‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 144 sur 192 · LE VIEIL ADJUDANT · texte numérisé non relu

LE VIEIL ADJUDANT

— Vous êtes trop scrupuleux, dit Timoléon.

— Ah I mon lieutenant, quand on est dans la Garde on ne peut pas trop l'être sur son honneur. Un de nos maréchaux des logis s'est brûlé la cervelle lundi dernier, pour avoir été mis à la salle de police. )kIoi, je dois donner lexemple aux sous-officiers. Depuis que je sers dans la Garde, je n'ai pas eu un reproche de mes chefs, et une punition me rendrait bien malheureux.

Il est vrai que ces braves soldats, pris dans l'armée parmi l'élite de lélite, se croyaient déshonorés pour la plus légère faute.

— Allez, vous êtes tous les puritains de 1 honneur, lui dis-je en lui frappant sur l'épaule.

Il salua et se retira vers la caserne où était son logement; puis, avec une innocence de mœurs particulière à l'honnête race des soldats, il revint apportant du chènevis dans le creux de ses mains à une poule qui élevait ses douze poussins sous le vieux canon de bronze où nous étions assis.

C'était bien la plus charmante poule que j'aie connue de ma vie; elle était toute blanche, sans une seule tache; et ce brave homme, avec ses gros doigts mutilés à Marengo et à Austerlitz. lui avait collé sur la tête une petite aigrette rouge, et sur la poitrine un petit collier d'argent avec une plaque à son chiffre. La bonne poule en était fîère et reconnaissante à la fois. Elle savait que les sentinelles la faisaient toujours respecter, et elle n'avait peur de personne, pas même dun petit cochon de lait et d'une chouette qu'on avait logés auprès d elle sous le canon voisin. La belle poule faisait le bonheur des canonniers ; elle recevait de nous tous des miettes de pain et de sucre tant que nous étions en uniforme; mais elle avait horreur de l'habit bour-

geois, et, ne nous reconnaissant plus sous ce déguisement, elle s'enfuyait avec sa famille sous le canon de Louis XIV. Magnifique canon sur lequel étaii gravé l'éternel soleil avec son iA^ec plurihus imparft VUltima ratio Regum. Et il logeait une poule là-dessous !

Le bon Adjudant nous parla d'elle en fort bons termes. Elle fournissait des œufs à lui et à sa fille avec une générosité sans pareille; et il l'aimait tant qu'il n'avait pas eu le courage de tuer un seul de ses poulets, de peur de l'affliger. Comme il racontait ses bonnes mœurs, les tambours et les trompettes battirent et sonnèrent à la fois l'appel du soir. On allait lever les ponts, et les concierges en faisaient résonner les chaînes. Nous n'étions pas de service, et nous sortîmes par la porte du bois. Timoléon, qui n'avait cessé de faire des angles sur le sable avec le bout de son épée, s'était levé du canon en regrettant ses triangles comme moi je regrettais ma poule blanche et mon Adjudant.

Nous tournâmes à gauche, en suivant les remparts ; et, passant ainsi devant le tertre de gazon élevé au duc d'Enghieu sur son corps fusillé et sa tète écrasée par un pavé, nous côtoyâmes les fossés en y regardant le petit chemin blanc qu'il avait pris pour arriver à cette fosse.

Et je m'enfermai chez moi pour écrire un poème sur le Masque de fer, poème que j'appelai : La Prison.

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