‹ Morceaux choisis de Alfred de VignyChapitre 170 sur 192 · LE CAPITAINE RENAUD · texte numérisé non relu

LE CAPITAINE RENAUD

Il n'y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des habitudes contraste plus vivement avec l'activité de la vie que la profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagération, et 1 on dédaigne le langage d'un homme qui cherche à outrer ce qu'il sent ou à attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, ot je me préparais à quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me retint,

— Avez-vous vu ce matin la manœuvre des Suisses? me dit-il; c'était assez curieux. Ils ont fait le feu de chaussée en avançant avec une précision

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parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire l'application : c'est une manœuvre de parade et d Opéra; mais, dans les rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui vient de faire feu.

En même temps il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le long du boulevard, avec l'intention de s'éloigner du groupe des officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec une sorte d'exaltatation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et que je n'aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu'on est convenu d'appeler un homme froid.

Il commença par une très simple demande, en prenant un bouton de mon habit :

— Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conservé? J'ai laissé le mien chez moi, et je ne puis leuvoyer chercher ni y aller moi-même, parce qu on nous tue dans les rues comme des chiens enragés; mais depuis trois ou quatre ans que vous avez quitté l'armée, peut-être ne l'avez- 70US plus! J'avais aussi donné ma démission il y a quinze jours, car j'ai une grande lassitude de l'Armée; mais avant-hier, quand j'ai vu les ordonnances, j'ai dit : On va prendre les armes. J'ai fait un paquet de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j'ai été à la caserne retrouver ces braves gens-là qu'on va faire tuer dans tous les coins , et qui certainement auraient pensé, au fond du cœur, que je les quittais mal et dans un moment de crise; c'eût été

contre l'Honneur, n'est-il pas vrai, entièrement contre l'Honneur?

— Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission?

— Ma foi, non! je ne les ai pas même lues encore.

— Eh bien! que vous rcprochiez-vous?

— Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence même fût contre moi.

— Voilà, dis-je, qui est admirable!

— Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, c'est le mot actuel; quel mot puéril! Je déteste l'admiration; c'est le principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à présent, et à tout le monde. Nous devons bien nous garder d'admirer légèrement.

L'admiration est corrompue et corruptrice. On doit bien faire pour soi-même, et non pour le bruit. D'ailleurs, j'ai là-dessus mes idées, finit-il brusquement; et il allait me quitter.

— Il y a quelque chose d'aussi beau qu'un grand homme, c'est un homme d'Honneur, lui dis-je.

Il me prit la main avec affection.

— C'est une opinion qui nous est commune, me dit-il vivement; je l'ai mise en action toute ma vie, mais il m'en a coûté cher. Cela n'est pas si facile que l'on croit.

Ici le sous-lieutenant de sa compagnie vint lui demander un cigare. Il en tira plusieurs de sa poche, et les lui donna sans parler : les officiers se mirent à fumer en marchant de long en large, dans un silence et un calme que le souvenir des circonstances présentes n'interrompait pas; aucun ne daignant parler des dangers du jour, ni de son devoir, et connaissant à fond l'un et l'autre.

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