L'ARRET DU DIRECTOIRE
Nous ne pensâmes plus du tout à la regarder pendant quelques jours, et nous étions gais; mais quand nous approchâmes du premier degré de latitude, nous commençâmes à ne plus parler.
Un beau matin je m'éveillai assez étonné de ne sentir aucun mouvement dans le bâtiment. A vrai dire, je ne dors jamais que d'un œil, comme on dit, et le roulis me manquant, j'ouvris les deux yeux. Nous étions tombés dans un calme plat, et c'était sous le 1° de latitude nord, au 27° de longitude. Je mis le nez sur le pont : la mer était lisse comme une jatte d'huile; toutes les voiles ouvertes
tombaient collées aux mâts comme des ballons vides. Je dis tout de suite : — J'aurai le temps de te lire, va! en regardant de travers du côté de la lettre, — J'attendis jusqu'au soir, au coucher du soleil. Cependant il fallait bien en venir là : j'ouvris la pendule, et j'en tirai vivement l'ordre cacheté. — Eh bien, mon cher, je le tenais à la main depuis un quart d'heure que je ne pouvais pas encore le lire. Enfin je me dis : — C'est par trop fort! et je brisai les trois cachets d un coup de pouce; et le grand cachet rouge, je le broyai en poussière.
Après avoir lu, je me frottai les yeux, croyant cn'être trompé.
Je relus la lettre tout entière; je la relus encore; je recommençai en la prenant par la dernière ligne <?t remontant h la première. Je n'y croyais pas. Mes jambes llageolaient un peu sous moi, je m'assis; j'avais un certain tremblement sur la peau du visage; je me frottai un peu les joues avec du rhum, je m'en mis dans le creux des mains, je me faisais pitié à moi-même d'être si bête que cela; mais ce fut l'affaire d'un moment; je montai pi-cndre l'air.
Laurette était ce jour-là si jolie, que je ne voulus pas m'approcher d'elle : elle avait une petite robe blanche toute simple, les bras nus jusqu'au col, et ses grands cheveux tombants comme elle les portait toujours. Elle s'amusait à tremper dans la mer son autre robe au bout d'une corde, et riait en cherchant à arrêter les goémons, plantes marines semblables à des grappes de raisin, et qui flottent sur les eaux des Tropiques.
— Viens donc voir les raisins ! viens donc vile, criait-elle; et son ami s'appuyait sur elle, et se
l'arrêt Dr DIllECTOIRE 35T
penchait, et ne regardait pas 1 eau, parce qu il la regardait dun air tout attendri.
Je fis signe à ce jeune homme de venir me parler sur le gaillard d'arrière. Elle se retourna... Je ne sais quelle figure j'avais, mais elle laissa tomber sa corde ; elle le prit violemment par le bras, et lui dit :
— Oh! n'y va pas, il est tout pâle.
Cela se pouvait bien; il y avait de quoi pâlir. Il vint cependant près de moi sur le gaillard ; elle nous regardait, appuyée contre le grand mât. Nous nous promenâmes longtemps de long en large sans rien dire. Je fumais un cigare que je trouvais amer, et je le crachai dans l'eau. Il me suivait de l'œil; je lui pris le bras; j'étouffais, ma foi, ma parole d'honneur! j'clouffais.
— Ah çà ! lui dis-je enfin, contez-moi donc, mon petit ami, contez-moi un peu votre histoire. Que diable avez-vous donc fait à ces chiens d'avocats qui sont là comme cinq morceaux de roi? Il paraît qu ils vous en veulent fièrement I C est drôle!
Il haussa les épaules en penchant la tête (avec un air si doux, le pauvre garçon!}, et me dit :
— O mon Dieu! capitaine, pas grand'chose, allez : trois couplets de vaudeville sur le Directoire, voilà tout.
— Pas possible! dis-je.
— O mon Dieu, si! Les couplets n'étaient même pas trop bons. J ai été arrêté le 15 fructidor et conduit à la Force, jugé le 16, et condamné à mort d'abord, et puis à la déportation par bienveillance.
— C'est drôle! dis-je. Les Directeurs sont des camarades bien susceptibles; car cette lettre que vous savez me donne ordre de vous fusiller.
Il ne répondit pas, et sourit en faisant une assez
bonne contenance pour un jeune homme de dix-ueui ans. Il regarda seulement sa femme, et s'essuya le front, d'où tombaient des gouttes de sueur. J'en avais autant au moins sur la figure, moi, et d'autres gouttes aux yeux.
Je repris :
— 11 paraît que ces citoyens-là n'ont pas voulu faire votre affaire sur terre, ils ont pensé qu'ici ça ne paraîtrait pas tant. Mais, pour moi, c'est fort triste; car vous avez beau être un bon enfant, je ne peux pas m'en dispenser ; l'arrêt de mort est là en règle, et l'ordre d'exécution signé, paraphé, scellé; il n'y manque rien.
Il me salua très poliment en rougissant.
