L EXPLOSION DE LA POUDRIÈRE
à la fois, et toutes leurs vitres cassées tombèrent dans ma chambre avec un petit bruit argentin fort joli à entendre. J'ouvris les yeux, et je vis une fumée blanche qui entrait doucement chez moi et venait jusqu'à mon lit en formant mille couronnes. Je me mis à la considérer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite à sa couleur qu'à son odeur. Je courus à la fenêtre. Le jour commençait à poindre et éclairait de lueurs tendres tout ce vieux château immobile et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup qu'il venait de recevoir. Je ny vis rien remuer. Seulement le vieux grenadier placé sur le rempart, •et enfermé là au verrou, selon lusage, se promenait très vite, larme au bras, en regardant du côté des ■cours. Il allait comme un lion dans sa cage.
Tout se taisant encore, je commençais à croire qu'un essai darmes fait dans les fossés avait été ■cause de cette commotion, lorsqu'une explosion plus violente se fit entendre. Je vis naître en même temps un soleil qui n'était pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernière tour du côté du bois. Ses rayons étaient rouges, et, à l'extrémité de chacun •d'eux, il y avait un obus qui éclatait; devant eux un brouillard de poudre. Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les villages et les bois tremblèrent et parurent glisser de gauche à ■droite, et revenir comme un tiroir ouvert et refermé sur-le-champ. Je compris en ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil à celui que feraient toutes les porcelaines de Sèvres jetées par la fenêtre, me fit parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de toutes les glaces du château, de toutes les vitres des casernes et du bourg, il ne restait pas un morceau de verre attaché
au mastic. La fumée blanche se dissipa en petites couronnes.
— La poudre est très bonne quand elle fait des couronnes comme celles-là, me dit Timoléon en entrant tout habillé et armé dans ma chambre.
— Il me semble, dis-je, que nous sautons.
— Je ne dis pas le contraire, me répondit-il froidement. Il n'y a rien à faire jusqu'à présent.
En trois minutes je fus comme lui habillé et armé, et nous regardâmes en silence le silencieux château.
Tout d'un coup vingt tambours battirent la générale; les murailles sortaient de leur stupeur et de leur impassibilité et appelaient à leur secours. Les bras du pont-levis commencèrent à s'abaisser lentement et descendirent leurs pesantes chaînes sur l'autre bord du fossé ; c'était pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. iSous courûmes à la herse : elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles.
Un singulier spectacle nous frappa : toutes les femmes se pressaient à la porte, et en môme temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols à l'écurie ou renversé leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne leur fût ouverte. Ils couraient par les cours, à travers les troupeaux de femmes, hennissant avec épouvante, la crinière hérissée, les narines ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant la poudra avec horreur, et cachant dans le sable leurs naseaux brûlés.
Une jeune et belle personne, roulée dans les draps de son lit. suivie de sa mère à demi vêtue et portée par un soldat, sortit la premiè&'e, et toute la foule