‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 139 sur 192 · LAURETTE ET LE VIEUX COMMA>'DANT · texte numérisé non relu

LAURETTE ET LE VIEUX COMMA>'DANT

Masséna, où il avait forme son bataillon en carré contre je ne sais quelle cavalerie. Je ne l'écoutai pas. quoiqu'il s'échauffât pour me démontrer la supériorité du fantassin sur le cavalier.

La nuit vint, nous n'allions pas vite. La boue devenait plus épaisse et plus profonde. Rien sur la route et rien au bout. Nous nous arrêtâmes au pied d'un arbre mort, le seul arbre du chemin. Il donna d'abord ses soins à son mulet, comme moi à mon cheval. Ensuite il regarda dans la charrelle, comme une mère dans le berceau de son enfant. Je l'entendais qui disait : — Allons, ma fille, mets cette redingote sur tes pieds, et tâche de dormir. — Allons, c'est bien! elle n'a pas une goutte de pluie.

— Ah! diable! elle a cassé ma montre, que je lui avais laissée au cou! — Oh! ma pauvre montre d'argent! — Allons, c'est égal : mon enfant, tâche de dormir. Voilà le beau temps qui va venir bientôt.

— C'est drôle! elle a toujours la fièvre; les folles sont comme ça. Tiens, voilà du chocolat pour toi, mon enfant.

Comme il parlait d'elle de cette manière, nous l'entendîmes soupirer et dire : Otez ce plomb! ôtezmoi ce plomb ! Je me levai, il me fit rasseoir.

— Restez, restez, me dit-il, ce n'est rien; elle dit ça toute sa vie, parce qu'elle croit toujours sentir une balle dans sa tète. Ça ne l'empêche pas de faire tout ce qu'on lui dit et cela avec beaucoup de douceur.

Je me lus en l'écoutant avec tristesse. Je me mis à calculer que, de 1797 à 1815, où nous étions, dixhuit années s'étaient ainsi passées pour cet homme. — Je demeurai longtemps en silence à côté de lui, cherchant à me rendre compte de ce caractère et

de cette destinée. Ensuite, à propos de rien, je lui donnai une poignée de main pleine d'enthousiasme. Il en fut étonné.

— Yous êtes un digue homme! lui dis-je. Il me répondit :

— Eh! pourquoi donc? Est-ce à cause de cettepauvre femme?... Vous sentez bien, mon enfant, que c'était un devoir. Il y a longtemps que j'ai fait abnégation.

Et il me parla encore de Masséna.

Ce fut la première fois de ma vie que je lus au fond d'un vrai cœur de soldat. Cette rencontre me révéla une nature d'homme qui m'était inconnue, «t que le pays connaît mal et ne traite pas bien; je la plaçai dès lors très haut dans mon estime. J'ai souvent cherché depuis autour de moi quelque homme semblable à celui-là et capable de cette abnégation de soi-même entière et insouciante. Or, durant quatorze années que j ai vécu dans l'armée, ce n'est qu'en elle, et surtout dans les rangs dédaignés et pauvres de l'infanterie, que j ai retrouvé ■ces hommes de caractère antique, poussant le sentiment du devoir jusqu'à ses dernières conséquences, n'ayant ni remords de 1 obéissance ni honte de la pauvreté, simples de mœurs et de langage, fiers de la gloire du pays, et insouciants de la leur propre, «'enfermant avec plaisir dans leur obscurité, et partageant avec les malheureux le pain noir qu ils payent de leur sang.

J'ignorai longtemps ce qu'était devenu ce pauvre •chef de bataillon, d'autant plus qu'il ne m'avait pas <lit son nom et que je ne le lui avais pas demandé. Un jour cependant, au café, en 1825, je crois, un vieux capitaine dinlanterie de ligue à qui je le ■décrivis, en attendant la parade, me dit :

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