— Je ne demande rien, capitaine, dit-il avec une voix aussi douce que de coutume; je serais désolé ■de vous faire manquer à vos devoirs. Je voudrais seulement parler un peu à Laure, et vous prier de la protéger dans le cas où elle me survivrait, ce que je ne crois pas.
— Oh I pour cela, c'est juste, lui dis-je, mon garçon; si cela ne vous déplaît pas, je la conduirai à sa famille à mon retour en France, et je ne la quitterai que quand elle ne voudra plus me voir. Mais, à mon sens, vous pouvez vous flatter qu'elle ne reviendra pas de ce coup-là; pauvre petite femme!
Il me prit les deux mains, les serra et me dit :
— Mon brave capitaine, vous souffrez plus que moi de ce qui vous reste à faire, je le sens bien; mais qu'y pouvez-vous? Je compte sur vous pour lui conserver le peu qui m appartient, pour la protéger, pour veiller à ce qu elle reçoive ce que sa vieille mère pourrait lui laisser, n'est-ce pas? pour garantir sa vie, son honneur, n'est-ce pas?
l'arrêt du directoire 350
et aussi pour qu'on ménage toujours sa santé. — Tenez, ajouta-t-il plus bas, j'ai à vous dire qu'elle est très délicate, elle a souvent la poitrine airectée jusqu'à s'évanouir plusieurs fois par jour; il faut qu'elle se couvre bien toujours. Enfin vous remplacerez son père, sa mère et moi autant que possible, n'est-il pas vrai? Si elle pouvait conserver les bagues que sa mère lui a données, cela me ferait bien plaisir. Mais si ou a besoin de les vendre pour elle, il le faudra bien. Ma pauvre Laurette ! voyez comme elle est belle !
Comme ça commençait à devenir par trop tendre, cela m'ennuya, et je me mis à froncer le sourcil ; je lui avais parlé d'un air gai pour ne pas m'affaiblir; mais je n y tenais plus :
— Enfin, suffit, lui dis-je, entre braves gens on s'entend de reste. Allez lui parler, et dépêchons-nous.
Je lui serrai la main en ami, et comme il ne quittait pas la mienne et me regardait avec un air singulier :
— Ah! çà 1 si j'ai un conseil à vous donner, ajoutai-je, cest de ne pas lui parler de ça. Xous arrangerons la chose sans qu'elle s'y attende, ni vous non plus, soyez tranquille; ça me regarde.
— Ah 1 c'est différent, dit-il. je ne savais pas... cela vaut mieux, en effet. Bailleurs, les adieux '.les adieux ! cela affaiblit.
— Oui, oui, lui dis-je, ne soyez pas enfant, ça vaut mieux. Xe l'embrassez pas, mon ami, ne l'embrassez pas, si vous pouvez, ou vous êtes perdu.
Je lui donnai encore une bonne poignée de main, et je le laissai aller. Oh ! c'était dur pour moi, tout cela.
Il me parut qu'il gardait, ma foi, bien le secret : car ils se promenèrent, bras dessus, bras dessous.
pendant un quart d'heure, et ils revinrent au l}ord de l'eau, reprendre la corde t-t la robe qu'un de mes mousses avait repêchées.
La nuit vint tout à coup. C'était le moment que j'avais résolu de prendre. Mais ce moment a duré pour moi jusqu'au jour où nous sommes, et je le traînerai toute ma vie comme un boulet.
Je sentis la colère me prendre aux cheveux, et en même temps je ne sais quoi me faisait obéir et me poussait en avant. J'appelai les officiers et je dis à l'un d'eux.
— Allons, un canot à la mer... puisque à présent nous sommes des bourreaux! Vous y mettrez cette femme, et vous l'emmènerez au large jusqu'à ce que vous entendiez des coups de fusil; alors vous reviendrez. — Obéir à un morceau de papier! car ce n'était que cela enfin ! Il fallait qu'il y eût quelque chose dans l'air qui me poussât. J'entrevis de loin ce jeune homme... oh! c'était affreux à voir!... s'agenouiller devant sa Laurelte, et lui baiser les genoux et les pieds. N'est-ce pas que vous trouvez que j'étais bien malheureux?
Je criai comme un fou : — Séparez-les! nous sommes tous des scélérats! — Séparez-les... La pauvre République est un corps mort! Directeurs, Directoire, c'en est la vermine! Je quitte la mer! Je ne crains pas tous vos avocats; qu'on leur dise ce que je dis, qu'est-ce que ça me fait? Ah! je me souciais bien d'eux, eu effet ! J'aurais voulu les tenir, je les aurais fait fusiller tous les cinq, les coquins! Oh ! je l'aurais fait ; je me souciais de la vie comme de l'eau qui tombe là, tenez... Je m'en souciais bien!... une vie comme la mienne... Ah bien, oui! pauvre vie... va!...
l'exécution 361
Ces souvenirs frappent douloureusement le vieux commandant qui, s'adressant brusquement à Vigny, lui dit :