté, mais vous me direz ça un jour, ou pas du tout, si vous voulez. Vous ne m'avez pas l'air d'avoir la conscience bien lourde, et je suis bien sûr que j'en ai fait bien d'autres que vous dans ma vie, allez, pauvres innocents. Par exemple, tant que vous serez sous ma garde, je ne vous lâcherai pas, il ne faut pas vous y attendre; je vous couperais plutôt le cou comme à deux pigeons. Mais une fois l'épaulette de côté, je ne connais plus ni amiral ni rien du tout.

— C'est que, reprit-il en secouant tristement sa tête brune, quoiqu'un peu poudrée, comme cela se faisait encore à l'époque, c'est que je crois qu'il serait dangereux pour vous, capitaine, d'avoir l'air

de nous connaître. Nous rions parce que nous sommes jeunes ; nous avons l'air heureux, parce que nous nous aimons; mais j'ai de vilains moments quand je pense à 1 avenir, et je ne sais pas ce que deviendra ma pauvre Laure.

Il serra de nouveau la tète de la jeune femme sur sa poitrine :

— C'était bien là ce que je devais dire au capitaine; n'est-ce pas, mon enfant, que vous auriez dit la même chose ?

Je pris ma pipe et je me levai, parce que je commençais à me sentir les yeux un peu mouillés, et que ça ne me va pas, à moi.

— Allons! allons! dis-je, ça s'éclaircira par la suite. Si le tabac incommode madame, son absence est nécessaire.

Elle se leva, le visage tout en feu et tout humide de larmes, comme un enfant qu'on a grondé.

— D ailleurs, inc dit-elle en regardant ma pendule, vous n'y pensez pas, vous autres ; et la lettre!

Je sentis quelque chose qui me fit de leffet. J'eus comme une douleur aux cheveux quand elle me dit cela.

— Pardieu ! je ny pensais plus, moi, dis-je. Ah! par exemple, voilà une belle affaire ! Si nous avions passé le premier degré de latitude nord, il ne me resterait plus qu'à me jeter à l'eau. — Faut-il que j aie du bonheur, pour que cette enfant-là m'ait rappelé cette grande coquine de lettre!

Je regardai vite ma carte de marine, et quand je vis que nous en avions encore pour une semaine au moins, j'eus le tète soulagée, mais pas le cœur, sans savoir pourquoi.

— C est que le Directoire ne badine pas pour

Page 1